[ Chronique] Au Sénégal, la jeunesse n’attend plus des discours, mais des preuves

Rédigé par Dakarposte le Mardi 21 Avril 2026 à 15:29 modifié le Mardi 21 Avril 2026 17:30

Au Sénégal, la jeunesse est partout invoquée et rarement réellement servie. Elle est convoquée dans les discours, exhibée comme une force démographique, présentée comme la promesse du pays. Mais, dès qu’elle réclame des perspectives claires, des règles justes et des débouchés crédibles, elle se heurte à la même réponse différée : attendre encore, s’adapter encore, croire encore.


Pourtant, le Sénégal ne manque pas de jeunesse. Il en déborde. Dans les quartiers, les universités, les ateliers, les espaces culturels et numériques, on voit une génération qui apprend vite, crée beaucoup, tente sa chance, improvise des solutions et refuse de renoncer. Le problème n’est pas l’absence d’énergie ni de talent. Le problème est plus profond : cette énergie rencontre trop souvent des institutions qui tardent à la reconnaître, à l’orienter et à la récompenser.


Depuis des années, nous répétons aux jeunes que l’école est la voie, que l’effort paie, que le mérite finit par ouvrir les portes. Mais l’expérience quotidienne raconte autre chose. Le diplôme ne protège plus suffisamment du sous-emploi. L’attente s’allonge. L’informel devient moins un choix qu’une nécessité. Et le soupçon de favoritisme ou de piston s’installe partout où la confiance devrait régner. À force de voir la règle contredite par la pratique, beaucoup finissent par douter non seulement du système, mais du sens même de l’effort.


C’est ainsi que s’installe une fatigue plus dangereuse que la précarité matérielle : la fatigue morale. Celle qui naît quand on a étudié, patienté, accepté les sacrifices, respecté les étapes, et que l’horizon continue de reculer. Cet épuisement ne fait pas toujours de bruit. Il pousse certains à partir. Il enferme les autres dans une colère silencieuse. Il convainc enfin les plus désabusés qu’il est naïf de croire encore à l’honnêteté, à la compétence ou à l’équité.


Aucune société ne devrait banaliser cet épuisement intérieur. Car lorsqu’une génération cesse de croire à la parole collective, ce n’est pas seulement une crise sociale qui s’annonce. C’est une crise de confiance nationale. Un pays peut continuer à fonctionner administrativement, tenir ses apparences institutionnelles, multiplier les annonces et les plans. Mais s’il perd la confiance de sa jeunesse, il se fragilise en silence.


Le cœur du problème est là : nous traitons trop souvent la promesse publique comme une formule de circonstance, alors qu’elle devrait être un engagement. Dire à la jeunesse qu’elle est l’avenir ne suffit pas. Encore faut-il que l’école prépare réellement à la vie, que l’accès aux opportunités soit lisible, que les recrutements inspirent confiance, que les initiatives locales soient soutenues sans clientélisme, et que la parole des responsables soit moins brillante mais plus fidèle.


Il faut aussi cesser de parler de la jeunesse comme d’un bloc uniforme. Entre l’étudiant sans réseau, la jeune femme des périphéries urbaines, l’apprenti de l’artisanat, le pêcheur confronté à l’incertitude, le diplômé sans débouché ou le créateur condamné à la débrouille, les réalités diffèrent. Une politique sérieuse ne peut pas se contenter de slogans généraux. Elle doit reconnaître des trajectoires diverses et corriger des injustices concrètes.


La première réparation à apporter n’est d’ailleurs pas seulement budgétaire. Elle est politique et morale. Il vaut mieux une promesse modeste tenue qu’une grande déclaration trahie. Il vaut mieux une parole publique sobre, précise et vérifiable qu’une rhétorique lyrique qui, à chaque déception, creuse un peu plus la défiance.


Le Sénégal ne manque donc pas de jeunesse. Il manque trop souvent de fidélité à ce qu’il dit à sa jeunesse. Une nation n’est pas jugée seulement à sa capacité de produire des talents. Elle l’est aussi à sa capacité de leur donner des raisons de croire, de rester et de se tenir debout chez eux. Le premier devoir d’un pays envers sa jeunesse n’est pas de la féliciter. C’est de ne pas lui mentir.

Paul Sedar Ndiaye, Ecrivain
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