Il y a des virages politiques qui se négocient en douceur. Et puis il y a les demi-tours qui laissent des traces de pneus sur le goudron. La séquence offerte ce mardi 1er septembre 2026 par Cheikh Diba appartient clairement à la seconde catégorie.
Le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan est venu annoncer, avec la solennité des grands jours, un accord technique de 2,2 milliards de dollars, soit environ 1 243 milliards de FCFA, avec le Fonds monétaire international. Une enveloppe présentée comme une bouffée d’oxygène, une nouvelle dynamique, presque une victoire diplomatique.
Il fallait bien trouver un nom élégant à ce qui ressemble surtout à un retour aux réalités.
Car il y a quelques mois, le pouvoir sénégalais nous expliquait que le pays avait changé d’époque. Fini les vieilles recettes. Fini les injonctions extérieures. Fini les experts venus expliquer aux Africains comment gérer leur propre économie. Place à la souveraineté, au « Sénégal 2050 », aux ressources gazières et pétrolières et à une trajectoire économique dessinée à Dakar, par Dakar et pour Dakar.
Le slogan était séduisant. Les chiffres, beaucoup moins.
Aujourd’hui, le même pouvoir découvre une vérité vieille comme les finances publiques : lorsqu’un État dépense plus qu’il ne gagne, emprunte pour rembourser ses emprunts et perd la confiance de ses créanciers, le souverainisme ne remplit pas les caisses.
Le FMI, lui, si.
Enfin, à condition d’accepter ses règles.
C’est tout le paradoxe de cette affaire. Le gouvernement qui voulait donner l’image d’un Sénégal affranchi des tutelles économiques vient solliciter l’appui de l’une des institutions financières internationales les plus puissantes. Celui qui voulait reprendre le contrôle de la trajectoire économique du pays devra désormais expliquer comment il entend respecter une trajectoire largement négociée avec le Fonds.
Mais rassurons-nous : ce n’est pas une mise sous programme. C’est une « nouvelle dynamique ».
Ce n’est pas une cure d’austérité. C’est une « relance ».
Ce n’est pas une restructuration. C’est un « traitement homéopathique ».
À ce rythme, demain, une hausse des impôts sera baptisée « contribution patriotique », une baisse des dépenses publiques deviendra une « optimisation souveraine » et la suppression d’une subvention prendra le doux nom de « rééquilibrage social ».
La novlangue a ceci de pratique qu’elle permet de transformer une mauvaise nouvelle en conférence de presse.
Pourtant, derrière les mots, les mécanismes sont beaucoup moins poétiques. Le FMI réclame des « mesures correctrices décisives ». Il demande une meilleure mobilisation des recettes. Il insiste sur le ciblage du soutien public à l’énergie. Il veut une trajectoire budgétaire crédible et une dette soutenable.
Bref, le Fonds demande au gouvernement de faire ce qu’il reprochait précisément aux politiques d’hier : mettre de l’ordre dans les comptes.
Et voilà comment une institution hier présentée comme le symbole des vieilles recettes devient aujourd’hui un partenaire providentiel.
Il faut reconnaître à Cheikh Diba un talent certain : réussir à présenter une contrainte budgétaire comme une conquête politique relève presque de l’art.
Mais il y a un problème avec cette mise en scène : les Sénégalais ne vivent pas dans un communiqué du FMI.
Ils vivent dans les prix.
Ils paient leurs factures.
Ils prennent leur carburant à la pompe.
Ils achètent leur nourriture.
Ils paient leurs impôts.
Et lorsque les subventions seront « mieux ciblées », ils comprendront très vite ce que cette expression signifie concrètement.
Le panier de la ménagère, lui, ne parle pas la langue des technocrates.
Il ne connaît pas le « ciblage ». Il connaît le prix du riz, de l’huile, du pain, de l’électricité et du carburant.
Voilà pourquoi la promesse d’une relance financée par un programme d’assainissement budgétaire mérite au minimum quelques explications. Une économie ne relance pas durablement la consommation en comprimant simultanément le pouvoir d’achat, les dépenses publiques et les marges budgétaires. Il peut exister des raisons sérieuses de procéder à un ajustement. Mais il faut alors avoir le courage de dire qu’il s’agit d’un ajustement.
Pas de maquiller l’austérité en lendemain qui chante.
Et puis il y a la dette.
Ah, la dette !
Celle que l’on évoque avec des précautions lexicales comme si le simple fait de prononcer certains mots pouvait faire grimper les marchés.
On ne dira donc pas « restructuration ». On parlera de « traitement sur mesure ». Puis, pour faire encore plus doux, de « traitement homéopathique ».
Magnifique.
Mais les marchés financiers ont un défaut : ils sont totalement dépourvus d’humour.
