Il a ce 11 avril accueilli tour à tour dans la capitale pakistanaise la délégation iranienne puis le vice-président américain. Signe du rôle central que ce « soldat-diplomate », selon Al Jazeera, tient dans ces négociations. L'élégant officier moustachu de 58 ans est en effet l’un des architectes du cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran, et le pivot de cette victoire diplomatique d’Islamabad. Grâce notamment aux relations qu’il a nouées des deux côtés.
Officier de carrière, ancien patron du renseignement militaire puis de l’ISI, la puissante agence de renseignement pakistanaise, Asim Munir est nommé chef de l’armée fin 2022. Un 27e amendement constitutionnel, adopté à marche forcée en 2025, lui donne la haute main sur l’ensemble des forces – armée de terre, marine, armée de l’air – prolonge son mandat et lui accorde une immunité pénale à vie. « Ils ont fait d’un homme un roi au-dessus de tous », résume un opposant cité par The Guardian.
Pour nombre d’analystes, cet amendement contesté légalise une réalité ancienne : le Pakistan reste gouverné, en profondeur, par son armée. Mais avec Munir, la personnalisation du pouvoir franchit une étape supplémentaire. L’opposition parle même de « loi Asim ». La Cour suprême est marginalisée, des juges démissionnent, l'ancien Premier ministre Imran Khan et les dirigeants de son parti, le PTI, croupissent en prison, la presse est sous pression. C’est pourtant ce même homme, décrit comme un « général dur » sur le dossier indien, que Washington et Téhéran ont accepté comme intermédiaire.
Le « maréchal préféré » de Trump
Le basculement dans les liens noués par l'homme fort du Pakistan se joue un an plus tôt, en mai 2025. Une attaque meurtrière au Cachemire indien déclenche en avril une guerre-éclair entre l’Inde et le Pakistan. Pendant quatre jours, l’escalade fait redouter le pire entre deux puissances nucléaires. Un cessez-le-feu est finalement conclu. L’Inde insiste pour en revendiquer la dimension strictement bilatérale. Islamabad laisse une autre version s’installer : celle d’un Donald Trump médiateur, ayant « évité une guerre nucléaire ».
Le Pakistan propose le président américain pour le prix Nobel de la paix, et le chef de l’armée salue publiquement son rôle. À la Maison Blanche, cette reconnaissance tranche avec le refus de Narendra Modi de créditer Trump. En juin, Asim Munir est reçu à déjeuner par le président américain puis revient en septembre aux côtés du Premier ministre Shehbaz Sharif. Trump le décrit comme un « grand combattant », un « type génial », et finit par parler de lui comme de « mon maréchal préféré ».
Derrière la connivence politique se tissent ces deals dont le président américain est friand, et dans lesquels le rôle de Munir prend des airs d'agent commercial. Le gouvernement pakistanais s’intéresse à une entreprise de cryptomonnaies liée à la Trump Organization pour intégrer l'USD1 dans les infrastructures locales de paiement. Asim Munir reçoit Zachary Witkoff, fils de Steve Witkoff et PDG de World Liberty Financial, pour en discuter. Sur la question des terres rares, le Pakistan s'acoquine avec des sociétés de lobbying proches du président, comme Javelin Advisors, pour conclure des accords d'exploitation des minerais critiques au Baloutchistan. Asim Munir lui-même offre, lors d'un visite dans le Bureau ovale, des roches censées contenir des terres rares.
Un médiateur crédible pour Téhéran
Quant à l'Iran, sur ce terrain aussi, Asim Munir dispose de cartes importantes. Sur le plan structurel, d’abord : le Pakistan ne compte aucune base américaine sur son sol et abrite la deuxième plus importante population chiite au monde. Historiquement, il héberge à Washington la mission diplomatique iranienne depuis la rupture des relations entre les États-Unis et l’Iran.
« Le Pakistan jouit d’une crédibilité inhabituelle en tant que médiateur », souligne Adam Weinstein, du Quincy Institute, cité par Reuters : « il entretient des liens fonctionnels tant avec Washington qu'avec Téhéran, tandis que son histoire de relations tendues avec chacune de ces parties lui confère juste assez de distance pour être perçu comme un intermédiaire crédible ».
Sur le plan politique, Islamabad réagit rapidement lorsque les premières frappes américano-israéliennes frappent l’Iran : condamnations officielles, gestes de solidarité envers Téhéran, tout en évitant de rompre avec les alliés du Golfe. Sur le plan intérieur, Munir convoque les dignitaires chiites pour contenir les tensions après la mort d’Ali Khamenei, alors que des manifestations violentes secouent Karachi et Islamabad. Il faut montrer à Téhéran que l’État pakistanais peut protéger sa population chiite sans laisser la rue s’embraser.
