Après avoir appris, il est temps de transmettre... (LAURENT JORDI)

Rédigé par Dakarposte le Dimanche 26 Juillet 2026 à 13:17 modifié le Dimanche 26 Juillet 2026 15:18

Pour l'architecte d'entreprise Laurent Jordi, la question n'est plus de savoir si l'on sera attaqué, mais en combien de temps on se relève.

Trente ans de carrière, plus de 350 missions dans le nucléaire, la banque, l'assurance, la défense et le luxe. Laurent Jordi, architecte d'entreprise senior et chercheur indépendant, a vu l'industrie de la cybersécurité engloutir des fortunes. Son constat est sans appel : l'armure ne suffit plus. Il faut apprendre à se relever. Entretien.


Vous affirmez que la cybersécurité a échoué. C'est une provocation ?

Non, c'est un bilan. Regardez les chiffres : le monde dépense chaque année des centaines de milliards en cyberdéfense, et les attaques réussies n'ont jamais été aussi nombreuses. Prenez les États-Unis, le pays qui investit le plus au monde dans ce domaine. Ils ont été percés de l'extérieur, avec des campagnes comme Salt Typhoon qui est restée tapie dans les réseaux des grands opérateurs télécoms pendant des mois, voire des années. Et de l'intérieur, dès 2013, quand un simple prestataire de la NSA a exfiltré des volumes considérables de documents ultra-sensibles. Si la première puissance numérique de la planète n'y échappe pas, personne n'y échappe. Les milliards dépensés n'ont fait que retarder l'inéluctable : les hackers finissent toujours par passer.


Le Sénégal vient d'en faire l'expérience.

Et le Sénégal n'est ni le premier ni le dernier État visé. Partout dans le monde, des gouvernements ont été touchés, y compris parmi les mieux dotés. Je ne dis pas cela pour accabler qui que ce soit, au contraire : c'est la preuve que le problème n'est pas une question de moyens ni de compétence. C'est une question de paradigme. Tant qu'on pense la défense comme un mur, on perd. Un mur, ça se contourne, ça se sape, ça se franchit. Toujours.


L'intelligence artificielle change-t-elle la donne ?

Elle bouleverse tout, et pas dans le bon sens pour les défenseurs. L'IA générative a effondré le coût d'une attaque. Ce qui demandait hier une équipe qualifiée et des semaines de préparation se fait aujourd'hui en quelques heures : reconnaissance automatisée, phishing personnalisé à l'échelle industrielle, code malveillant qui mute plus vite que les signatures de détection. Et avec les agents autonomes, c'est carrément monstrueux. Un agent, ça ne dort pas, ça ne se décourage pas, ça teste des milliers de combinaisons en continu et ça apprend de chaque échec. Nous entrons dans une ère où l'attaquant est une machine infatigable. Croire qu'on va gagner une course d'endurance contre elle avec des outils de détection, c'est se mentir.

Alors, que proposez-vous ?

De déplacer le curseur de la cybersécurité vers la cyber-résilience. La cybersécurité, c'est l'armure : elle sert à encaisser et dévier les coups, et elle reste indispensable. La cyber-résilience, c'est l'équipement de réanimation : elle sert à se rétablir, à repartir au plus vite. La question n'est plus "vais-je être attaqué ?" mais "en combien de temps suis-je à nouveau debout ?". Et à cette question-là, seule l'architecture peut répondre. Aucun logiciel miracle ne vous sauvera. Ceux qui garantissent qu'un produit peut, à lui seul, protéger un système mentent. Une attaque peut venir du matériel lui-même : un firmware compromis peut fausser les sondes d'une carte mère, arrêter les ventilateurs d'un serveur, voire dérégler la climatisation d'un datacenter. Elle peut aussi venir d'un oubli, d'une incompétence, d'une malveillance interne. La réponse est structurelle, pas commerciale.

Concrètement, à quoi ressemble une architecture résiliente ?

