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Ibrahima Thioub, recteur de l’Ucad: « l’université risque de préparer des gens pour Boko Haram »


Ibrahima Thioub, recteur de l’Ucad: « l’université risque de préparer des gens pour Boko Haram »
En marge de la cérémonie officielle de clôture des activités citoyennes 2016 qui se sont déroulées dans la commune de Niakhène dans le cadre du programme Ucad rurale, Ibrahima Thioub, recteur de l’Université Cheikh Anta Diop, fait le bilan de cette édition. En même temps, il décline sa vision de l’université en insistant sur l’importance de la professionnalisation dès la première année d’université entre autres. 

Monsieur le recteur, quelles sont vos ambitions après avoir repris le programme Ucad rurale ? 
Nous avons repris les activités citoyennes cette année pour relancer un vieux projet qui avait été initié par le recteur Abdou Salam Sall, mais qui a été entre-temps interrompu. Nous sommes donc revenu pour renouer le partenariat avec la commune de Niakhène. Et dans ce cadre, nous nous sommes dit qu’il faut leur donné un certain nombre de signes qui montrent vraiment notre volonté à faire avancer la section Niakhène du programme Ucad rurale. Mon souhait est qu’Ucad rurale puisse couvrir toutes les communes du Sénégal et que cela aille au-delà d’Ucad rurale. J’aurais bien aimé qu’on effectue un maillage avec les autres universités et qu’on puisse intervenir dans les coins les plus reculés de la société afin qu’on sente que l’université est là pour aider à la transformation de la société, car en réalité c’est cela le rôle de l’université. 
Cela voudrait-il dire que l’université ne jouait pas son rôle ? 
 L’université telle que nous l’avons aujourd’hui est héritée du moyen-âge français. Cette université était celle du savoir et exclusivement du savoir. Elle s’adressait à une aristocratie et aux enfants des aristocrates. La colonisation française qui l’a implantée ici a continué à lui donner cette orientation, la formation y est théorique et vise plus la promotion de la carrière des enseignants. On fait des recherches pour avancer dans sa carrière non pas pour résoudre les problèmes des communautés. Il peut arriver incidemment qu’un travail universitaire résolve un problème de la société, mais fondamentalement cette mission n’est pas l’orientation de nos universités telle que héritées du colon. Nous avons une université qui forme des agents qui ont tendance à se détacher de la société et qui n’y reviennent qu’à travers l’administration, le salariat. Ils réapprennent même à intervenir dans la société. La formation, telle qu’elle est donnée à l’université, n’offre pas beaucoup d’alternatives à l’étudiant. La seule chose qu’il est capable de faire après sa formation, c’est de revenir enseigner à l’université, donc s’auto-reproduire. Nous sommes donc dans un système où les meilleurs sont formés pour s’auto-reproduire. Les autres, après leurs diplômes universitaires ont une bonne formation, mais n’ont aucun métier à part les médecins et les journalistes. Il leur faut donc aller dans une école de formation ou sur le terrain pour acquérir un métier. Ce type d’université là, il nous faut rompre avec. Et pour y arriver, il nous faut procéder par le «learning by doing» (apprendre en faisant). Il faut donc nécessairement aller sur le terrain, quel que soit le type de formation qu’on fait, afin de s’imprégner des problèmes de la société. Il nous faut faire de telle sorte que quand un cordonnier de la ville de Ngaye Mékhé a un problème pour rendre plus flexible le cuir qu’il a tanné pour fabriquer une chaussure, qu’il puisse penser que c’est le département de chimie qui doit être la solution à son problème. Mais aujourd’hui, aucun cordonnier ayant ce problème ne pourra penser que l’université est la solution à son problème et cela même si ce cordonnier a son fils qui est étudiant au département de chimie. C’est ce type d’université-là qu’il faut supprimer afin de créer une autre université. Pour moi, créer une autre université revient à mettre la main à la pâte, continuer la formation théorique de haut niveau, mais tout en veillant à créer des bretelles de sortie et d’entrée. Afin de permettre un va-et-vient entre le terrain et l’espace académique de haut niveau. Et c’est justement dans ce sens-là que pour moi le programme Ucad rurale a toute son importance. Comme je viens de le dire, Niakhène n’en est qu’un volet. 
Quelle est votre vision pour la section Niakhène du programme Ucad rurale ? 
Ma vision pour Niakhène, c’est de commencer à mettre ici un château d’eau, car pour l’heure le problème fondamental à résoudre, c’est l’accès à l’eau. Pas seulement l’eau pour la boisson, mais aussi l’eau pour arroser les plantes, ensuite faire de l’agroforesterie, de l’élevage, de la production maraîchère, implanter un centre médico-social. Tout cela connectera la recherche et le service à la communauté à la production, car pour moi les 100 mille étudiants de l’Ucad doivent être nourris par l’Ucad. On doit donc être en mesure de produire ne serait-ce que la viande et les œufs, ce qui nous fera des économies considérables tout en améliorant les conditions d’étude des étudiants. Cela nous permettra aussi de booster la recherche appliquée sur le terrain. Si nous voulons donc à titre d’exemple produire à Niakhène le problème pédologique qui se posera, il nous faudra le régler en collaboration avec les paysans. Ce qui améliorera la production et retiendra les jeunes sur le terroir.  


