Coalition Diomaye : quand les compagnons des premières heures viennent réclamer leur part du gâteau

Rédigé par Dakarposte le Lundi 14 Septembre 2026 à 10:31 modifié le Lundi 14 Septembre 2026 12:31

Il y a quelque chose de profondément troublant dans cette lettre ouverte adressée au président de la République par les membres du Cadre des leaders fondateurs de la coalition Diomaye Président.
Officiellement, il ne s’agit ni d’une revendication, ni d’une contestation. Les signataires prennent d’ailleurs soin de le préciser. Ils demandent simplement une audience, rappellent leur fidélité, énumèrent les sacrifices consentis et soulignent leur disponibilité à servir la République.

Mais en politique, les mots ont parfois une seconde vie. Et derrière la courtoisie républicaine du courrier, derrière les formules de loyauté et les références à l’Agenda national de transformation Sénégal 2050, se dessine une frustration beaucoup plus prosaïque : celle de compagnons des premières heures qui constatent que, pendant qu’ils attendent encore devant la porte, d’autres sont déjà entrés dans la maison.

Le message est à peine voilé. Nous étions là avant les autres. Nous avons cru en vous lorsque vous étiez encore dans l’adversité. Nous avons cotisé, participé aux réunions, pris part à la construction de la coalition, accompagné votre candidature et contribué à la conquête du pouvoir. Nous sommes toujours disponibles. Nous avons des compétences. Nous avons de l’expérience. Alors, pourquoi ne sommes-nous toujours pas reçus ?

La question peut être formulée avec toute la délicatesse du langage diplomatique. Elle n’en demeure pas moins une question de partage.
Car lorsque des compagnons politiques prennent la plume pour rappeler avec autant de précision leur ancienneté, leur fidélité, leurs contributions financières, leur présence dans les structures de campagne et leur disponibilité pour servir, il devient difficile de ne pas y voir, derrière la demande d’audience, une attente de reconnaissance.

Et dans notre vieux vocabulaire politique, la reconnaissance ne signifie malheureusement pas toujours une décoration ou un simple merci. Elle peut aussi prendre la forme d’une nomination, d’un poste, d’une responsabilité, d’un accès privilégié aux centres de décision.
Autrement dit, le « gâteau » du pouvoir semble avoir été suffisamment grand pour attirer de nouveaux convives, mais pas suffisamment partagé pour satisfaire ceux qui affirment avoir contribué à sa préparation.

La gêne exprimée par ces fondateurs est d’ailleurs révélatrice. Ils disent observer avec attention les nominations et félicitent les heureux bénéficiaires de la confiance présidentielle. Puis vient la phrase qui constitue probablement le véritable cœur politique de leur démarche : certains acteurs, hier encore adversaires, accéderaient rapidement à l’entourage du chef de l’État et, parfois, aux responsabilités publiques, tandis que les compagnons historiques peineraient toujours à obtenir une simple audience.

Voilà donc que ressurgit, presque intacte, une vieille mécanique de la politique sénégalaise : celle du mérite revendiqué au nom de la proximité avec le pouvoir.


Hier, c’étaient les militants historiques d’un parti qui réclamaient leur récompense après la victoire. Aujourd’hui, ce sont les compagnons des premières heures d’une coalition qui rappellent leurs états de service. Demain, ce seront peut-être d’autres alliés qui viendront expliquer qu’ils étaient là avant tout le monde, qu’ils ont contribué, soutenu, financé, mobilisé et qu’ils attendent, eux aussi, que leur fidélité soit « reconnue ».
Et c’est précisément là que devrait commencer notre inquiétude collective.
Parce qu’un pays ne se transforme pas en reproduisant éternellement les mêmes réflexes.

Si la conquête du pouvoir demeure le prélude à la distribution de récompenses entre compagnons, alliés, soutiens et nouveaux ralliés, alors nous n’aurons changé que les visages, pas les pratiques.

Le paradoxe est saisissant. On parle de refondation, de rupture, de transformation systémique, de Sénégal 2050, de nouvelle gouvernance et de restauration de la confiance citoyenne. Mais dans le même temps, les vieilles habitudes de la politique de clientèle semblent continuer à rôder autour du pouvoir : ceux qui ont aidé à gagner veulent leur place ; ceux qui arrivent plus tard trouvent parfois plus rapidement les portes ouvertes ; et ceux qui restent à l’extérieur rappellent leurs états de service.

À force, la République risque de devenir une salle d’attente où chacun brandit son ancienneté pour obtenir son tour.
Or l’État n’est pas une récompense électorale. Les institutions ne sont pas un butin de guerre. Une victoire politique ne transforme pas automatiquement les militants en ayants droit de la puissance publique. Et une contribution à une campagne, aussi précieuse soit-elle, ne devrait jamais constituer un titre de propriété sur les fonctions de l’État.

C’est ici que la notion de compétence, pourtant abondamment invoquée dans la lettre, devrait prendre tout son sens. Si ces leaders disposent réellement de compétences, d’expériences et d’aptitudes utiles à la Nation, alors qu’ils soient évalués sur ces critères. Qu’ils soient recrutés lorsque leurs profils correspondent aux besoins de l’État. Mais pas parce qu’ils étaient des compagnons des premières heures.




La nuance est fondamentale


Une République moderne ne devrait pas demander : « Qui était avec nous lorsque nous avons gagné ? » Elle devrait demander : « Qui est le plus compétent pour servir l’intérêt général ? »

Voilà le véritable changement de paradigme que nous attendons depuis des décennies.
Car il faut se désoler de voir que, malgré les alternances, malgré les discours de rupture et malgré les générations nouvelles qui arrivent au pouvoir, la vieille tentation demeure : confondre la victoire politique avec le droit au partage des prébendes.

Hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas seulement de savoir qui gouverne. Il est de savoir comment on gouverne.

Si les mêmes réflexes persistent, si chaque alternance produit une nouvelle génération de bénéficiaires, si chaque coalition victorieuse devient à son tour une longue liste d’attente de postes et de privilèges, alors il ne faudra pas s’étonner que le développement national demeure une promesse perpétuellement repoussée.

Un pays ne se développe pas parce que ses dirigeants changent. Il se développe lorsque ses pratiques changent.

Il ne se développe pas lorsque les anciens adversaires deviennent les nouveaux privilégiés pendant que les anciens compagnons réclament leur dû. Il se développe lorsque la compétence prend définitivement le pas sur la proximité, lorsque le mérite supplante le militantisme et lorsque l’État cesse d’être perçu comme la récompense naturelle d’une victoire électorale.

La lettre des fondateurs de la coalition Diomaye Président devrait donc être lue avec plus d’attention qu’un simple courrier de mécontents. Elle révèle une maladie beaucoup plus ancienne de notre démocratie : cette conception patrimoniale du pouvoir qui pousse chaque camp victorieux à considérer, consciemment ou non, que ceux qui l’ont porté jusqu’au sommet doivent bénéficier d’une forme de retour sur investissement.

Le vocabulaire est républicain. La logique, elle, peut sembler étonnamment ancienne.
Et c’est peut-être cela qui est le plus désolant.

Nous pouvons changer les présidents, les partis, les coalitions et les slogans. Tant que nous continuerons à penser le pouvoir comme un gâteau à distribuer entre ceux qui ont contribué à le conquérir, le Sénégal restera prisonnier de ses propres habitudes.

Le véritable Sénégal 2050 ne sera pas celui où davantage de compagnons auront obtenu leur part du gâteau.

Ce sera celui où plus personne ne considérera que le gâteau de la République appartient à ceux qui ont gagné l’élection.

Mamadou Ndiaye
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