36 sociétés dans le viseur du PJF : que la justice aille jusqu’au bout, sans trembler devant les "puissants"

Rédigé par Dakarposte le Jeudi 20 Aout 2026 à 11:28 modifié le Jeudi 20 Aout 2026 13:29

Le dossier des 36 entreprises dont les bénéficiaires effectifs doivent désormais être identifiés par la Division des investigations criminelles (DIC), à la demande du Pool judiciaire financier (PJF), ouvre une nouvelle séquence dans le traitement du rapport 2025 de la Cour des comptes sur la gestion des finances publiques entre 2019 et mars 2024. Et cette séquence appelle une chose essentielle : que la justice ne s’arrête surtout pas au milieu du gué.

Selon les informations rapportées par Libération, les enquêteurs sont chargés de remonter jusqu’aux véritables propriétaires de ces structures et de vérifier d’éventuelles modifications de statuts ou de gouvernance qui auraient pu servir à brouiller les pistes. Parmi les noms cités figurent notamment Bamba Ndiaye SA, la SCI Fara, Lavie Commercial Brokers et Envol Immobilier, ainsi qu’un ancien consul honoraire du Sénégal à Tel-Aviv et deux cabinets d’avocats.

Rappelons-le avec toute la rigueur juridique requise : aucune de ces personnes ou sociétés ne peut être déclarée coupable au seul motif qu’elle apparaît dans le champ d’une enquête. La présomption d’innocence demeure intangible et seule une juridiction compétente pourra, le moment venu, établir d’éventuelles responsabilités.

Mais cette précaution juridique ne doit pas devenir un prétexte à l’inaction. Bien au contraire. Si les investigations permettent de démontrer que certaines sociétés ont servi de paravent, de prête-nom ou de structures interposées pour capter indûment des ressources publiques, alors les responsabilités devront être recherchées et, le cas échéant, sévèrement sanctionnées.
Car l’argent dont il est question n’est pas celui d’un généreux mécène. C’est celui du contribuable sénégalais. Chaque franc détourné des finances publiques est un franc qui manque à une école, à un hôpital, à une route, à une politique sociale ou à un investissement productif. Le préjudice n’est donc jamais abstrait : il se paie dans le quotidien des citoyens.

L’une des missions les plus importantes du PJF sera précisément de distinguer les entreprises qui n’ont rien à se reprocher de celles qui auraient éventuellement été constituées ou utilisées pour masquer des intérêts économiques, organiser des montages opaques ou contourner les règles de la commande publique.

Si des sociétés-écrans ont réellement servi à siphonner les ressources de l’État, leurs bénéficiaires véritables doivent être identifiés, entendus et, lorsque les faits sont établis, traduits devant les juridictions compétentes.
Et surtout, quel que soit leur statut.

C’est là que se mesure la crédibilité d’une véritable politique de reddition des comptes. Le Sénégal n’a pas besoin d’une justice qui impressionne les faibles et hésite devant les puissants. Il a besoin d’une justice qui regarde les faits, les pièces et les preuves, sans demander à celui qu’elle examine son appartenance politique, son carnet d’adresses ou la longueur de son chapelet.
Car, dans les couloirs feutrés de certaines affaires sensibles, on raconte parfois que quelques-uns, dès que la pression judiciaire se rapproche, savent trouver le chemin de certaines chapelles religieuses. On sollicite ici une intercession, là une bénédiction, ailleurs une médiation. À chacun de suivre nos regards. Mais une chose doit être rappelée : un marabout peut prier pour son fidèle ; il ne saurait se substituer à un juge.

La justice républicaine ne devrait avoir ni confrérie, ni famille, ni parti, ni clientèle. Elle ne devrait connaître que le droit et les faits. Si certains espèrent que leur proximité avec telle ou telle autorité morale leur permettra d'échapper à leurs éventuelles responsabilités, ils risquent de découvrir que la République possède, elle aussi, ses propres remparts.

C’est pourquoi il faut encourager les magistrats du PJF, les enquêteurs de la DIC et, plus largement, tous ceux qui auront la responsabilité de conduire ces investigations. Nous savons que nombre de magistrats sénégalais exercent leur mission avec indépendance, intégrité et courage. Ceux-là doivent savoir que l’opinion attend d’eux une justice ferme, impartiale et insensible aux pressions.

Qu’ils ne se laissent impressionner ni par les titres, ni par les fortunes, ni par les réseaux, ni par les soutiens occultes. Mais qu’ils ne cèdent pas davantage à la pression médiatique : une condamnation ne se construit pas sur la clameur publique, elle se construit sur la preuve.
Si les faits sont établis, que les coupables répondent de leurs actes. S’ils ne le sont pas, que les personnes injustement soupçonnées soient blanchies. Dans les deux cas, la justice aura rempli sa mission.

Le Sénégal attend désormais davantage que des listes, des auditions et des annonces. Il attend des résultats. Il attend de savoir qui a bénéficié de quoi, dans quelles conditions, par quels mécanismes et avec quels éventuels complices. Il attend surtout que les dossiers ne finissent pas, une fois l’émotion retombée, dans les tiroirs poussiéreux de l’administration.


Que la justice remonte donc la chaîne jusqu’au dernier bénéficiaire réel. Et si elle découvre, au bout du chemin, des sociétés-écrans, des prête-noms, des montages frauduleux ou des détournements de deniers publics, qu’elle frappe là où le droit l’exige — sans trembler, sans négocier et sans regarder qui se trouve derrière la porte.
C’est à cette condition seulement que la reddition des comptes cessera d’être un slogan pour devenir une réalité républicaine.
Mamadou Ndiaye
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