« Capitaine », le Sénégal n’est pas un navire dont on s’empare à la criée

Rédigé par Dakarposte le Mercredi 26 Aout 2026 à 17:02 modifié le Mercredi 26 Aout 2026 20:58

Il y a des paroles qui se perdent dans le vacarme d’une foule. Et puis il y en a qui, par leur démesure, leur imprudence et leur inquiétante désinvolture, obligent une nation à tendre l’oreille.

La sortie de Mame Cheikh Ahmed Tidiane Sy, dit « Capitaine », au Champ de courses de Tivaouane, à l’occasion du Gamou 2026, appartient malheureusement à cette seconde catégorie.

Que chacun mesure donc la gravité de la posture. Dans un pays où la République repose encore, malgré ses imperfections, sur le suffrage universel, les institutions et l’expression souveraine du peuple, voilà qu’une voix s’élève pour appeler son père à « déchaîner » les forces dont il disposerait afin, en substance, de remettre de l’ordre dans le Sénégal.

L’image est saisissante. Et elle est surtout profondément déplacée.
Remettre de l’ordre dans le Sénégal ? Au nom de quelle légitimité ? Avec quel mandat ? Conféré par qui ? Par quelle élection ? Par quel suffrage ? Par quelle institution ? Voilà les questions élémentaires auxquelles devrait songer quiconque prétend parler au nom du pays, fût-il le fils d’un guide religieux aussi influent que Serigne Moustapha Sy.

Le Sénégal n’est la propriété de personne. Il n’est ni un « dahira », ni une confrérie, ni une famille, ni un patrimoine transmissible de père en fils. C’est une République. Et dans une République, même les plus puissants doivent accepter cette règle aussi simple qu'implacable : nul ne reçoit du ciel un mandat pour « mettre de l’ordre » dans la vie politique nationale. Ce mandat se conquiert dans les urnes.
C’est précisément là que le « Capitaine » gagnerait à redescendre sur terre.

Car enfin, la politique n’est pas une affaire de galons imaginaires. Elle ne fonctionne ni au prestige familial, ni à la puissance sonore d’un discours, ni à la capacité de galvaniser une foule. Elle se mesure au verdict populaire. Et ce verdict, jusqu’à preuve du contraire, ne s’est pas encore prononcé en faveur de ceux qui semblent aujourd’hui se découvrir une vocation de redresseurs de la République.

Il serait d’ailleurs utile de rappeler quelques faits au jeune homme qui semble vouloir jouer les états-majors sans avoir encore livré bataille devant le corps électoral.

Le Parti de l’Unité et du Rassemblement, fondé et dirigé par son père, avait obtenu trois députés lorsqu’il s’était présenté seul aux législatives de 2017. En 2022, son contingent parlementaire est passé à onze élus. Mais ces onze députés ne sont pas tombés du ciel comme une pluie miraculeuse sur Tivaouane : ils sont arrivés dans le sillage de la coalition Yewwi Askan Wi et de son compagnonnage avec les forces politiques emmenées notamment par Ousmane Sonko.

Voilà donc une première leçon de modestie politique : avant de prétendre remettre de l’ordre dans le Sénégal, il faudrait peut-être commencer par expliquer comment on entend conquérir, seul, la confiance de ce même Sénégal.

Le « Capitaine » devrait également méditer sur une vieille vérité de notre démocratie : les urnes sont plus éloquentes que les estrades.

Son père, Serigne Moustapha Sy, n’avait-il pas lui-même, au plus fort de son affrontement politique avec Ousmane Sonko, donné rendez-vous aux élections législatives ? Le rendez-vous fut pris. Les Sénégalais votèrent. Et le verdict populaire fut sans ambiguïté.
La coalition portée par Sonko s’imposa largement, tandis que les ambitions de ceux qui promettaient de lui montrer leur force électorale se heurtèrent à la froideur des bulletins de vote.
C’est cela, la démocratie : on parle, on promet, on menace parfois, puis vient le moment où le citoyen ferme la porte de l’isoloir derrière lui et décide souverainement.
Après quoi, il faut savoir s’incliner.

Nous ne sommes pas, que les choses soient parfaitement claires, des partisans d’Ousmane Sonko. Mais nous n’avons pas besoin de l’être pour reconnaître une évidence : en politique, le peuple tranche. Et lorsque le peuple a tranché, les proclamations martiales, les postures de conquérant et les envolées de tribun ne peuvent réécrire le résultat.

Le plus surprenant, dans cette affaire, est peut-être cette curieuse confusion entre l’autorité spirituelle et la souveraineté politique. Que Serigne Moustapha Sy soit écouté par des milliers de fidèles, qu’il dispose d’une influence considérable et qu’il dirige une formation politique est une réalité. Mais , l’influence n’est pas la souveraineté. La ferveur n’est pas un mandat électif. La considération religieuse ne confère aucun droit de propriété sur la République.

Et le fils, fût-il « Capitaine », ne saurait hériter d’un quelconque commandement politique du seul fait de sa naissance.

Il faudrait même se demander si, derrière cette rhétorique de l’ordre à restaurer, ne se cache pas une conception singulièrement inquiétante de la démocratie. Car lorsqu’un homme appelle à « déchaîner » une force quelconque pour remettre le pays en ordre, il ne suffit pas ensuite de prétendre qu’il ne s’agissait que d’une formule. Les mots ont un poids. Dans un Sénégal déjà éprouvé par des années de tensions politiques, les responsables publics ou ceux qui aspirent à l’être devraient précisément apprendre à peser chaque syllabe.

Un pays n’a pas besoin de nouveaux messies. Il a besoin d’institutions solides.
Il n’a pas besoin de capitaines autoproclamés. Il a besoin de citoyens.
Il n’a pas besoin de menaces à peine voilées. Il a besoin de débats.

Et surtout, il n’a pas besoin que des héritiers présumés de quelque influence familiale viennent expliquer aux Sénégalais qu’ils pourraient, demain, « remettre de l’ordre » dans leur propre pays.

Le Sénégal n’est pas un navire abandonné sur lequel le premier homme venu pourrait monter en criant « à la barre ! ». C’est une République vieille de plusieurs décennies, portée par des générations de citoyens, de militants, d’intellectuels, de religieux, de syndicalistes, d’hommes et de femmes qui ont combattu, voté, manifesté, parfois souffert et souvent payé un lourd tribut pour que le pays reste debout.

Il serait donc bon que le « Capitaine » se souvienne d’une chose : les galons ne font pas le commandant, et les proclamations ne font pas le pouvoir.

En démocratie, le seul véritable grade qui vaille est celui que confère le peuple. Et ce grade-là ne se transmet pas par filiation. Il se gagne dans les urnes.

Alors, plutôt que de demander à son père de « déchaîner » on ne sait quelle puissance pour remettre de l’ordre dans le Sénégal, le jeune homme ferait mieux de commencer par une tâche infiniment plus exigeante : convaincre les Sénégalais.

Qu’il crée, s’il le souhaite, un parti. Qu’il bâtisse un programme. Qu’il sillonne le pays. Qu’il affronte la contradiction. Qu’il accepte la critique. Qu’il demande le suffrage des citoyens. Qu’il se présente devant eux. Et qu’il attende le verdict.

S’il obtient une majorité, personne ne lui contestera le droit de gouverner.
S’il la perd, il devra, comme tout le monde, respecter le choix du peuple.
C’est cela, la grandeur politique.
Tout le reste n’est que bruit.
Et le Sénégal, décidément, mérite mieux que du bruit.

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Mamadou Ndiaye
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