Ils ne prêtent pas sur la base de métaphores. Ils regardent les ratios d’endettement, les déficits, les échéances, les réserves, les recettes et la capacité de remboursement.
Une dette insoutenable reste une dette insoutenable, même lorsqu’on lui offre un joli nom.
Et lorsqu’un pays doit faire appel au FMI pour restaurer la confiance, rétablir ses équilibres et convaincre ses créanciers, cela signifie une chose très simple : la confiance s’est évaporée.
Le pouvoir peut accuser le passé. Il peut dénoncer les chiffres hérités. Il peut pointer du doigt la « dette cachée » et les déficits antérieurs. Certaines de ces révélations sont évidemment graves et doivent être établies et documentées.
Mais gouverner, c’est précisément arriver après la découverte du problème et devoir le résoudre.
On ne gagne pas une élection contre la dette. On gouverne ensuite avec elle.
Et c’est là que le discours politique se heurte à une réalité moins flatteuse : les hydrocarbures ne sont pas un chéquier magique. Le pétrole et le gaz ne remboursent pas instantanément les erreurs de gestion. Ils ne transforment pas une dette lourde en dette légère par la seule grâce de leur existence. Et surtout, ils ne dispensent pas d’une discipline budgétaire.
Le pouvoir découvre donc, avec quelques années de retard sur les manuels d’économie, que la souveraineté économique commence par la maîtrise des comptes.
Le spectacle politique devient encore plus savoureux lorsque les différentes composantes du pouvoir ne semblent pas chanter exactement la même partition.
D’un côté, Cheikh Diba s’efforce de rassurer les marchés et les partenaires financiers. De l’autre, des responsables politiques continuent de donner des gages à une opinion qui n’a guère envie d’entendre parler d’austérité, de hausse des recettes fiscales ou de réduction des subventions.
Tout le monde veut la souveraineté.
Tout le monde veut les dépenses publiques.
Tout le monde veut les infrastructures.
Tout le monde veut les salaires.
Tout le monde veut les subventions.
Tout le monde veut les investissements.
Et, accessoirement, tout le monde veut aussi réduire la dette.
C’est formidable.
Il ne manque plus que l’on invente la machine à fabriquer les milliards.
En attendant, quelqu’un devra payer.
C’est pourquoi l’accord technique avec le FMI ne doit pas être vendu comme un trophée. C’est un instrument. Un instrument potentiellement utile, certainement nécessaire dans la situation actuelle, mais qui vient avec des obligations et des choix douloureux.
La véritable question n’est donc pas de savoir si Cheikh Diba a obtenu 2,2 milliards de dollars.
La véritable question est de savoir ce que le Sénégal devra céder, réduire, réformer ou renoncer à faire pour retrouver une trajectoire financière crédible.
Et surtout, pourquoi fallait-il tant promettre aux Sénégalais une rupture radicale pour finir par revenir, quelques mois plus tard, à une recette aussi classique ?
Le problème du gouvernement n’est pas d’avoir appelé le FMI.
Le problème est d’avoir longtemps laissé entendre qu’il n’aurait pas besoin de lui.
Le problème n’est pas de vouloir assainir les finances publiques.
Le problème est de vouloir faire croire que l’assainissement budgétaire sera indolore.
Le problème n’est pas de traiter la dette.
Le problème est de croire qu’en changeant le vocabulaire, on changera sa réalité.
Et le problème n’est surtout pas de reconnaître que le Sénégal traverse une période financière difficile.
Le vrai problème, c’est de continuer à vouloir faire passer cette difficulté pour une victoire.
Car enfin, soyons sérieux : lorsqu’un gouvernement souverainiste se retrouve à négocier pendant 36 mois avec le FMI pour obtenir les ressources et la crédibilité dont il a besoin, il peut continuer à proclamer sa souveraineté autant qu’il le souhaite. Cela ne changera pas le rapport de force financier.
La souveraineté politique peut se proclamer devant un pupitre.
La souveraineté financière, elle, se vérifie dans les comptes.
Et les comptes, contrairement aux discours, ne votent pas.
Ils ne militent pas.
Ils ne font pas campagne.
Ils ne retweetent pas les slogans.
Ils présentent simplement la facture.
Et cette fois, la facture vient d’arriver.
R
este maintenant au gouvernement à expliquer aux Sénégalais pourquoi le grand projet de rupture commence finalement par un rendez-vous avec le FMI.
Le plus drôle, dans cette histoire, serait encore que ceux qui dénonçaient hier les « diktats extérieurs » découvrent demain que le FMI n’est pas si mauvais… dès lors qu’il signe les chèques.
Le souverainisme avait promis de fermer la porte à Bretton Woods.