Le principe que j'ai développé s'appelle la reconstruction continue. On fabrique en permanence un environnement sain qui vient remplacer l'environnement actif, qu'il soit affecté ou non. Cet environnement est reconstruit à partir de sauvegardes immuables, impossibles à altérer une fois écrites. On repart donc toujours d'une base propre. La conséquence est radicale : la durée de vie d'un malware, d'un virus ou d'un cheval de Troie ne peut pas excéder celle d'un cycle de reconstruction. L'attaquant peut entrer, il ne peut plus s'installer. Sa persistance, qui est son arme principale, ne vaut plus rien.

Vous l'avez mise en oeuvre ?

Oui, et je me suis imposé une règle d'architecture stricte : reconstruction totale en moins d'une heure, sans interruption de service. En répartissant la reconstruction continue sur plusieurs serveurs, hébergés chez plusieurs opérateurs et suffisamment éloignés les uns des autres, on vise les 99,999 % de disponibilité. Je dis bien "on vise" : ce chiffre est un objectif de conception, pas une promesse contractuelle. Je n'ai pas les moyens du Pentagone, et je viens de vous dire que ceux qui garantissent l'absolu mentent, je ne vais pas faire pareil.

Mais la vraie force de cette architecture est ailleurs : elle est extrêmement difficile à détruire complètement. Et pour une raison presque amusante : l'attaquant se heurte exactement aux mêmes limites physiques que le défenseur. Pour corrompre l'ensemble d'environnements répartis chez plusieurs opérateurs, ses actions doivent transiter par les mêmes tuyaux, avec les mêmes débits maximaux, que mes restaurations de sauvegardes. Pendant qu'il progresse, mes cycles de reconstruction tournent et effacent son travail derrière lui. La physique, qui limite le défenseur, limite aussi l'attaquant. Je ne promets pas l'invulnérabilité, je constate une asymétrie de temps : détruire tout va moins vite que reconstruire tout.
J'ajoute une contrainte qui m'est chère : tout est agnostique. Agnostique du fournisseur de cloud, avec bascule à chaud entre opérateurs, et agnostique du fournisseur d'IA. La résilience, c'est aussi refuser la dépendance. Un système enfermé chez un fournisseur unique n'est pas résilient, quelle que soit sa redondance : il a un point de défaillance qui s'appelle son contrat.


N'est-ce pas réservé aux géants qui peuvent se payer des infrastructures colossales ?

C'est tout l'inverse, et c'est ce qui me passionne. Mon usine logicielle fait tourner 250 environnements isolés sur un seul serveur physique, et chaque instance est conçue pour se reconstruire entièrement en moins d'une heure. La résilience n'est pas une affaire de budget, c'est une affaire de conception. C'est même une bonne nouvelle pour les États qui n'ont pas les moyens américains : bien architecturée, une infrastructure modeste peut être plus résiliente qu'une forteresse hors de prix.


Qu'y a-t-il sous le capot ?
Un assemblage que peu de gens ont tenté, à ma connaissance. Côté interface, des technologies récentes et très rapides. Côté serveur, Django REST Framework : un dinosaure à l'échelle du web, mais un dinosaure qui a encore de très beaux restes, éprouvé, documenté, prévisible. C'est un choix délibéré : en matière de résilience, la maturité d'une technologie est une qualité, pas un défaut. La partie originale est ailleurs : le backend de mon CMS est un serveur MCP, le protocole qui permet aux intelligences artificielles de dialoguer nativement avec un logiciel. Le superviseur de mon minicloud aussi. Autrement dit, l'IA n'est pas un gadget posé sur mon architecture, elle en est un citoyen de plein droit, capable de l'inspecter et d'agir dessus. Et le tout reste agnostique du fournisseur d'IA : les modèles sont configurables, interchangeables, aucun ne m'enferme. C'est cette combinaison, reconstruction continue et supervision nativement ouverte à l'IA, qui me fait penser que la résilience de demain sera architecturale et intelligente. Mais je reste prudent : j'ai encore des choses à valider, et c'est le terrain qui aura le dernier mot.

