Le 25 juillet, au King Fahd Palace, il ne s'est pas dit grand-chose. Il s'est fait quelque chose. La nuance n'est pas de style, elle est de nature, et elle commande toute lecture sérieuse du discours prononcé à l'occasion du lancement de KIIRAY — Les Patriotes Républicains.
Austin, en son temps, avait nommé cette famille d'énoncés qui ne décrivent pas le monde mais le modifient en étant prononcés : les performatifs. « Je vous déclare unis », « je lègue », « je fonde ». Ces phrases ne sont ni vraies ni fausses. Elles réussissent ou elles échouent. Et elles échouent, disait-il, non pas quand elles mentent, mais quand leur environnement ne les porte pas : quand la procédure manque, quand l'autorité fait défaut, quand la suite ne vient pas. Il appelait cela les conditions de félicité.
Un discours fondateur est donc à juger deux fois. Une fois sur ce qu'il accomplit, et une fois sur ce qu'il laisse en place pour que l'accomplissement tienne. Le texte du 25 juillet est très fort sur le premier registre. Il reste en chantier sur le second.
I. Ce que le discours accomplit
Il produit un imaginaire. Le djeumb, cette herbe qui imite le mil, boit la même pluie, dresse le même épi vers le ciel et ne donne rien à la moisson, est la meilleure trouvaille de la parole politique sénégalaise depuis longtemps. Sa force n'est pas décorative. Une métaphore agraire n'argumente pas, elle installe un régime de perception : elle apprend à l'auditoire une manière de voir qui restera disponible bien après que l'argument aura été oublié. Et parce qu'elle est agricole, elle échappe à la contradiction — on ne réfute pas une herbe. Le djeumb fait ce que trois pages de bilan n'auraient pas fait.
Il tente une conversion de légitimité. C'est le geste le plus intéressant du texte, et le moins commenté. Weber a décrit ce moment où un pouvoir né du charisme doit se transformer en pouvoir de règles, sous peine de mourir avec l'homme qui l'a porté. Il appelait cela la routinisation. Un parti est précisément l'instrument classique de cette conversion : il transforme une ferveur en organisation, une adhésion à une personne en fidélité à des statuts.
Que ce discours l'assume est notable ; qu'il le dise est rare. « Les hommes passent, et je passerai comme les autres » n'est pas une modestie d'estrade, c'est l'énoncé explicite d'une renonciation charismatique. De même l'énumération des institutions — l'école qui ouvre le matin, le tribunal qui dit le droit, l'hôpital qui veille la nuit, l'urne qui attend son heure — qui accomplit ce que dix séminaires sur la gouvernance ne parviennent pas à faire : elle rend l'institution sensible, elle la fait descendre du droit constitutionnel dans la vie ordinaire.
Il refuse deux facilités. Celle du recrutement d'abord : « je ne leur demande rien aujourd'hui », dit-il à ceux qui ne sont pas dans la salle, et « la porte n'a pas de gardien ». Un lancement de parti qui renonce à recruter fait un pari sur le temps long contre le rendement immédiat. Celle de la martyrologie ensuite : « aucune cause ne vaut la vie d'un Sénégalais » retire à une base militante une ressource mobilisatrice qu'elle avait chèrement payée. Le dire ce jour-là, devant elle, avait un prix.
II. Ce que le discours laisse en chantier
Reste la seconde lecture, celle des conditions de félicité. Trois manquent encore, et ce sont trois manques d'instrument, non d'intention.
L'auditabilité. Notre métier connaît une règle simple : un engagement n'est vérifiable que s'il possède trois choses — un critère, une preuve, une méthode. Ôtez-en une, il devient une déclaration. Le texte pose que les ressources de la maison seront connues, sa gestion transparente, l'argent un moyen et jamais un maître, et que nul n'y trouvera d'abri contre ses fautes. Les critères sont là. La méthode et la preuve, non. Quel organe, quelle périodicité, quelle publication, quel contrôle indépendant ? Le discours dit lui-même que « la parole y comptera moins que la preuve » ; il s'est ainsi donné, en toute conscience, l'obligation de produire ses propres instruments de vérification.
