Il est des nominations qui se lisent moins par ce qu’elles installent que par ce qu’elles ajournent. Celle d’Ahmadou Al Aminou Lo à la Primature, en remplacement d’Ousmane Sonko, pourrait bien être de celles-là. Et si l’on veut en saisir le sens, mieux vaut peut-être renoncer à la question qui occupe Dakar — pourquoi Lo ? — pour une autre, plus discrète : pour combien de temps ?
Une partie de l’opinion y voit un geste de faiblesse, et l’argument mérite d’être entendu. Pour faire face à un Sonko en marche vers le perchoir, estime-t-on, il aurait fallu une figure de cran, éloignée de Pastef. Or voici nommé l’un des cadres du mouvement, hier encore l’un des plus proches collaborateurs de celui qu’il devra désormais contenir. La lecture est recevable. Elle suppose simplement que cette nomination soit une fin. Et si elle n’était qu’un intervalle ?
Posons l’hypothèse — car c’en est une, et il faut la tenir pour telle. Tout se passe comme si Diomaye s’avançait masqué. Le profil de Lo n’est pas seulement celui d’un technocrate rassurant ; c’est, plus subtilement, celui d’un homme suffisamment compatible avec Pastef pour franchir le seul obstacle qui compte aujourd’hui : le verrou d’une Assemblée où le mouvement détient la majorité absolue. Un Premier ministre venu d’ailleurs n’aurait pas passé l’épreuve ; il serait tombé à la première motion de censure, avant même de gouverner. Lo, lui, peut passer — non parce qu’il commande, mais parce qu’il n’inquiète pas. C’est un sauf-conduit, autant qu’un chef de gouvernement.
Or il existe une date que tout stratège a en tête, et qui éclaire l’ensemble. L’article 87 de la Constitution interdit au président de dissoudre l’Assemblée durant les deux premières années de la législature. Celle-ci étant née des législatives de novembre 2024, le verrou ne se lèvera qu’aux environs de décembre 2026. Avant ce terme, Diomaye est prisonnier d’une majorité qui n’est pas la sienne et qu’il ne peut renvoyer. Après, il retrouve l’arme qu’il a déjà brandie une fois, en septembre 2024 : la dissolution, et la possibilité de reconquérir par les urnes la marge que l’hémicycle lui refuse. Entre aujourd’hui et cette échéance, il lui faut un homme pour tenir la porte. Ni un rival, ni un étendard : un passeur.
C’est dans cette lumière que la nomination prend sa cohérence. Lo ne serait pas le Premier ministre que Diomaye veut, mais celui dont il a besoin pour atteindre le moment où il pourra nommer celui qu’il veut. Le véritable chef de gouvernement — celui qui porterait pleinement le projet présidentiel — resterait, dans cette hypothèse, en retrait. On ne l’expose pas dans une bataille parlementaire perdue d’avance ; on ne le brûle pas dans l’intervalle. Le président ne voudrait pas exposer son homme en s’exposant lui-même. Il préfère avancer une pièce qui peut être prise sans que la partie soit perdue. En somme, un Premier ministre de l’intervalle — le temps de résoudre l’équation du blocage, avant de découvrir son vrai jeu.
L’hypothèse a l’élégance des constructions qui expliquent tout. C’est aussi sa fragilité, et l’honnêteté commande de le dire. Car elle prête au président une intention que nul ne peut établir, et la politique déjoue souvent les architectures qu’on lui suppose. Trois incertitudes, au moins, pèsent sur ce scénario. La première est que Lo tienne effectivement jusqu’au terme : un Premier ministre sans base propre dépend entièrement de la discipline d’un groupe qu’il ne contrôle pas, et rien ne garantit que la majorité lui épargnera l’épreuve qu’elle pourrait lui infliger quand bon lui semble. La deuxième est que la dissolution, le moment venu, produise la majorité espérée — l’arme constitutionnelle ouvre un risque autant qu’une issue, et les urnes ne se commandent pas. La troisième, plus profonde, est qu’une stratégie de l’attente, si elle existe, suppose que rien ne se précipite d’ici décembre : or les dix-huit mois qui viennent sont précisément ceux où une majorité contrariée a tout intérêt à forcer le jeu.
Reste alors une question que l’hypothèse du cheval de Troie ne tranche pas, et que seul le temps tranchera : de deux choses l’une, ou bien Diomaye joue patiemment une partie dont il a déjà lu la fin, ou bien il pare au plus pressé en habillant la contrainte des atours du calcul. Les grands stratèges et les joueurs acculés font souvent, dans l’instant, les mêmes gestes. C’est à la sortie qu’on les distingue.