Surtout, selon plusieurs sources citées par les médias, Munir entretient des liens anciens avec les Gardiens de la révolution. Il prend contact avec Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien et ancien commandant des Gardiens, pour lui proposer qu’Islamabad accueille des discussions avec les États-Unis. Pour Téhéran, l’idée d’un interlocuteur militaire, familier de ses propres réseaux de sécurité, dans une capitale musulmane sans base américaine, est plus acceptable qu’une médiation ouverte via un pays du Golfe.
Un canal parallèle entre Washington et Téhéran
Officiellement, le ministre pakistanais des Affaires étrangères, Ishaq Dar, se borne à reconnaître des « messages transmis » entre les deux capitales. Dans les faits, une diplomatie parallèle s’organise autour du maréchal. Il se rend discrètement à Oman pour une réunion de quatre heures avec Steve Witkoff et Jared Kushner. Il multiplie les échanges directs avec J.D. Vance et Donald Trump. Reuters fait état d’« au moins une demi-douzaine » de messages entre Washington et Téhéran transitant par Islamabad.
Il devient vite une figure centrale d’une diplomatie de coulisses. Al Jazeera détaille comment les premières propositions américaines puis la contre-offre iranienne en dix points passent toutes par la capitale pakistanaise. Le politologue Ishtiaq Ahmad insiste : le Pakistan ne se contente pas de porter les messages, il en « façonne la séquence, le calendrier et la formulation ». « Il avait des leviers auprès de toutes les parties », précise le chercheur.
Islamabad met pour cela à contribution son régime « dual », entre civils et militaires. Le Premier ministre Sharif parle au président iranien Massoud Pezeshkian, multiplie les déclarations publiques, propose d’accueillir des discussions à Islamabad. Asim Munir, lui, tient la ligne avec Trump, Vance et les responsables iraniens. « Chacun se partage la tâche », observe le chercheur Jean-Luc Racine. « Le maréchal Munir est un personnage puissant, qui a beaucoup de contacts. Il est quasiment investi d’un rôle diplomatique en complément de la diplomatie officielle pakistanaise. »
Une diplomatie de coulisses qui semble jusque-là avoir porté ses fruits. Trump a déclaré qu’il avait accepté le cessez-le-feu « sur la base de conversations avec le Premier ministre Shehbaz Sharif et le maréchal Asim Munir, du Pakistan », ajoutant qu’ils lui avaient « demandé de retenir la force destructrice qui devait être envoyée ce soir sur l’Iran ». Côté iranien, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi remercie, lui aussi, publiquement « Son Excellence le maréchal Munir » pour ses « efforts infatigables » en faveur d’une trêve. Si l'issue de ces pourparlers demeure incertaine, le maréchal aura en tout cas remis son pays au coeur de la diplomatie internationale.
Rfi
Officier de carrière, ancien patron du renseignement militaire puis de l’ISI, la puissante agence de renseignement pakistanaise, Asim Munir est nommé chef de l’armée fin 2022. Un 27e amendement constitutionnel, adopté à marche forcée en 2025, lui donne la haute main sur l’ensemble des forces – armée de terre, marine, armée de l’air – prolonge son mandat et lui accorde une immunité pénale à vie. « Ils ont fait d’un homme un roi au-dessus de tous », résume un opposant cité par The Guardian.
Pour nombre d’analystes, cet amendement contesté légalise une réalité ancienne : le Pakistan reste gouverné, en profondeur, par son armée. Mais avec Munir, la personnalisation du pouvoir franchit une étape supplémentaire. L’opposition parle même de « loi Asim ». La Cour suprême est marginalisée, des juges démissionnent, l'ancien Premier ministre Imran Khan et les dirigeants de son parti, le PTI, croupissent en prison, la presse est sous pression. C’est pourtant ce même homme, décrit comme un « général dur » sur le dossier indien, que Washington et Téhéran ont accepté comme intermédiaire.
Le « maréchal préféré » de Trump
Le basculement dans les liens noués par l'homme fort du Pakistan se joue un an plus tôt, en mai 2025. Une attaque meurtrière au Cachemire indien déclenche en avril une guerre-éclair entre l’Inde et le Pakistan. Pendant quatre jours, l’escalade fait redouter le pire entre deux puissances nucléaires. Un cessez-le-feu est finalement conclu. L’Inde insiste pour en revendiquer la dimension strictement bilatérale. Islamabad laisse une autre version s’installer : celle d’un Donald Trump médiateur, ayant « évité une guerre nucléaire ».
Le Pakistan propose le président américain pour le prix Nobel de la paix, et le chef de l’armée salue publiquement son rôle. À la Maison Blanche, cette reconnaissance tranche avec le refus de Narendra Modi de créditer Trump. En juin, Asim Munir est reçu à déjeuner par le président américain puis revient en septembre aux côtés du Premier ministre Shehbaz Sharif. Trump le décrit comme un « grand combattant », un « type génial », et finit par parler de lui comme de « mon maréchal préféré ».