L'autonomie. Huntington mesurait le degré d'institutionnalisation d'une organisation politique à quatre propriétés : son adaptabilité, sa complexité, sa cohérence et son autonomie. Les trois premières, cette maison peut les conquérir par son seul travail, et elle en tient déjà quelque chose : la cohérence lui vient d'un corpus doctrinal dense, partagé et adopté le jour même ; la complexité, du maillage annoncé jusqu'au village, au quartier et à la diaspora ; l'adaptabilité, du mouvement dont elle hérite, qui a traversé la répression, l'alternance et deux années d'exercice du pouvoir sans se rompre. La quatrième est d'une autre espèce. Elle ne se gagne pas par l'effort, car elle est contrariée par la naissance elle-même : un parti né du pouvoir ne devient autonome que contre sa propre origine. Voilà pourquoi c'est elle, et elle seule, qui décide de tout ici. Une formation qui ne se distingue pas de l'appareil d'État n'est pas une institution, c'est une extension. « Aucun parti, pas même celui qui naît aujourd'hui, ne passera jamais avant » le serment présidentiel : l'intention est claire et l'on peut la croire sincère. Mais l'autonomie n'est pas une vertu, c'est un agencement. Elle se construit par des séparations écrites — ressources, agendas, arbitrages, incompatibilités — et par rien d'autre. Formaliser ce que le serment promet ne l'affaiblirait pas : cela le rendrait opposable.
La preuve programmatique. L'horizon 2050 est énoncé en verbes : nourrir, former, tirer, équiper, libérer. Les verbes sont les bons. Manquent la hiérarchie des priorités, le séquençage et l'inscription dans la contrainte budgétaire réelle. On objectera qu'un discours de fondation n'est pas un document de programmation, et l'objection est juste. Mais un parti né au pouvoir n'a pas la latitude d'un parti né dans l'opposition : il est déjà comptable d'un bilan, donc déjà tenu à la démonstration. La pièce complémentaire est attendue, et elle vaudra plus que dix meetings.
Ndànk-ndànk mooy jàpp golo ci ñaay, dit-on chez nous : rien ne s'attrape par la précipitation. C'est vrai des institutions, qui se construisent lentement. Ce l'est moins des dispositifs, qui, eux, se publient.
III. La lame à deux tranchants
Une dernière remarque, qui n'est ni un éloge ni un reproche.
Le djeumb est une image réversible. Rien, dans la figure, n'assigne les rôles à demeure : la même herbe sert à disqualifier ceux qui promettent sans produire, quel que soit le côté du champ où ils se tiennent. En la forgeant, l'orateur a livré au pays l'étalon par lequel il consent lui-même à être mesuré.
C'est peut-être ce que ce texte a de plus honnête, et de plus périlleux. Car un performatif ne ment jamais. Il échoue seulement — et il échoue en silence, sans démenti ni scandale, par simple absence de suite.
Le discours a nommé son juge : « le temps est le plus honnête des juges ». Il ne reste qu'à lui donner de quoi juger. Trois pièces y suffiraient, si elles venaient vite : un mécanisme de transparence daté, une règle écrite de séparation, un programme chiffré. Après quoi la saison fera son travail, comme elle le fait toujours.
Revenons alors d'où nous sommes partis. Un performatif n'est pas achevé lorsqu'il est prononcé ; il l'est lorsque le monde a pris la forme qu'il annonçait. La mise en œuvre n'est donc pas la suite du discours du 25 juillet, elle en est la condition de vérité — la seule instance qui décidera, rétrospectivement, s'il aura fondé quelque chose ou seulement dit qu'il fondait. Ce que la levée est à la semence, l'exécution l'est à la parole qui engage : non pas son prolongement, mais sa preuve.
