Hippisme sénégalais : entre réforme nécessaire, querelle de gouvernance et crainte d’un « acte de décès » des courses

Rédigé par Dakarposte le Mercredi 30 Septembre 2026 à 02:38 modifié le Mercredi 30 Septembre 2026 22:59

Réunis ce lundi dans la salle de conférence du stade Léopold Sédar Senghor, des propriétaires de chevaux, jockeys, éleveurs, entraîneurs, amateurs et autres acteurs venus notamment de Mbacké, Darah, Kaolack et du Fouta ont voulu donner de la voix sur l’avenir d’une filière qui, à leurs yeux, se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins.

À travers cette conférence de presse, le Collectif des défenseurs de l’hippisme sénégalais a entendu interpeller l’opinion sur la gouvernance du secteur, l’état des infrastructures, la situation des haras privés, la gestion financière du Comité national de gestion des courses hippiques (CNG) et, surtout, les orientations annoncées pour les prochaines années.

Au cœur de la contestation figure d’abord la question de la gouvernance. Pour les membres du collectif, l’hippisme ne saurait être administré durablement par des responsables qui ignoreraient les réalités quotidiennes de cette activité. Souleymane Diagne, propriétaire et porte-parole des contestataires, a ainsi plaidé pour une gouvernance issue du sérail, considérant que ceux qui connaissent intimement les courses, les chevaux et l’ensemble de la chaîne de valeur sont les mieux placés pour en conduire les destinées. « La raison de cette conférence, c’est de discuter pour éclaircir notre avenir, pour savoir où l’on va, quelque chose qui pourra nous servir et servir le monde de l’hippisme », a-t-il expliqué.


Dans cette filière, en effet, le propriétaire n’est que l’un des maillons d’un ensemble beaucoup plus vaste. Éleveurs, entraîneurs, jockeys, assistants, vétérinaires, palefreniers, jeunes employés dans les écuries et tous ceux dont l’activité dépend directement ou indirectement des courses constituent un écosystème économique et humain qu’une réforme ne peut ignorer. « On ne peut pas parler de course sans parler de propriétaires, d’éleveurs et autres. L’hippisme, ce sont les personnes qui sont dans le milieu qui doivent le diriger, c’est eux qui le connaissent », a insisté Souleymane Diagne.

Badou Ndiaye, transitaire et propriétaire de chevaux, s’est lui aussi inscrit dans cette logique de concertation. À ses yeux, les acteurs de la filière doivent être davantage associés aux décisions qui engagent leur avenir. Propriétaires, jockeys, vétérinaires et professionnels du secteur devraient, selon lui, pouvoir peser dans le choix de ceux appelés à administrer les courses.

« Nous devons être consultés pour choisir nos propres dirigeants. On ne peut, par exemple, prendre un cycliste pour diriger l’hippisme », a-t-il lancé, résumant par une formule imagée une revendication de fond : celle d’une gouvernance reposant sur la connaissance réelle du milieu.

Mais derrière cette querelle de gouvernance se dessine une question plus profonde : quel modèle pour l’hippisme sénégalais de demain ? Sur ce point, une partie du débat porte sur l’annonce selon laquelle, à compter de 2029, les courses seraient réservées aux chevaux pur-sang.

Le Collectif des défenseurs de l’hippisme sénégalais redoute que cette perspective ne fragilise les écuries et les haras privés qui font aujourd’hui vivre une grande partie de la filière. Souleymane Diagne estime ainsi que les haras privés constituent aujourd’hui un pilier essentiel du système.

« Aujourd’hui, ce sont seulement les haras privés qui font vivre les courses hippiques et ils le font seulement avec amour », a-t-il déclaré, allant jusqu’à accuser la nouvelle équipe dirigée par le Dr Bassirou Fall de prendre des orientations susceptibles, selon lui, de fragiliser ces structures.

Il faut toutefois distinguer l’opposition à la méthode de la pertinence de l’objectif. Car, sur le principe, la transition vers les pur-sang peut être défendue comme une modernisation nécessaire de l’hippisme sénégalais.

Dans la plupart des grandes traditions hippiques internationales, les compétitions de référence reposent sur des chevaux répondant à des standards génétiques et sportifs clairement définis.