On voit que vous avez votre vision à vous de l’université. Parlez-nous-en ?  
Pour moi, réunir 1 000 étudiants en 1ère année de philosophie et leur enseigner Platon, Emmanuel Kant et autres, c’est bien, car l’humanité en a besoin, mais pas à un niveau aussi grand en nombre. Ma vision à moi, c’est d’introduire la professionnalisation dès la première année. Ainsi donc, ceux qui n’arrivent pas à passer en 2ème année peuvent sortir vers une bretelle professionnelle avec la possibilité de revenir à l’université après avoir travaillé un ou deux ans, ainsi de suite pour les autres années. Plus vous sélectionnerez plus vous aurez donc des conditions d’excellence pour ceux qui sont sélectionnés et pour ceux qui ne le sont pas, ils ne sont pas éliminés, mais plutôt réorientés vu qu’on les aurait préparés à un métier ; ce qui ne leur enlève pas la possibilité de revenir à l’université quelques années après. C’est mon propre itinéraire à moi. J’ai quitté l’école à 17 ans. Je suis allé dans une école de formation professionnelle, j’ai appris un métier que j’ai exercé durant 2 ans. Je suis revenu à l’université, j’ai fait une maîtrise et un Dea.  


Avez-vous pensé au suivi des près de 2 000 mille plants mis en terre dans le cadre des activités citoyennes de cette année sur le domaine d’Ucad rurale à Niakhène ? 
 Le suivi est très important. Il nous faut donc penser à comment faire survivre les plants que nous avons mis en terre. Ici, nous avons déjà un cheval et une charrette. Il nous faudra renforcer cet équipement en prenant des agents contractuels locaux qui seront payés par l’université. Il suffira juste d’y mettre un robinet ou un raccord afin qu’ils puissent arroser les plantes. Le plus important est que les plants passent la saison sèche pour un autre hivernage et c’est gagné. Il faut aussi que nous amenons de façon participative les populations à partager nos points de vue, que nous les écoutions pour savoir ce qu’elles attendent de nous, de notre présence afin de pouvoir satisfaire cette attente, nous ajuster progressivement et nous accommoder les uns aux autres.  

Quel sera l’avenir de l’équipe des étudiants volontaires ayant participé aux activités citoyennes 2016 ? 
 Pour le moment, on est enthousiaste, on a fait quelque chose de très grand avec des étudiants de beaucoup de disciplines. L’année prochaine, on renouvèlera l’équipe et ceux d’entre eux qui voudront revenir pourront partager leur expérience avec les autres. Nous n’attendrons pas la veille de l’hivernage prochain. C’est dès demain que nous engagerons les démarches nécessaires pour mobiliser beaucoup plus de ressources. Il y a des structures telles que le Port qui nous ont soutenus cette année et j’espère que d’autres vont nous soutenir les années à venir. Nous allons communiquer autour de nos activités et réunir des ressources afin d’avoir un impact beaucoup plus important. Si personnellement j’ai ce que je veux, la saison sèche prochaine on va produire quelque chose sur le domaine. 


