Jeunes en danger : un fonds pour l’insertion et la réinsertion- L'intégralité du discours du ministre de la justice Me Moussa Sarr

Rédigé par Dakarposte le Mercredi 7 Octobre 2026 à 14:21 modifié le Mercredi 7 Octobre 2026 16:21

À l’occasion de l’ouverture de ce Panel de haut niveau, consacré à la réflexion et à la mise en place d’un mécanisme pérenne d’insertion et de réinsertion des jeunes en situation de vulnérabilité ou en conflit avec la loi, Dakarposte publie, in extenso, le discours prononcé par le Garde des Sceaux, ministre de la Justice, Me Moussa Sarr.

Une allocution qui pose les enjeux, dessine les perspectives et réaffirme la nécessité d’une réponse à la fois judiciaire, sociale et humaine face aux trajectoires de jeunes exposés à la marginalisation et à la récidive.

Afin que nul n’en ignore, nous vous proposons ci-après l’intégralité de ce discours.


Madame la Directrice générale de la Protection judiciaire et sociale,
Monsieur le Représentant de la GIZ,
Mesdames et Messieurs les Directeurs généraux et Directeurs des départements ministériels, des agences et des Fonds,
Mesdames et Messieurs les représentants du Système des Nations unies et des partenaires techniques et financiers,
Mesdames et Messieurs les représentants du secteur privé et de la société civile,
Mesdames, messieurs les Inspecteurs de l’Education surveillée et de la Protection sociale, Directeurs de centres et Coordonnateurs des services AEMO ;
Distingués participants, en vos rangs, qualités et titres,


C’est avec un réel plaisir que j’ai accepté de présider, ce matin, la cérémonie d’ouverture de ce panel de haut niveau consacré à la mise en place d’un dispositif et d’un fonds opérant d’insertion et de réinsertion des jeunes victimes, en conflit avec la loi ou en danger.

Mesdames et messieurs,
Avant d’être Garde des Sceaux, je suis avocat. Et on garde en soi cette inquiétude tenace pour celui qui n’a personne pour parler à sa place. Or, il n’est pas de justiciable plus démuni, ni de cause plus noble à plaider, que l’enfant : l’enfant victime de violences, l’enfant en danger, l’enfant témoin de ce qu’aucun enfant ne devrait voir, l’enfant qui a franchi la ligne rouge de la loi. Nous sommes réunis pour répondre à une question simple, mais exigeante : que devient un jeune, le lendemain du jour où la protection judiciaire s’achève ?

Rappelons d’abord pourquoi nous sommes là. La Direction générale de la Protection judiciaire et sociale existe pour que l’enfant soit toujours un sujet de droits et jamais un objet de procédure. Aujourd’hui, près de dix-sept mille mineurs lui sont confiés chaque année par l’autorité judiciaire : des mineurs victimes, des mineurs témoins, des mineurs en conflit avec la loi, ainsi que des jeunes majeurs de moins de vingt et un ans en danger.

À chacun, l’État doit une réponse adaptée, et jamais la seule sanction. À l’enfant victime, nous devons réparation, écoute et reconstruction. À l’enfant en danger, nous devons de l’arracher à ce qui le menace avant qu’il ne soit trop tard. À l’enfant en conflit avec la loi, nous devons l’éducation et une seconde chance. C’est cela, l’intérêt supérieur de l’enfant.

Cette chance, ce sont des femmes et des hommes qui la fabriquent, chaque jour, loin des caméras. Je veux saluer et remercier les éducateurs spécialisés, les psychologues, les assistants sociaux, les formateurs, les inspecteurs de l’Education surveillée et de la protection sociale, les directrices et directeurs de centres, les coordonnateurs des services de l’action éducative en milieu ouvert. Ils accueillent des enfants qui ont connu la violence, la rue, la peur, parfois la honte. Ils écoutent, ils apaisent, ils renouent le lien avec la famille quand elle peut être une ressource, ils remettent à niveau, puis ils forment.