Le système sénégalais de croisement, à force de compromis successifs et d'arrangements conjoncturels, peut être considéré comme ayant atteint certaines limites, notamment en matière de sélection, de performance et de structuration durable de l’élevage.

Pour autant, une réforme de cette ampleur ne gagnerait rien à être imposée brutalement. Si l’objectif est réellement de faire entrer l’hippisme sénégalais dans une nouvelle ère, il serait plus judicieux de procéder par étapes, en créant d’abord les conditions économiques et infrastructurelles susceptibles d’accompagner cette mutation.

La construction d’un hippodrome répondant aux normes et standards internationaux pourrait constituer le premier acte de cette transformation. À cela pourraient s’ajouter des courses réservées aux pur-sang, assorties de prize money suffisamment attractifs pour inciter progressivement les propriétaires, éleveurs et investisseurs à s’engager dans cette nouvelle orientation.

Une telle stratégie aurait l’avantage de transformer la contrainte en opportunité. Plutôt que de décréter la disparition progressive des chevaux issus des croisements, il serait possible de créer un environnement dans lequel les performances, les perspectives économiques et la valorisation sportive conduiraient naturellement les acteurs à privilégier le pur-sang. Si les allocations sont suffisamment incitatives, si les infrastructures sont à la hauteur et si l’élevage bénéficie d’un accompagnement approprié, la transition pourrait s’opérer sans brutalité et avec l’adhésion progressive du monde hippique.

C’est précisément cette nuance qui semble manquer au débat actuel. Une réforme peut être nécessaire sans que sa mise en œuvre doive être radicale. L’objectif ne devrait pas être de condamner du jour au lendemain un modèle existant, mais de construire celui qui lui succédera.

Les inquiétudes exprimées par le collectif portent également sur les hippodromes régionaux. Mbacké, notamment, est cité comme un exemple particulièrement préoccupant. Pour les acteurs présents, la concentration des compétitions à Thiès risque d’accélérer l’effacement progressif des infrastructures régionales. Or l’hippisme sénégalais ne saurait être réduit à un seul territoire. De Mbacké à Kaolack, de Darah au Fouta, les courses constituent aussi une activité économique, culturelle et sociale qui fait vivre des communautés entières.

Le sort de l’hippodrome de Mbacké est ainsi présenté comme une urgence. Un courrier adressé à la ministre des Sports et de la Culture aurait notamment été initié afin d’attirer son attention sur la situation de cette infrastructure. Les acteurs redoutent qu’à défaut d’intervention, l’hippodrome ne disparaisse progressivement. Le dossier, affirment-ils, serait resté en instance, sans que ses tenants et aboutissants soient aujourd’hui suffisamment éclaircis.

La question financière a, elle aussi, occupé une place importante dans les échanges. Badou Ndiaye a notamment contesté les accusations faisant état d’une dette de 50 millions de francs CFA qui aurait été laissée par l’ancienne équipe du CNG. « Il plane partout que le défunt comité a laissé une ardoise, une dette de 50 millions FCFA. C’est ça qu’on voulait clarifier au nom de l’opinion, pour que les uns et les autres sachent de quoi il s’agit exactement. Ces allégations sont infondées », a-t-il soutenu.

Le propriétaire de chevaux est également revenu sur une autre question financière, celle d’une enveloppe de 200 millions de francs CFA dont l’ancienne équipe aurait, selon lui, obtenu le principe auprès de l’ancien directeur compétent à la suite d’un courrier initié par la ministre. Selon son récit, l’actuel comité aurait finalement récupéré 70 millions de francs CFA, alors que l’enjeu initial portait sur 200 millions. Pour Badou Ndiaye, la question qui mérite d’être posée est donc celle de la justification de cette attribution de 70 millions et des raisons pour lesquelles les 130 millions restants n’auraient pas été recherchés avec la même détermination.

« Qui était la base de l’attribution de 70 millions que l’actuel comité a récupéré, au lieu de se battre pour récupérer les 200 ? », s’interroge-t-il en substance, estimant que la prochaine équipe devrait, le cas échéant, poursuivre les démarches afin de récupérer les sommes restantes si les documents et engagements invoqués sont établis.