Car dans un champ, la parole ne lève pas. Seule la semence lève.
Mamadou THIAM
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com
Austin, en son temps, avait nommé cette famille d'énoncés qui ne décrivent pas le monde mais le modifient en étant prononcés : les performatifs. « Je vous déclare unis », « je lègue », « je fonde ». Ces phrases ne sont ni vraies ni fausses. Elles réussissent ou elles échouent. Et elles échouent, disait-il, non pas quand elles mentent, mais quand leur environnement ne les porte pas : quand la procédure manque, quand l'autorité fait défaut, quand la suite ne vient pas. Il appelait cela les conditions de félicité.
Un discours fondateur est donc à juger deux fois. Une fois sur ce qu'il accomplit, et une fois sur ce qu'il laisse en place pour que l'accomplissement tienne. Le texte du 25 juillet est très fort sur le premier registre. Il reste en chantier sur le second.
I. Ce que le discours accomplit
Il produit un imaginaire. Le djeumb, cette herbe qui imite le mil, boit la même pluie, dresse le même épi vers le ciel et ne donne rien à la moisson, est la meilleure trouvaille de la parole politique sénégalaise depuis longtemps. Sa force n'est pas décorative. Une métaphore agraire n'argumente pas, elle installe un régime de perception : elle apprend à l'auditoire une manière de voir qui restera disponible bien après que l'argument aura été oublié. Et parce qu'elle est agricole, elle échappe à la contradiction — on ne réfute pas une herbe. Le djeumb fait ce que trois pages de bilan n'auraient pas fait.
Il tente une conversion de légitimité. C'est le geste le plus intéressant du texte, et le moins commenté. Weber a décrit ce moment où un pouvoir né du charisme doit se transformer en pouvoir de règles, sous peine de mourir avec l'homme qui l'a porté. Il appelait cela la routinisation. Un parti est précisément l'instrument classique de cette conversion : il transforme une ferveur en organisation, une adhésion à une personne en fidélité à des statuts.
Que ce discours l'assume est notable ; qu'il le dise est rare. « Les hommes passent, et je passerai comme les autres » n'est pas une modestie d'estrade, c'est l'énoncé explicite d'une renonciation charismatique. De même l'énumération des institutions — l'école qui ouvre le matin, le tribunal qui dit le droit, l'hôpital qui veille la nuit, l'urne qui attend son heure — qui accomplit ce que dix séminaires sur la gouvernance ne parviennent pas à faire : elle rend l'institution sensible, elle la fait descendre du droit constitutionnel dans la vie ordinaire.
Il refuse deux facilités. Celle du recrutement d'abord : « je ne leur demande rien aujourd'hui », dit-il à ceux qui ne sont pas dans la salle, et « la porte n'a pas de gardien ». Un lancement de parti qui renonce à recruter fait un pari sur le temps long contre le rendement immédiat. Celle de la martyrologie ensuite : « aucune cause ne vaut la vie d'un Sénégalais » retire à une base militante une ressource mobilisatrice qu'elle avait chèrement payée. Le dire ce jour-là, devant elle, avait un prix.
II. Ce que le discours laisse en chantier
Reste la seconde lecture, celle des conditions de félicité. Trois manquent encore, et ce sont trois manques d'instrument, non d'intention.
L'auditabilité. Notre métier connaît une règle simple : un engagement n'est vérifiable que s'il possède trois choses — un critère, une preuve, une méthode. Ôtez-en une, il devient une déclaration. Le texte pose que les ressources de la maison seront connues, sa gestion transparente, l'argent un moyen et jamais un maître, et que nul n'y trouvera d'abri contre ses fautes. Les critères sont là. La méthode et la preuve, non. Quel organe, quelle périodicité, quelle publication, quel contrôle indépendant ? Le discours dit lui-même que « la parole y comptera moins que la preuve » ; il s'est ainsi donné, en toute conscience, l'obligation de produire ses propres instruments de vérification.