Et ce travail porte ses fruits. En 2025, plus de quatre cent douze pensionnaires de nos centres ont réussi aux examens professionnels : trois cent onze attestés et cent un admis au CAP, notamment, en menuiserie, en coiffure, en tapisserie, en électricité, en froid et climatisation, en restauration. Chacun de ces chiffres est un jeune qui, hier encore, doutait de lui-même et qui tient aujourd’hui entre ses mains un métier et une dignité retrouvée.

Malheureusement le diplôme n’est pas la fin du chemin. C’est là que se situe le point faible de notre dispositif. En effet ces jeunes qui sortent de nos centres avec une qualification se heurtent souvent à un mur : pas d’accompagnement pour se perfectionner, pas de stage d’apprentissage, pas de porte ouverte vers un emploi salarié, pas de micro-crédit ni de kit de démarrage pour se mettre à son compte.

Nous leur avons appris un métier, et nous les laissons au seuil de l’atelier sans la clé. Or, pour une jeune fille victime de violences comme pour un garçon en danger ou en conflit avec la loi, l’autonomie économique est la meilleure protection contre le retour à la rue, à l’exploitation, à la précarité, parfois à la récidive.

Le Gouvernement l’a compris, et c’est pourquoi, par le décret n° 2024-792 du 26 mars 2024, modifiant le décret n° 2023-679 du 23 mars 2023 portant organisation du ministère de la Justice, l’État a institué le Fonds de réinsertion des mineurs et jeunes majeurs en situation de vulnérabilité. L’objectif de ce fonds est d’offrir une passerelle vers l’autonomie et l’insertion socioprofessionnelle, et de doter la Direction générale de la Protection judiciaire et sociale d’un mécanisme de financement et d’accompagnement des initiatives portées par les jeunes eux-mêmes.

Mais, Mesdames et Messieurs, un fonds seul ne suffit pas. La réussite d’une politique de réinsertion repose sur une mobilisation collective.

• Les structures publiques doivent inclure cette catégorie de jeunes dans leur cibles prioritaires par l’octroi de bourses, l’instauration de quotas ;

• Les entreprises privées doivent ouvrir leurs portes aux stages, aux contrats de qualification, aux premiers emplois. Elles doivent voir dans ces jeunes non pas des risques, mais des opportunités.

• Les partenaires techniques et financiers, nationaux et internationaux, doivent accompagner la mise en place de mécanismes innovants et inclusifs.

La réinsertion est une œuvre nationale. Elle exige la solidarité des institutions, l’engagement des entreprises et la confiance de la société civile. Elle exige que chacun prenne sa part de responsabilité.

Imaginez cette jeune fille de seize ans, arrachée à la violence, accueillie, soignée, formée à la coiffure. Imaginez ce garçon de dix-sept ans, passé par un centre pour avoir fauté, qui en sort avec son CAP d’électricien. S’ils trouvent un maître d’apprentissage, un petit capital pour acheter leurs premiers outils, ils deviennent demain la coiffeuse qui emploie, l’électricien que l’on s’arrache. S’ils ne trouvent rien, ils retrouvent la rue et ses pièges. Entre ces deux destins, il n’y a parfois qu’une porte ouverte ou fermée. Cette porte, c’est à nous tous de l’ouvrir.

Je le dis en avocat des droits et des libertés : la réinsertion n’est pas une faveur, c’est un droit. Un jeune passé par la protection judiciaire ne doit être ni une victime à vie, ni un délinquant à vie : c’est un talent qui n’a pas encore eu sa chance.

Mesdames et Messieurs,
Ce Panel est une étape décisive. Il doit permettre de bâtir une architecture cohérente qui relie protection, rééducation et réinsertion.
Je vous invite à travailler avec rigueur et créativité, à dépasser les cloisonnements institutionnels, à unir vos forces pour que chaque jeune accompagné vers l’autonomie devienne une victoire collective.

En ouvrant ce Panel, je veux réaffirmer la détermination du Gouvernement à ne laisser aucun jeune au bord du chemin.
Je vous remercie de votre engagement, de votre présence et de votre contribution à cette œuvre commune. Ensemble, faisons de l’insertion et de la réinsertion des jeunes vulnérables non pas un défi, mais une réussite nationale.

Je vous remercie de votre aimable attention.
Mamadou Ndiaye
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