Vous restez pourtant prudent sur les promesses.

Il faut être honnête sur les limites. Si un grand nombre de systèmes sont attaqués en même temps, récupérer les données saines et tout reconstruire se heurte à des contraintes physiques : les données transitent par des tuyaux qui ont un débit maximal, et ce débit ne se décrète pas. Et si l'on est attaqué, on perdra forcément quelque chose, même avec le système le plus résilient du monde. Quiconque vous promet zéro perte vous ment. Mon métier, c'est de composer avec ces limites bien réelles et de faire en sorte que la perte soit minime et le redémarrage presque instantané. C'est d'ailleurs l'esprit des directives européennes NIS2 et du règlement DORA pour le secteur financier : ces textes-là protègent vraiment, et méritent d'être appliqués parce qu'ils sont justes, pas seulement parce qu'ils sont obligatoires.


Votre reconstruction continue repose sur des sources saines. Et si ce sont les sources elles-mêmes qui sont corrompues ?

Vous mettez le doigt sur le talon d'Achille de toute l'industrie, pas seulement de mon architecture : la chaîne d'approvisionnement logicielle. Si un attaquant corrompt un composant open source en amont, dans le dépôt d'origine ou sur les CDN qui le distribuent, alors tout le monde est piégé, moi compris. On reconstruit fidèlement... à partir de sources empoisonnées. L'affaire xz Utils en 2024 l'a montré : une porte dérobée patiemment introduite pendant des années dans une bibliothèque utilisée par la planète entière, et découverte presque par hasard. Contre ça, à mon niveau et avec mes moyens, je fais ce qui est à ma portée : figer les versions de chaque composant, vérifier les empreintes, reconstruire depuis des miroirs contrôlés plutôt que de tirer aveuglément sur les dépôts publics. Est-ce suffisant face à un État qui infiltre un projet open source pendant trois ans ? Non. Mais c'est le maximum qu'un architecte indépendant puisse faire, et c'est déjà beaucoup plus que ce que font la plupart des organisations. La lucidité sur ses limites fait partie de la résilience : celui qui croit son système invulnérable a déjà perdu.


Pourquoi l'Afrique, et pourquoi maintenant ?

Parce que l'Europe a bien assez d'experts et que l'Afrique en manque. Et parce que l'histoire des technologies l'a montré : les pays qui partent de plus loin sautent souvent des étapes entières. L'Afrique n'a pas attendu le téléphone fixe pour adopter le mobile, ni les agences bancaires pour inventer le paiement par téléphone. Si une crise de l'IA survient, ceux qui n'auront pas investi dans les architectures d'hier pourraient bien arriver directement sur celles de demain. Le Sénégal revendique et cultive sa souveraineté, y compris numérique. Une architecture résiliente et agnostique, c'est précisément un outil de souveraineté : on ne dépend de personne, on se relève seul. Mon rôle, c'est de transmettre. Les étudiants là-bas savent qu'ils sont l'avenir de leur pays et ils ont soif d'apprendre. Qui sait ce que feront ces jeunes, une fois solidement formés, dans la compétition mondiale. Moi, j'espère être là, sur la ligne d'arrivée, pour les voir rivaliser avec les meilleurs du monde.


Un dernier mot ?

En quelques jours au Sénégal, j'ai perçu tant d'envie de progresser, tant d'envie de s'émanciper, et surtout tant de bienveillance et de respect à mon égard, que j'ai compris que c'est là, face au soleil couchant, que j'avais envie d'être, tout simplement.

Laurent Jordi est architecte d'entreprise senior (certifié TOGAF) et chercheur indépendant. Il consacre ce que son métier lui rapporte à concevoir des outils utiles aux populations qui en ont besoin.

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