Coupe du monde - Mexique -Angleterre - Parfois étincelant, parfois absent : comment juger Jude Bellingham avec l'Angleterre ?

Rédigé par Dakarposte le Dimanche 5 Juillet 2026 à 16:59 modifié le Dimanche 5 Juillet 2026 19:01

Jude Bellingham pourrait faire basculer le huitième de finale contre le Mexique dans la nuit de dimanche à lundi (2h00). Mais le n°10 anglais, décisif contre la Croatie et le Panama, pourrait aussi être transparent. Face à ce facteur X, Thomas Tuchel a déjà choisi de se passer du Madrilène en 2025, et l'a payé.


Vous ne devinerez jamais à qui les internautes questionnés par la BBC ont attribué la meilleure note à l'issue de la victoire au forceps (2-1) de l'Angleterre sur la République Démocratique du Congo. Non, pas Harry Kane, l'auteur du doublé qui sauva les Three Lions de ce qui aurait été leur pire revers depuis un certain Angleterre-Islande à l'Euro 2016. Jude Bellingham.

On admettra qu'il n'avait pas été aussi déboussolé et inefficace que beaucoup de ses coéquipiers. Il avait eu quelques fulgurances. Il avait fallu une parade exceptionnelle du non moins exceptionnel Lionel Mpasi pour empêcher qu'une de ses têtes fasse mouche. Mais c'était à peu près tout. L'autre Bellingham s'était aussi mis en évidence.


Cet autre Bellingham, c'est celui qui, inexplicablement, passe directement le ballon en touche alors qu'il a un partenaire à cinq mètres, celui qui perd son sang-froid aussitôt qu'il est victime d'un coup du sort, celui qui fut averti dès la 19e minute pour un geste stupide, et surtout, celui à qui il arrive de disparaître totalement d'un match quand on attend de lui qu'il pèse sur le jeu.


Tuchel critiqué quand il a tenté de l'écarter

Les votants du sondage de la BBC avaient néanmoins préféré "Jude" (comme les consultants aiment se référer à lui) au futur Sir Harry. C'était incompréhensible, mais ce n'est pas la seule chose qui le soit quand il s'agit du statut très particulier du milieu de terrain du Real Madrid en Angleterre. La presse elle aussi a des faiblesses à son égard. Sa mise à l'écart temporaire des Three Lions par Thomas Tuchel en octobre 2025, qui se comprenait d'autant mieux que Morgan Rogers avait été brillant lorsqu'il avait remplacé son ami, avait valu un torrent de critiques au technicien allemand. Pas touche à mon "Jude" !

Bellingham n'a évidemment pas hérité de ce statut de "joueur protégé" par hasard. Il le doit tout d'abord à un talent qui crève les yeux, au point d'aveugler ceux qui l'admirent. Il le doit aussi à la façon dont, adolescent, il fit le choix du Borussia Dortmund et de la Bundesliga (dont il fut élu meilleur joueur en 2022-23), et dont il géra brillamment son passage en Liga (dont il fut élu meilleur joueur la saison suivante). Bravo. Personne ne peut douter qu'on ait affaire en lui à un talent d'exception.


Son immense présence doit-elle masquer ses absences ?

Alors, à talent d'exception, traitement d'exception. Les épithètes les plus flatteuses tombent des lèvres des consultants, Gary Neville et autres : "joueur de classe mondiale", "incontournable", "indispensable", y compris lorsque le "joueur de classe mondiale" se montre transparent, ce qui lui arrive bien plus souvent que ce devrait être le cas pour un... "joueur de classe mondiale", etc.
On oublie si facilement les moments d'absence de Bellingham (si on les a seulement remarqués, car quand "Jude" s'efface, c'est pour de bon). Ils sont pourtant nombreux en sélection. La raison en est que lorsqu'il se rappelle à notre souvenir, c'est de manière éclatante. À cette Coupe du Monde, ce fut son raid sur l'aile droite et son but face à la Croatie, qui sonnèrent le réveil spectaculaire de l'équipe d'Angleterre. À l'Euro 2024, ç'avait été son retourné contre la Slovaquie, à la 95ème minute, qui sauva les hommes de Gareth Southgate d'une élimination que la médiocrité de leur jeu aurait méritée. Les joueurs qui donnent ces moments-là ne sont pas légion. S'en passer est hors de question. Tout leur passer, c'est une autre histoire.

On ne tient pas compte de toutes ces autres occasions où le prodige n'en accomplit pas, où il tomba dans l'anonymat quand il ne fut pas à la faute - comme celle qu'il commit dans les dernières secondes de la victoire sur le RDC, et qui résulta en un coup franc des mieux placés que l'Angleterre aurait pu regretter. Bellingham bénéficie d'un degré de protection refusé à ses coéquipiers, qui ne s'explique qu'en partie par ses contributions au jeu, aussi spectaculaires soient-elles.


Joue-la comme Gerrard

Ses statistiques avec l'équipe d'Angleterre sont tout à fait honorables, mais pas exceptionnelles pour autant. Onze passes décisives et huit buts en 52 matches, c'est un excellent bilan, celui d'un footballeur de classe internationale, comparable à celui d'un autre "incontournable" qui s'appelait Steven Gerrard, dont les moyennes sont quasiment identiques, mais dont la carrière anglaise fut une succession de frustrations.

C'est à dessein que j'évoque Gerrard, un autre de ces footballeurs à qui il arrivait de passer à travers certains matches, de laisser traîner une semelle parfois, mais qui avait le don, quand il faisait quelque chose, de le faire de telle manière qu'on le remarque. Gerrard était lui aussi de ces joueurs sur lesquels il était difficile de coller une étiquette. Meneur de jeu ? Non. Récupérateur ? Non plus. Il était un hybride, qui tenait du 6, du 8 et du 10, sans oublier le 9 et demi. Il en va de même pour Bellingham.

Ces caractéristiques ne sont pas nécessairement celles qui sont le mieux adaptées au contexte des grands tournois internationaux, qui tiennent à la fois de la mini-ligue et de la coupe, oú la constance et la régularité comptent autant que l'aptitude à produire des coups d'éclat. Bellingham, quelles que soient ses immenses qualités, ne possède pas celles-là. Cela ne signifie pas qu'il doive être écarté, seulement qu'il doive être considéré comme une arme redoutable - mais pas comme une solution.


C'est là où l'Angleterre pèche : à voir "Jude" trop beau, parce que quand il est beau, il est magnifique. C'est aussi son complexe Roy of the Rovers, du nom du personnage de BD dont les tirs finissaient imparablement dans la lucarne, cette fixation sur le "sauveur", hier Gerrard, aujourd'hui Bellingham, l'être d'exception capable de renverser les situations les plus désespérées par la force de son talent et, surtout, de son caractère.

Ce complexe couve toujours dans la psyché du football anglais en dépit de toutes les déceptions auxquelles il a présidé. L'invulnérabilité dont jouit Bellingham auprès d'une large partie de l'opinion et des médias en est une énième manifestation, avec cette différence cruciale: Thomas Tuchel a déjà prouvé qu'il n'en souffrait pas.

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