Une nomination peut être une réponse. Celle-ci ressemble davantage à une parenthèse — et tout l’enjeu des mois qui viennent tiendra dans la manière dont, et par qui, elle sera refermée.
Mamadou Thiam
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com
Une partie de l’opinion y voit un geste de faiblesse, et l’argument mérite d’être entendu. Pour faire face à un Sonko en marche vers le perchoir, estime-t-on, il aurait fallu une figure de cran, éloignée de Pastef. Or voici nommé l’un des cadres du mouvement, hier encore l’un des plus proches collaborateurs de celui qu’il devra désormais contenir. La lecture est recevable. Elle suppose simplement que cette nomination soit une fin. Et si elle n’était qu’un intervalle ?
Posons l’hypothèse — car c’en est une, et il faut la tenir pour telle. Tout se passe comme si Diomaye s’avançait masqué. Le profil de Lo n’est pas seulement celui d’un technocrate rassurant ; c’est, plus subtilement, celui d’un homme suffisamment compatible avec Pastef pour franchir le seul obstacle qui compte aujourd’hui : le verrou d’une Assemblée où le mouvement détient la majorité absolue. Un Premier ministre venu d’ailleurs n’aurait pas passé l’épreuve ; il serait tombé à la première motion de censure, avant même de gouverner. Lo, lui, peut passer — non parce qu’il commande, mais parce qu’il n’inquiète pas. C’est un sauf-conduit, autant qu’un chef de gouvernement.
Or il existe une date que tout stratège a en tête, et qui éclaire l’ensemble. L’article 87 de la Constitution interdit au président de dissoudre l’Assemblée durant les deux premières années de la législature. Celle-ci étant née des législatives de novembre 2024, le verrou ne se lèvera qu’aux environs de décembre 2026. Avant ce terme, Diomaye est prisonnier d’une majorité qui n’est pas la sienne et qu’il ne peut renvoyer. Après, il retrouve l’arme qu’il a déjà brandie une fois, en septembre 2024 : la dissolution, et la possibilité de reconquérir par les urnes la marge que l’hémicycle lui refuse. Entre aujourd’hui et cette échéance, il lui faut un homme pour tenir la porte. Ni un rival, ni un étendard : un passeur.
C’est dans cette lumière que la nomination prend sa cohérence. Lo ne serait pas le Premier ministre que Diomaye veut, mais celui dont il a besoin pour atteindre le moment où il pourra nommer celui qu’il veut. Le véritable chef de gouvernement — celui qui porterait pleinement le projet présidentiel — resterait, dans cette hypothèse, en retrait. On ne l’expose pas dans une bataille parlementaire perdue d’avance ; on ne le brûle pas dans l’intervalle. Le président ne voudrait pas exposer son homme en s’exposant lui-même. Il préfère avancer une pièce qui peut être prise sans que la partie soit perdue. En somme, un Premier ministre de l’intervalle — le temps de résoudre l’équation du blocage, avant de découvrir son vrai jeu.
L’hypothèse a l’élégance des constructions qui expliquent tout. C’est aussi sa fragilité, et l’honnêteté commande de le dire. Car elle prête au président une intention que nul ne peut établir, et la politique déjoue souvent les architectures qu’on lui suppose. Trois incertitudes, au moins, pèsent sur ce scénario. La première est que Lo tienne effectivement jusqu’au terme : un Premier ministre sans base propre dépend entièrement de la discipline d’un groupe qu’il ne contrôle pas, et rien ne garantit que la majorité lui épargnera l’épreuve qu’elle pourrait lui infliger quand bon lui semble. La deuxième est que la dissolution, le moment venu, produise la majorité espérée — l’arme constitutionnelle ouvre un risque autant qu’une issue, et les urnes ne se commandent pas. La troisième, plus profonde, est qu’une stratégie de l’attente, si elle existe, suppose que rien ne se précipite d’ici décembre : or les dix-huit mois qui viennent sont précisément ceux où une majorité contrariée a tout intérêt à forcer le jeu.
Reste alors une question que l’hypothèse du cheval de Troie ne tranche pas, et que seul le temps tranchera : de deux choses l’une, ou bien Diomaye joue patiemment une partie dont il a déjà lu la fin, ou bien il pare au plus pressé en habillant la contrainte des atours du calcul. Les grands stratèges et les joueurs acculés font souvent, dans l’instant, les mêmes gestes. C’est à la sortie qu’on les distingue.
Une nomination peut être une réponse. Celle-ci ressemble davantage à une parenthèse — et tout l’enjeu des mois qui viennent tiendra dans la manière dont, et par qui, elle sera refermée.
Mamadou Thiam
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com