La dette vient de lui rappeler que les portes ont parfois des factures.
Et que, lorsque les caisses sont vides, même les plus fiers finissent par frapper.
Le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan est venu annoncer, avec la solennité des grands jours, un accord technique de 2,2 milliards de dollars, soit environ 1 243 milliards de FCFA, avec le Fonds monétaire international. Une enveloppe présentée comme une bouffée d’oxygène, une nouvelle dynamique, presque une victoire diplomatique.
Il fallait bien trouver un nom élégant à ce qui ressemble surtout à un retour aux réalités.
Car il y a quelques mois, le pouvoir sénégalais nous expliquait que le pays avait changé d’époque. Fini les vieilles recettes. Fini les injonctions extérieures. Fini les experts venus expliquer aux Africains comment gérer leur propre économie. Place à la souveraineté, au « Sénégal 2050 », aux ressources gazières et pétrolières et à une trajectoire économique dessinée à Dakar, par Dakar et pour Dakar.
Le slogan était séduisant. Les chiffres, beaucoup moins.
Aujourd’hui, le même pouvoir découvre une vérité vieille comme les finances publiques : lorsqu’un État dépense plus qu’il ne gagne, emprunte pour rembourser ses emprunts et perd la confiance de ses créanciers, le souverainisme ne remplit pas les caisses.
Le FMI, lui, si.
Enfin, à condition d’accepter ses règles.
C’est tout le paradoxe de cette affaire. Le gouvernement qui voulait donner l’image d’un Sénégal affranchi des tutelles économiques vient solliciter l’appui de l’une des institutions financières internationales les plus puissantes. Celui qui voulait reprendre le contrôle de la trajectoire économique du pays devra désormais expliquer comment il entend respecter une trajectoire largement négociée avec le Fonds.
Mais rassurons-nous : ce n’est pas une mise sous programme. C’est une « nouvelle dynamique ».
Ce n’est pas une cure d’austérité. C’est une « relance ».
Ce n’est pas une restructuration. C’est un « traitement homéopathique ».
À ce rythme, demain, une hausse des impôts sera baptisée « contribution patriotique », une baisse des dépenses publiques deviendra une « optimisation souveraine » et la suppression d’une subvention prendra le doux nom de « rééquilibrage social ».
La novlangue a ceci de pratique qu’elle permet de transformer une mauvaise nouvelle en conférence de presse.
Pourtant, derrière les mots, les mécanismes sont beaucoup moins poétiques. Le FMI réclame des « mesures correctrices décisives ». Il demande une meilleure mobilisation des recettes. Il insiste sur le ciblage du soutien public à l’énergie. Il veut une trajectoire budgétaire crédible et une dette soutenable.
Bref, le Fonds demande au gouvernement de faire ce qu’il reprochait précisément aux politiques d’hier : mettre de l’ordre dans les comptes.
Et voilà comment une institution hier présentée comme le symbole des vieilles recettes devient aujourd’hui un partenaire providentiel.
Il faut reconnaître à Cheikh Diba un talent certain : réussir à présenter une contrainte budgétaire comme une conquête politique relève presque de l’art.
Mais il y a un problème avec cette mise en scène : les Sénégalais ne vivent pas dans un communiqué du FMI.
Ils vivent dans les prix.
Ils paient leurs factures.
Ils prennent leur carburant à la pompe.
Ils achètent leur nourriture.
Ils paient leurs impôts.
Et lorsque les subventions seront « mieux ciblées », ils comprendront très vite ce que cette expression signifie concrètement.
Le panier de la ménagère, lui, ne parle pas la langue des technocrates.
Il ne connaît pas le « ciblage ». Il connaît le prix du riz, de l’huile, du pain, de l’électricité et du carburant.
Voilà pourquoi la promesse d’une relance financée par un programme d’assainissement budgétaire mérite au minimum quelques explications. Une économie ne relance pas durablement la consommation en comprimant simultanément le pouvoir d’achat, les dépenses publiques et les marges budgétaires. Il peut exister des raisons sérieuses de procéder à un ajustement. Mais il faut alors avoir le courage de dire qu’il s’agit d’un ajustement.
Pas de maquiller l’austérité en lendemain qui chante.
Et puis il y a la dette.
Ah, la dette !
Celle que l’on évoque avec des précautions lexicales comme si le simple fait de prononcer certains mots pouvait faire grimper les marchés.
On ne dira donc pas « restructuration ». On parlera de « traitement sur mesure ». Puis, pour faire encore plus doux, de « traitement homéopathique ».
Magnifique.
Mais les marchés financiers ont un défaut : ils sont totalement dépourvus d’humour.
Ils ne prêtent pas sur la base de métaphores. Ils regardent les ratios d’endettement, les déficits, les échéances, les réserves, les recettes et la capacité de remboursement.
