La critique et son miroir (Par Mamadou Thiam)

Rédigé par Dakarposte le Dimanche 9 Aout 2026 à 15:49 modifié le Dimanche 9 Aout 2026 17:49

Quand le procès de l’idolâtrie est instruit depuis un lieu de pouvoir


Un texte ne pèse pas le même poids selon la main qui le signe. La même phrase, écrite par un professeur dans son bureau ou par le directeur de cabinet du Président de la République, ne relève pas du même genre littéraire.


La chronique du professeur Mary Teuw Niane, parue ce dimanche, est belle. Elle est rythmée, tenue, mémorable. Elle décrit un mécanisme que l’histoire politique connaît bien, et elle contient une observation juste, qu’il faut retenir : le seuil dangereux n’est pas la popularité d’un dirigeant, c’est le moment où ses partisans cessent de pouvoir imaginer qu’il ait tort. Sur ce point, l’auteur a raison, et son avertissement vaut pour tous les camps.


Mais le texte ne nomme personne. Et son auteur n’est pas n’importe qui.

Le portrait sans nom est un procédé ancien. Il offre la portée de l’universel et la commodité du déni. Chacun y loge le visage qu’il souhaite ; l’auteur conserve la possibilité de dire qu’il ne visait personne. Sous la plume d’un citoyen, c’est une figure de style. Un ministre a le droit d’écrire et de penser en son nom propre : nul ne le lui conteste, et ce serait appauvrir le débat que de le lui refuser. Mais il ne choisit pas d’être lu comme un citoyen ordinaire. Dans un pays qui vient de vivre une rupture au sommet de l’État, un portrait anonyme signé du plus proche collaborateur du chef de l’État ne circule pas comme une méditation morale. Il circule comme un signal. La fonction ne confère au texte aucune autorité probatoire ; elle lui donne une portée politique que l’auteur ne peut ignorer.


Or c’est là que la question de méthode devient sérieuse.

Un homme placé au cœur de l’appareil d’État n’est pas un citoyen ordinaire devant les faits. Il ne commande ni la justice ni les corps de contrôle. Mais il est, plus que quiconque, en position de demander qu’une vérification soit ouverte, qu’un rapport soit produit, qu’un dossier suive son cours. S’il existe des faits, ils peuvent être établis. S’ils ne peuvent l’être, la parabole ne les remplacera pas. Écrire « les faits sont têtus » sans en produire un seul, depuis un lieu où l’on peut au moins en demander l’établissement, ce n’est pas un manque de style : c’est un choix de méthode. Et ce choix affaiblit la thèse plus qu’il ne la sert.


Le texte pose lui-même le test qui doit lui être appliqué : lorsqu’un homme parle de vertu, de justice et de sacrifice, demandez-vous si son moteur réel n’est pas ailleurs. Ce test est bon. Il n’exempte personne, pas même celui qui l’administre.


Cela ne signifie pas que l’argument soit faux. Il faut ici refuser la facilité symétrique, celle qui monte déjà dans le débat sénégalais : répondre au professeur par sa trajectoire — ministre hier, opposant ensuite, aujourd’hui au palais. Une thèse ne se réfute pas par la biographie de celui qui l’énonce. Ceux qui croiront l’avoir démolie en énumérant ses ralliements auront commis exactement la faute qu’il dénonce : préférer l’homme aux faits.


Il y a donc deux manières symétriques de ne pas penser.

L’adoration dispense de juger parce qu’elle a déjà cru. Le soupçon érigé en méthode dispense de prouver parce qu’il a déjà conclu. L’une fabrique des sauveurs, l’autre des imposteurs. Aucune des deux n’instruit. Et quand ce sont les deux camps d’un pouvoir divisé qui se les renvoient, le citoyen se retrouve arbitre d’un procès dont personne ne lui a communiqué le dossier.


Reste la thèse d’ouverture : « Le temps est le plus implacable des juges. »


Le temps n’est pas un juge. Il est la salle d’audience, pas le magistrat. Il rend possible ce que d’autres accomplissent : l’archive qui se conserve, l’enquête qui aboutit, l’historien qui relit, la génération suivante qui ose enfin demander. Sans lui, rien ne se dépose. Mais il ne fait rien de lui-même. Certaines impostures sont mortes au pouvoir, honorées, avec des avenues à leur nom, et les décennies ne les ont jamais dérangées. D’autres sont tombées en dix-huit mois, parce que des comptes avaient été publiés. La différence ne tient pas à la durée écoulée : elle tient au travail accompli pendant qu’elle s’écoulait. Le temps ne juge pas. Il enregistre le travail de ceux qui ont accepté de juger.


La vraie question n’est donc jamais : cet homme est-il sincère ? Nul n’a accès aux consciences. Elle est : nos institutions permettent-elles encore de vérifier, de contredire, de sanctionner — et de le faire aussi bien vers le haut que vers le côté ? Une rupture au sommet de l’État se règle par des procédures, des comptes rendus et, s’il le faut, des juridictions. Elle ne se règle pas par des portraits.


Le miroir tendu par cette chronique ne renvoie pas le visage d’un homme. Il renvoie le nôtre. Il ne dira jamais qui est sincère : il dira seulement si nous avons encore le courage d’exiger des preuves de ceux que nous aimons comme de ceux que nous redoutons.

Dëgg dafa wex. La vérité est amère. Elle l’est d’abord pour celui qui la cherche vraiment.



Mamadou THIAM
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com
Dakar, le dimanche 9 août 2026

Recommandé Pour Vous