Comment ? 
Pour le moment je ne sais pas, mais en tout cas c’est mon vœu et on va y travailler d’arrache-pied. Une chose qui me tient aussi à cœur, c’est que les étudiants qui vivent cette expérience même au bout d’une semaine en sortent transformés. J’en ai l’expérience, j’ai dirigé pendant 17 ans un programme d’échanges entre le Kalamazo college et la Faculté des lettres. Dans le cadre de ce programme, je recevais 7 à 10 étudiants américains chaque année. Je leur faisais visiter tout le Sénégal en leur donnant des cours sur l’histoire de l’islam et Sénégal rive et vallée. La question était très simple : «Toutes les conditions sont réunies dans la vallée du Sénégal pour le développement. Pourquoi la vallée ne se développe pas ?» C’était la question à laquelle chaque étudiant devait répondre en mettant en exergue le facteur qui, selon lui, freine le développement. Est-ce le rapport entre les ethnies, les castes, la terre ou même la question de l’eau. 

Après donc avoir suivi les cours, chacun d’eux devait produire un papier de 10 à 15 pages pour dire pourquoi la vallée du Sénégal ne se développe pas. Au bout donc du processus, on en sort transformé et on aide à la transformation de ce milieu. Pour moi, c’est ce que doit être l’université. L’université de formation théorique est une pure perte pour nos pays. Et j’ajouterai que le plus grave, c’est qu’on peut passer 6 ans dans ce système et en sortir comme un «cartouchar». Pour moi, c’est un scandale, dépenser pendant 6 ans sur un étudiant et lui dire un jour, c’est terminé, tu peux partir et il n’a rien entre les mains. C’est un véritable scandale et on doit y remédier. Chaque personne qui rentre à l’université doit en sortir avec une compétence reconnue ; ce qui fait qu’il sorte avec l’estime de lui-même, qu’il garde la confiance qu’il a en lui-même. Autrement, l’université risque de préparer des gens pour Boko haram. Et cela, même par égoïsme, nous devons nous battre pour l’éviter. C’est ma vision pour l’université et je pense que jusqu’à ce qu’on me démontre que ce n’est pas la bonne voie, je vais continuer à y travailler. 


