À écouter Ousmane Sonko, les difficultés du Sénégal auraient une constante singulière : elles seraient toujours imputables aux autres.
Hier au « système », aujourd’hui aux technocrates, aux bailleurs, à l’ancien régime ou encore, désormais, aux choix du président Bassirou Diomaye Faye.
Dans son dernier exercice médiatique, l’ancien Premier ministre revendique même une part déterminante dans les discussions avec la Banque mondiale, affirmant que l’institution n’a jamais quitté le Sénégal et que les projets aujourd’hui présentés comme des avancées du pouvoir actuel étaient déjà sur les rails lorsqu’il occupait la Primature.
Cette affirmation appelle toutefois une question simple, presque désarmante par sa simplicité : si les discussions avec la Banque mondiale étaient réellement aussi avancées lorsqu’il était Premier ministre, pourquoi n’en avoir jamais fait état avec cette insistance à l’époque ? Pourquoi les Sénégalais n’ont-ils pas été informés de ces négociations, de leur niveau d’avancement et surtout des résultats qui en découlaient ?
Le contraste avec le discours alors tenu sur les institutions financières internationales mérite d’être relevé. Ousmane Sonko avait largement entretenu l’idée d’une prise de distance avec certains partenaires et d’une volonté de redéfinir profondément les rapports du Sénégal avec les bailleurs.
Aujourd’hui, alors que la Banque mondiale annonce de nouveaux engagements et que l’exécutif communique sur ces avancées, il revendique une antériorité qui lui permettrait de récupérer une partie du mérite. À chacun d’apprécier la cohérence entre ces deux récits.
Il ne suffit pourtant pas d’affirmer que « la Banque mondiale n’est jamais partie ».
La question essentielle est de savoir ce qui a effectivement été négocié, quand, par qui, avec quelles conditions et pour quels résultats.
En matière de politique publique, les faits, les documents et les calendriers valent davantage que les déclarations rétrospectives.
Plus troublante encore est cette manière de présenter les difficultés actuelles comme l’héritage exclusif des autres, tout en revendiquant parallèlement la paternité des éventuelles avancées.
Lorsqu’une décision produit un résultat favorable, elle serait le fruit de l’action de Sonko lorsqu’il était Premier ministre ; lorsqu’une difficulté apparaît, elle deviendrait la conséquence de décisions prises par ceux qui lui ont succédé. Une lecture aussi confortable de l’histoire politique finit nécessairement par rencontrer les limites de la réalité.
Ousmane Sonko affirme que son départ de la Primature, trois mois avant les événements qu’il évoque, suffirait à démontrer qu’il ne saurait être tenu responsable des blocages actuels. Mais cet argument soulève lui-même une autre question : si le gouvernement qu’il dirigeait disposait des leviers nécessaires pour agir, pourquoi certains dossiers n’ont-ils pas été réglés pendant son passage à la tête de l’exécutif ?
Il a dirigé la Primature pendant une période suffisamment longue pour imprimer une véritable orientation à l’action gouvernementale. Le président de la République lui avait confié d'importantes responsabilités. Il disposait donc du temps, des instruments institutionnels et de la latitude politique nécessaires pour engager ou accélérer les réformes qu’il jugeait prioritaires.
La question du prix des hydrocarbures illustre cette difficulté. L’augmentation aujourd’hui évoquée ne surgit pas brusquement du néant. Elle avait déjà été annoncée avant son départ de la Primature, notamment par son ancien ministre Birame Souleye Diop. Dès lors, pourquoi transformer aujourd’hui cette question en découverte récente ou en conséquence des choix de ceux qui lui ont succédé ? Lorsque l’on a exercé le pouvoir pendant plusieurs années, on ne peut éternellement expliquer les difficultés présentes par les décisions des autres.
Il en va de même pour les relations avec les bailleurs de fonds. Il est possible que les discussions aient existé, que des projets aient été examinés et que certaines orientations aient été préparées sous son gouvernement.
Mais, il appartient désormais à Ousmane Sonko de produire les éléments permettant d'établir précisément ce qu'il a négocié, ce qui avait été conclu et ce qui est effectivement mis en œuvre aujourd'hui.
Car une autre lecture des événements circule : celle selon laquelle certains partenaires financiers auraient adopté une attitude extrêmement prudente durant la période où il occupait la Primature et auraient attendu une clarification de la situation politique et économique avant de reprendre pleinement leurs engagements.
Si cette lecture est contestée, les faits et les documents permettront précisément de la réfuter. La politique ne devrait pas se réduire à une bataille de récits.
Quant à la « dette cachée » et à la « dette odieuse » régulièrement brandies par l’ancien Premier ministre, elles constituent évidemment des sujets d’une extrême gravité.
Mais là encore, les Sénégalais sont en droit d’attendre autre chose que des formules fortes : ils veulent connaître les montants, les mécanismes, les responsabilités établies et surtout les conséquences concrètes pour les finances publiques.