Une dette insoutenable reste une dette insoutenable, même lorsqu’on lui offre un joli nom.
Et lorsqu’un pays doit faire appel au FMI pour restaurer la confiance, rétablir ses équilibres et convaincre ses créanciers, cela signifie une chose très simple : la confiance s’est évaporée.
Le pouvoir peut accuser le passé. Il peut dénoncer les chiffres hérités. Il peut pointer du doigt la « dette cachée » et les déficits antérieurs. Certaines de ces révélations sont évidemment graves et doivent être établies et documentées.
Mais gouverner, c’est précisément arriver après la découverte du problème et devoir le résoudre.
On ne gagne pas une élection contre la dette. On gouverne ensuite avec elle.
Et c’est là que le discours politique se heurte à une réalité moins flatteuse : les hydrocarbures ne sont pas un chéquier magique. Le pétrole et le gaz ne remboursent pas instantanément les erreurs de gestion. Ils ne transforment pas une dette lourde en dette légère par la seule grâce de leur existence. Et surtout, ils ne dispensent pas d’une discipline budgétaire.
Le pouvoir découvre donc, avec quelques années de retard sur les manuels d’économie, que la souveraineté économique commence par la maîtrise des comptes.
Le spectacle politique devient encore plus savoureux lorsque les différentes composantes du pouvoir ne semblent pas chanter exactement la même partition.
D’un côté, Cheikh Diba s’efforce de rassurer les marchés et les partenaires financiers. De l’autre, des responsables politiques continuent de donner des gages à une opinion qui n’a guère envie d’entendre parler d’austérité, de hausse des recettes fiscales ou de réduction des subventions.
Tout le monde veut la souveraineté.
Tout le monde veut les dépenses publiques.
Tout le monde veut les infrastructures.
Tout le monde veut les salaires.
Tout le monde veut les subventions.
Tout le monde veut les investissements.
Et, accessoirement, tout le monde veut aussi réduire la dette.
C’est formidable.
Il ne manque plus que l’on invente la machine à fabriquer les milliards.
En attendant, quelqu’un devra payer.
C’est pourquoi l’accord technique avec le FMI ne doit pas être vendu comme un trophée. C’est un instrument. Un instrument potentiellement utile, certainement nécessaire dans la situation actuelle, mais qui vient avec des obligations et des choix douloureux.
La véritable question n’est donc pas de savoir si Cheikh Diba a obtenu 2,2 milliards de dollars.
La véritable question est de savoir ce que le Sénégal devra céder, réduire, réformer ou renoncer à faire pour retrouver une trajectoire financière crédible.
Et surtout, pourquoi fallait-il tant promettre aux Sénégalais une rupture radicale pour finir par revenir, quelques mois plus tard, à une recette aussi classique ?
Le problème du gouvernement n’est pas d’avoir appelé le FMI.
Le problème est d’avoir longtemps laissé entendre qu’il n’aurait pas besoin de lui.
Le problème n’est pas de vouloir assainir les finances publiques.
Le problème est de vouloir faire croire que l’assainissement budgétaire sera indolore.
Le problème n’est pas de traiter la dette.
Le problème est de croire qu’en changeant le vocabulaire, on changera sa réalité.
Et le problème n’est surtout pas de reconnaître que le Sénégal traverse une période financière difficile.
Le vrai problème, c’est de continuer à vouloir faire passer cette difficulté pour une victoire.
Car enfin, soyons sérieux : lorsqu’un gouvernement souverainiste se retrouve à négocier pendant 36 mois avec le FMI pour obtenir les ressources et la crédibilité dont il a besoin, il peut continuer à proclamer sa souveraineté autant qu’il le souhaite. Cela ne changera pas le rapport de force financier.
La souveraineté politique peut se proclamer devant un pupitre.
La souveraineté financière, elle, se vérifie dans les comptes.
Et les comptes, contrairement aux discours, ne votent pas.
Ils ne militent pas.
Ils ne font pas campagne.
Ils ne retweetent pas les slogans.
Ils présentent simplement la facture.
Et cette fois, la facture vient d’arriver.
R
este maintenant au gouvernement à expliquer aux Sénégalais pourquoi le grand projet de rupture commence finalement par un rendez-vous avec le FMI.
Le plus drôle, dans cette histoire, serait encore que ceux qui dénonçaient hier les « diktats extérieurs » découvrent demain que le FMI n’est pas si mauvais… dès lors qu’il signe les chèques.
Le souverainisme avait promis de fermer la porte à Bretton Woods.
La dette vient de lui rappeler que les portes ont parfois des factures.
Et que, lorsque les caisses sont vides, même les plus fiers finissent par frapper.