Quelle est, selon vous, la cause de cette défaillance que vous déplorez au niveau du système universitaire ?  
Nous ne pouvons pas nous payer le luxe d’avoir des universités coupées de nos sociétés, mais malheureusement jusqu’ici c’est le cas. Il est vrai qu’au lendemain des indépendances, c’était la construction de l’Etat qui primait. On pouvait donc se permettre de former des milliers d’universitaires férus de droit pour rédiger les Constitutions, les lois, donné des agents à l’Etat... Mais à partir des années 1984, la rupture est survenue et on avait désormais des diplômés de l’université qui n’étaient plus acceptés sur titre à l’Ecole normale supérieure. Sinon auparavant, si vous avez une licence, quelle que soit la faculté, vous allez travailler, devenir enseignant ou autre. Et quand vous avez la maîtrise en droit, vous allez vous inscrire au barreau. Il vous fallait juste faire un stage dans un cabinet d’avocats et vous devenez avocat, pas besoin de passer un concours. C’est dans ces années d’ajustement structurel que tout a été bloqué et la licence ou la maîtrise ne vous donnait plus directement accès à l’Ecole normale supérieure, devenue la Fastef. A l’époque où j’étais étudiant, on a mené le combat, mais c’était peine perdue, car on était dans les années d’ajustement structurel. Depuis lors, la demande existe, l’offre aussi, mais il y a un décalage entre la capacité d’absorption de l’économie en termes de bras et le nombre d’étudiants qui sont formés. Il se trouve par ailleurs que notre système scolaire a connu deux vitesses. Nous avons eu une extension de l’école élémentaire, l’école moyenne et l’école secondaire dans tout le pays au moment où l’université était figée sans réforme, continuant à enseigner de la même manière avec la même mission de recherche et de formation. Mais une recherche déconnectée des problèmes du pays au point où l’Etat a senti le besoin de créer des instituts de recherche en dehors de l’université. On avait donc laissé les universitaires dans le ciel et les étudiants sur la terre ; ce qui rendait le dialogue difficile. De plus en plus difficile par le fait que massivement, ces élèves formés dans ces nouvelles écoles élémentaire, moyen et secondaire arrivent en masse à l’université avec un niveau beaucoup plus faible que celui des élèves des années 1970. Donc, le niveau des élèves baissait pendant que l’université gardait son modèle pédagogique figé. C’était donc l’hécatombe et cela continue d’ailleurs. Pour moi, la question est mal posée, car quand moi je réussissais à l’Entrée en 6ème, il n’y avait qu’un seul lycée pour la région de Thiès, Louga et Diourbel : c’était le lycée Malick Sy qui polarisait ces 3 régions. En venant ici, j’ai vu un lycée à Thilmakha et un Cem à Niakhène. Alors qu’à l’époque, dans tout le département de Mbour, il n’y avait qu’un Cem et c’était dans la ville de Mbour. Le véritable problème est que nous n’avons pas les ressources humaines pour servir dans les nombreux établissements que compte notre système éducatif aujourd’hui. C’est cela qui fait baisser le niveau. Un étudiant qui a «cartouché» à la Faseg, on l’envoie dans un Cem pour enseigner les mathématiques et la physique. Il est inévitable que cela se ressente sur le niveau des élèves. Moi quand j’étais au lycée, mon prof de sciences naturelles était un agrégé. Aujourd’hui, c’est des «cartouchars» de la 2ème année qu’on envoie enseigner les sciences naturelles dans nos lycées. Et à l’université, on se plaint que les étudiants n’ont pas le niveau, ils font des examens et à la fin c’est 70 à 80% qui échouent. Je trouve que sur ce point, la question est mal posée. Il faut plutôt qu’on se demande à partir du niveau actuel des élèves la compétence socialement utile qu’on peut leur donner pour qu’ils servent le pays. Si on posait ainsi la question, on aurait modifié l’approche pédagogique et on les aurait formés sur le terrain pour leur donner des compétences utiles dans les collectivités locales. Mais tant qu’on restera avec la question de la faiblesse du niveau de nos bacheliers et qu’on leur enseignera avec la même technique que moi j’ai connue quand j’étais étudiant, l’hécatombe persistera. Si vous continuez à enseigner l’empire carolingien, le djihad omarien, la révolte des taï-ping et autres aux étudiants de la 2ème année d’histoire, c’est bien. Mais avec le niveau de français qu’ils ont, 80% ne comprendront pas ce que vous dites. 


Comment voulez-vous donc qu’ils réussissent aux examens ? 

Vous aurez forcément une hécatombe. Ils resteront donc 6 ans à l’université à manger, à avoir une bourse ou une aide parentale et iront forcément tout le temps au front à l’avenue Cheikh Anta Diop. Pour vraiment couper cela, il faut qu’après 3 ans, l’étudiant puisse sortir de l’université avec un métier et vous verrez que tout de suite on pourra baisser le niveau démographique. On peut construire beaucoup d’universités, mais il nous faut modifier notre approche pédagogique où les gens font 6 ans à l’université et sont en 2ème année. Tout organisme qui mange et qui ne défèque pas est atteint d’indigestion. Et je peux dire que c’est ce dont souffrent nos universités. Il faut que nous puissions harmoniser le flux d’entrée avec le flux de sortie. Et c’est cela le sens de la décision 1 du Conseil présidentiel sur l’enseignement supérieur. Profes­sionnalisation à courte durée vers les métiers des sciences, de la technologie et des mathématiques. C’est ces types de réformes, articulées avec des initiatives come Ucad rurale, qui nous permettront de nous en sortir. 

 Lequotidien
Auteur : Dakarposte.com

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