L'autonomie. Huntington mesurait le degré d'institutionnalisation d'une organisation politique à quatre propriétés : son adaptabilité, sa complexité, sa cohérence et son autonomie. Les trois premières, cette maison peut les conquérir par son seul travail, et elle en tient déjà quelque chose : la cohérence lui vient d'un corpus doctrinal dense, partagé et adopté le jour même ; la complexité, du maillage annoncé jusqu'au village, au quartier et à la diaspora ; l'adaptabilité, du mouvement dont elle hérite, qui a traversé la répression, l'alternance et deux années d'exercice du pouvoir sans se rompre. La quatrième est d'une autre espèce. Elle ne se gagne pas par l'effort, car elle est contrariée par la naissance elle-même : un parti né du pouvoir ne devient autonome que contre sa propre origine. Voilà pourquoi c'est elle, et elle seule, qui décide de tout ici. Une formation qui ne se distingue pas de l'appareil d'État n'est pas une institution, c'est une extension. « Aucun parti, pas même celui qui naît aujourd'hui, ne passera jamais avant » le serment présidentiel : l'intention est claire et l'on peut la croire sincère. Mais l'autonomie n'est pas une vertu, c'est un agencement. Elle se construit par des séparations écrites — ressources, agendas, arbitrages, incompatibilités — et par rien d'autre. Formaliser ce que le serment promet ne l'affaiblirait pas : cela le rendrait opposable.
La preuve programmatique. L'horizon 2050 est énoncé en verbes : nourrir, former, tirer, équiper, libérer. Les verbes sont les bons. Manquent la hiérarchie des priorités, le séquençage et l'inscription dans la contrainte budgétaire réelle. On objectera qu'un discours de fondation n'est pas un document de programmation, et l'objection est juste. Mais un parti né au pouvoir n'a pas la latitude d'un parti né dans l'opposition : il est déjà comptable d'un bilan, donc déjà tenu à la démonstration. La pièce complémentaire est attendue, et elle vaudra plus que dix meetings.
Ndànk-ndànk mooy jàpp golo ci ñaay, dit-on chez nous : rien ne s'attrape par la précipitation. C'est vrai des institutions, qui se construisent lentement. Ce l'est moins des dispositifs, qui, eux, se publient.
III. La lame à deux tranchants
Une dernière remarque, qui n'est ni un éloge ni un reproche.
Le djeumb est une image réversible. Rien, dans la figure, n'assigne les rôles à demeure : la même herbe sert à disqualifier ceux qui promettent sans produire, quel que soit le côté du champ où ils se tiennent. En la forgeant, l'orateur a livré au pays l'étalon par lequel il consent lui-même à être mesuré.
C'est peut-être ce que ce texte a de plus honnête, et de plus périlleux. Car un performatif ne ment jamais. Il échoue seulement — et il échoue en silence, sans démenti ni scandale, par simple absence de suite.
Le discours a nommé son juge : « le temps est le plus honnête des juges ». Il ne reste qu'à lui donner de quoi juger. Trois pièces y suffiraient, si elles venaient vite : un mécanisme de transparence daté, une règle écrite de séparation, un programme chiffré. Après quoi la saison fera son travail, comme elle le fait toujours.
Revenons alors d'où nous sommes partis. Un performatif n'est pas achevé lorsqu'il est prononcé ; il l'est lorsque le monde a pris la forme qu'il annonçait. La mise en œuvre n'est donc pas la suite du discours du 25 juillet, elle en est la condition de vérité — la seule instance qui décidera, rétrospectivement, s'il aura fondé quelque chose ou seulement dit qu'il fondait. Ce que la levée est à la semence, l'exécution l'est à la parole qui engage : non pas son prolongement, mais sa preuve.
Car dans un champ, la parole ne lève pas. Seule la semence lève.
Mamadou THIAM
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com