Il serait d'ailleurs curieux que la responsabilité soit toujours collective lorsqu'il s'agit des difficultés et individuelle lorsqu'il s'agit des succès.
Le Sénégal a besoin d'une lecture adulte de sa situation : reconnaître ce qui vient du passé, assumer ce qui relève du présent et expliquer clairement ce qui n'a pas encore été réalisé.
Ousmane Sonko reproche aujourd'hui à certains technocrates d'être à l'origine des « maux du système ».
Là encore, la critique mérite d'être examinée sur pièces. Mais après plusieurs années d'exercice du pouvoir, il devient difficile de continuer à présenter l'administration comme une force extérieure au pouvoir politique.
Gouverner, c'est précisément choisir ses collaborateurs, fixer une ligne, arbitrer et assumer les résultats.
Le peuple sénégalais n'est d'ailleurs ni amnésique ni naïf. Il a suivi les discours, les promesses, les ruptures annoncées et les engagements pris.
Il est parfaitement capable de distinguer une difficulté héritée d'une difficulté créée, une promesse tenue d'une promesse différée, une négociation réellement conclue d'une simple discussion exploratoire.
Le plus surprenant, dans cette nouvelle sortie, demeure donc cette impression persistante que toutes les explications convergent vers la même conclusion : si quelque chose fonctionne, c'était déjà Sonko ; si quelque chose ne fonctionne pas, c'est nécessairement quelqu'un d'autre. Une mécanique politique aussi commode peut séduire les convaincus, mais elle finit toujours par se heurter à l'épreuve du bilan.
Le Sénégal n'a pourtant plus besoin de récits concurrents ; il a besoin de résultats. Il ne demande pas à ses dirigeants de transformer chaque difficulté en victoire rhétorique, mais de reconnaître les contraintes, d'assumer les choix et de rendre compte des décisions.
Ousmane Sonko peut contester les orientations du pouvoir actuel, critiquer le président de la République ou défendre son bilan à la Primature.
C'est son droit le plus strict. Mais il gagnerait en crédibilité à accepter la règle qu'il réclame depuis toujours aux autres : la transparence commence par soi-même et la responsabilité politique ne se transmet pas avec le changement de fauteuil.
À force de vouloir expliquer que tous les problèmes viennent d'ailleurs, on finit par susciter une interrogation plus embarrassante : et si, pour une fois, il fallait aussi regarder dans le rétroviseur du côté de ceux qui ont exercé le pouvoir ?
Hier au « système », aujourd’hui aux technocrates, aux bailleurs, à l’ancien régime ou encore, désormais, aux choix du président Bassirou Diomaye Faye.
Dans son dernier exercice médiatique, l’ancien Premier ministre revendique même une part déterminante dans les discussions avec la Banque mondiale, affirmant que l’institution n’a jamais quitté le Sénégal et que les projets aujourd’hui présentés comme des avancées du pouvoir actuel étaient déjà sur les rails lorsqu’il occupait la Primature.
Cette affirmation appelle toutefois une question simple, presque désarmante par sa simplicité : si les discussions avec la Banque mondiale étaient réellement aussi avancées lorsqu’il était Premier ministre, pourquoi n’en avoir jamais fait état avec cette insistance à l’époque ? Pourquoi les Sénégalais n’ont-ils pas été informés de ces négociations, de leur niveau d’avancement et surtout des résultats qui en découlaient ?
Le contraste avec le discours alors tenu sur les institutions financières internationales mérite d’être relevé. Ousmane Sonko avait largement entretenu l’idée d’une prise de distance avec certains partenaires et d’une volonté de redéfinir profondément les rapports du Sénégal avec les bailleurs.
Aujourd’hui, alors que la Banque mondiale annonce de nouveaux engagements et que l’exécutif communique sur ces avancées, il revendique une antériorité qui lui permettrait de récupérer une partie du mérite. À chacun d’apprécier la cohérence entre ces deux récits.
Il ne suffit pourtant pas d’affirmer que « la Banque mondiale n’est jamais partie ».
La question essentielle est de savoir ce qui a effectivement été négocié, quand, par qui, avec quelles conditions et pour quels résultats.
En matière de politique publique, les faits, les documents et les calendriers valent davantage que les déclarations rétrospectives.
Plus troublante encore est cette manière de présenter les difficultés actuelles comme l’héritage exclusif des autres, tout en revendiquant parallèlement la paternité des éventuelles avancées.
Lorsqu’une décision produit un résultat favorable, elle serait le fruit de l’action de Sonko lorsqu’il était Premier ministre ; lorsqu’une difficulté apparaît, elle deviendrait la conséquence de décisions prises par ceux qui lui ont succédé. Une lecture aussi confortable de l’histoire politique finit nécessairement par rencontrer les limites de la réalité.