Dans cette bataille de chiffres et de responsabilités, les anciens dirigeants veulent surtout défendre leur bilan. Le collectif affirme que des documents existent, notamment autour d’un projet de plan de communication et d’un programme de développement des courses hippiques. Ces pièces, soutiennent les intervenants, pourraient être mises à la disposition de toute personne souhaitant consulter les documents afin de vérifier les faits et les montants avancés.

Badou Ndiaye insiste également sur un autre point : la vocation d’une structure chargée de gérer une filière ne devrait pas se limiter à organiser les courses. « Le seul fait d’organiser les courses hippiques ne doit pas être la vocation d’une structure qui administre la filière », fait-il valoir en substance. À ses yeux, la mission doit être beaucoup plus large : investissement, développement des infrastructures, accompagnement de l’élevage, structuration des écuries, formation, promotion et stratégie de développement à long terme.

Il affirme ainsi qu’un projet de programme de développement des courses hippiques et un programme d’investissement avaient été préparés, tout en regrettant que l’actuelle équipe n’aurait procédé, selon lui, à aucun investissement significatif au titre de l’année 2026. Ces affirmations, qui relèvent du débat entre les différentes équipes dirigeantes, mériteraient naturellement d’être confrontées aux documents budgétaires et aux réalisations effectivement enregistrées.

Au-delà des querelles de personnes et des controverses financières, c’est donc bien la vision de l’hippisme sénégalais qui se trouve posée. Le pays peut-il continuer à fonctionner sur un système de compromis successifs, avec des infrastructures parfois vieillissantes et une gouvernance régulièrement contestée, ou doit-il franchir un nouveau cap en professionnalisant l’ensemble de la filière ?

La réponse passe probablement par une réforme structurée, progressive et concertée. Le passage aux pur-sang peut constituer l’un des leviers de cette transformation, à condition qu’il soit accompagné d’investissements, d’une politique d’élevage cohérente, d’un calendrier réaliste et d’incitations économiques. Il serait illusoire de demander aux propriétaires de changer de modèle sans leur offrir les moyens de le faire.

C’est là que le CNG, l’État, les propriétaires, les éleveurs, les jockeys, les vétérinaires et les professionnels doivent se retrouver autour d’une même table. La transformation du secteur ne peut être seulement administrative ; elle doit être économique, sportive, génétique et infrastructurelle.

Le débat sur les pur-sang ne devrait donc pas être réduit à une opposition entre anciens et modernes, ni entre l’actuelle équipe du CNG et ses détracteurs. Il devrait être l’occasion d’interroger lucidement le modèle sénégalais, ses forces, ses faiblesses et ses perspectives.

Car l’hippisme n’est pas uniquement une affaire de chevaux qui prennent le départ d’une course. Derrière chaque cheval, il y a un propriétaire, un éleveur, un entraîneur, un jockey, un palefrenier, un vétérinaire, des emplois et toute une économie. Réformer les courses, c’est donc nécessairement toucher à une chaîne humaine et économique qu’il faut préserver tout en la modernisant.

Le Sénégal peut parfaitement ambitionner de disposer d’un hippisme conforme aux standards internationaux. Mais pour y parvenir, il lui faudra dépasser les querelles de chapelle, sortir de l’improvisation et inscrire la réforme dans une véritable stratégie nationale.

Le pur-sang peut être l’avenir. Encore faut-il lui offrir un écrin à sa mesure, des courses attractives, des allocations compétitives, des infrastructures dignes de ce nom et, surtout, une gouvernance capable de penser au-delà de la prochaine réunion hippique.

C’est à ce prix seulement que la réforme cessera d’apparaître comme une menace pour devenir ce qu’elle pourrait être : le point de départ d’une véritable renaissance de l’hippisme sénégalais.

Badou Ndiaye, transitaire et propriétaire de chevaux, comme les autres acteurs réunis autour de cette conférence, appelle ainsi à ce que les chiffres, les documents et les décisions soient enfin examinés à la lumière des faits. Car dans une filière qui cherche son second souffle, la vérité des comptes et la cohérence des choix devraient compter davantage que les querelles de succession.

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