Derrière la connivence politique se tissent ces deals dont le président américain est friand, et dans lesquels le rôle de Munir prend des airs d'agent commercial. Le gouvernement pakistanais s’intéresse à une entreprise de cryptomonnaies liée à la Trump Organization pour intégrer l'USD1 dans les infrastructures locales de paiement. Asim Munir reçoit Zachary Witkoff, fils de Steve Witkoff et PDG de World Liberty Financial, pour en discuter. Sur la question des terres rares, le Pakistan s'acoquine avec des sociétés de lobbying proches du président, comme Javelin Advisors, pour conclure des accords d'exploitation des minerais critiques au Baloutchistan. Asim Munir lui-même offre, lors d'un visite dans le Bureau ovale, des roches censées contenir des terres rares.
Un médiateur crédible pour Téhéran
Quant à l'Iran, sur ce terrain aussi, Asim Munir dispose de cartes importantes. Sur le plan structurel, d’abord : le Pakistan ne compte aucune base américaine sur son sol et abrite la deuxième plus importante population chiite au monde. Historiquement, il héberge à Washington la mission diplomatique iranienne depuis la rupture des relations entre les États-Unis et l’Iran.
« Le Pakistan jouit d’une crédibilité inhabituelle en tant que médiateur », souligne Adam Weinstein, du Quincy Institute, cité par Reuters : « il entretient des liens fonctionnels tant avec Washington qu'avec Téhéran, tandis que son histoire de relations tendues avec chacune de ces parties lui confère juste assez de distance pour être perçu comme un intermédiaire crédible ».
Sur le plan politique, Islamabad réagit rapidement lorsque les premières frappes américano-israéliennes frappent l’Iran : condamnations officielles, gestes de solidarité envers Téhéran, tout en évitant de rompre avec les alliés du Golfe. Sur le plan intérieur, Munir convoque les dignitaires chiites pour contenir les tensions après la mort d’Ali Khamenei, alors que des manifestations violentes secouent Karachi et Islamabad. Il faut montrer à Téhéran que l’État pakistanais peut protéger sa population chiite sans laisser la rue s’embraser.
Surtout, selon plusieurs sources citées par les médias, Munir entretient des liens anciens avec les Gardiens de la révolution. Il prend contact avec Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien et ancien commandant des Gardiens, pour lui proposer qu’Islamabad accueille des discussions avec les États-Unis. Pour Téhéran, l’idée d’un interlocuteur militaire, familier de ses propres réseaux de sécurité, dans une capitale musulmane sans base américaine, est plus acceptable qu’une médiation ouverte via un pays du Golfe.
Un canal parallèle entre Washington et Téhéran
Officiellement, le ministre pakistanais des Affaires étrangères, Ishaq Dar, se borne à reconnaître des « messages transmis » entre les deux capitales. Dans les faits, une diplomatie parallèle s’organise autour du maréchal. Il se rend discrètement à Oman pour une réunion de quatre heures avec Steve Witkoff et Jared Kushner. Il multiplie les échanges directs avec J.D. Vance et Donald Trump. Reuters fait état d’« au moins une demi-douzaine » de messages entre Washington et Téhéran transitant par Islamabad.
Il devient vite une figure centrale d’une diplomatie de coulisses. Al Jazeera détaille comment les premières propositions américaines puis la contre-offre iranienne en dix points passent toutes par la capitale pakistanaise. Le politologue Ishtiaq Ahmad insiste : le Pakistan ne se contente pas de porter les messages, il en « façonne la séquence, le calendrier et la formulation ». « Il avait des leviers auprès de toutes les parties », précise le chercheur.
Islamabad met pour cela à contribution son régime « dual », entre civils et militaires. Le Premier ministre Sharif parle au président iranien Massoud Pezeshkian, multiplie les déclarations publiques, propose d’accueillir des discussions à Islamabad. Asim Munir, lui, tient la ligne avec Trump, Vance et les responsables iraniens. « Chacun se partage la tâche », observe le chercheur Jean-Luc Racine. « Le maréchal Munir est un personnage puissant, qui a beaucoup de contacts. Il est quasiment investi d’un rôle diplomatique en complément de la diplomatie officielle pakistanaise. »
Une diplomatie de coulisses qui semble jusque-là avoir porté ses fruits. Trump a déclaré qu’il avait accepté le cessez-le-feu « sur la base de conversations avec le Premier ministre Shehbaz Sharif et le maréchal Asim Munir, du Pakistan », ajoutant qu’ils lui avaient « demandé de retenir la force destructrice qui devait être envoyée ce soir sur l’Iran ». Côté iranien, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi remercie, lui aussi, publiquement « Son Excellence le maréchal Munir » pour ses « efforts infatigables » en faveur d’une trêve. Si l'issue de ces pourparlers demeure incertaine, le maréchal aura en tout cas remis son pays au coeur de la diplomatie internationale.
Rfi