Ousmane Sonko affirme que son départ de la Primature, trois mois avant les événements qu’il évoque, suffirait à démontrer qu’il ne saurait être tenu responsable des blocages actuels. Mais cet argument soulève lui-même une autre question : si le gouvernement qu’il dirigeait disposait des leviers nécessaires pour agir, pourquoi certains dossiers n’ont-ils pas été réglés pendant son passage à la tête de l’exécutif ?
Il a dirigé la Primature pendant une période suffisamment longue pour imprimer une véritable orientation à l’action gouvernementale. Le président de la République lui avait confié d'importantes responsabilités. Il disposait donc du temps, des instruments institutionnels et de la latitude politique nécessaires pour engager ou accélérer les réformes qu’il jugeait prioritaires.
La question du prix des hydrocarbures illustre cette difficulté. L’augmentation aujourd’hui évoquée ne surgit pas brusquement du néant. Elle avait déjà été annoncée avant son départ de la Primature, notamment par son ancien ministre Birame Souleye Diop. Dès lors, pourquoi transformer aujourd’hui cette question en découverte récente ou en conséquence des choix de ceux qui lui ont succédé ? Lorsque l’on a exercé le pouvoir pendant plusieurs années, on ne peut éternellement expliquer les difficultés présentes par les décisions des autres.
Il en va de même pour les relations avec les bailleurs de fonds. Il est possible que les discussions aient existé, que des projets aient été examinés et que certaines orientations aient été préparées sous son gouvernement.
Mais, il appartient désormais à Ousmane Sonko de produire les éléments permettant d'établir précisément ce qu'il a négocié, ce qui avait été conclu et ce qui est effectivement mis en œuvre aujourd'hui.
Car une autre lecture des événements circule : celle selon laquelle certains partenaires financiers auraient adopté une attitude extrêmement prudente durant la période où il occupait la Primature et auraient attendu une clarification de la situation politique et économique avant de reprendre pleinement leurs engagements.
Si cette lecture est contestée, les faits et les documents permettront précisément de la réfuter. La politique ne devrait pas se réduire à une bataille de récits.
Quant à la « dette cachée » et à la « dette odieuse » régulièrement brandies par l’ancien Premier ministre, elles constituent évidemment des sujets d’une extrême gravité.
Mais là encore, les Sénégalais sont en droit d’attendre autre chose que des formules fortes : ils veulent connaître les montants, les mécanismes, les responsabilités établies et surtout les conséquences concrètes pour les finances publiques.
Il serait d'ailleurs curieux que la responsabilité soit toujours collective lorsqu'il s'agit des difficultés et individuelle lorsqu'il s'agit des succès.
Le Sénégal a besoin d'une lecture adulte de sa situation : reconnaître ce qui vient du passé, assumer ce qui relève du présent et expliquer clairement ce qui n'a pas encore été réalisé.
Ousmane Sonko reproche aujourd'hui à certains technocrates d'être à l'origine des « maux du système ».
Là encore, la critique mérite d'être examinée sur pièces. Mais après plusieurs années d'exercice du pouvoir, il devient difficile de continuer à présenter l'administration comme une force extérieure au pouvoir politique.
Gouverner, c'est précisément choisir ses collaborateurs, fixer une ligne, arbitrer et assumer les résultats.
Le peuple sénégalais n'est d'ailleurs ni amnésique ni naïf. Il a suivi les discours, les promesses, les ruptures annoncées et les engagements pris.
Il est parfaitement capable de distinguer une difficulté héritée d'une difficulté créée, une promesse tenue d'une promesse différée, une négociation réellement conclue d'une simple discussion exploratoire.
Le plus surprenant, dans cette nouvelle sortie, demeure donc cette impression persistante que toutes les explications convergent vers la même conclusion : si quelque chose fonctionne, c'était déjà Sonko ; si quelque chose ne fonctionne pas, c'est nécessairement quelqu'un d'autre. Une mécanique politique aussi commode peut séduire les convaincus, mais elle finit toujours par se heurter à l'épreuve du bilan.
Le Sénégal n'a pourtant plus besoin de récits concurrents ; il a besoin de résultats. Il ne demande pas à ses dirigeants de transformer chaque difficulté en victoire rhétorique, mais de reconnaître les contraintes, d'assumer les choix et de rendre compte des décisions.
Ousmane Sonko peut contester les orientations du pouvoir actuel, critiquer le président de la République ou défendre son bilan à la Primature.
C'est son droit le plus strict. Mais il gagnerait en crédibilité à accepter la règle qu'il réclame depuis toujours aux autres : la transparence commence par soi-même et la responsabilité politique ne se transmet pas avec le changement de fauteuil.
À force de vouloir expliquer que tous les problèmes viennent d'ailleurs, on finit par susciter une interrogation plus embarrassante : et si, pour une fois, il fallait aussi regarder dans le rétroviseur du côté de ceux qui ont exercé le pouvoir ?