Après treize années passées au cœur des rédactions sénégalaises, entre tribunaux, grandes affaires judiciaires et plateaux de télévision, Marie Louise N’Diaye a effectué un virage radical. En 2023, elle quitte une carrière solidement installée au sein du Groupe Futurs Médias pour suivre, au plus près, les routes de la migration irrégulière entre l’Afrique et l’Europe. Des côtes sénégalaises aux Îles Canaries, des squats en France aux témoignages de familles sans nouvelles de leurs proches, elle documente une réalité souvent réduite à des chiffres.
À travers son projet « Sur les Traces du Migrant », ses enquêtes internationales et ses prises de parole, elle s’engage à remettre l’humain au cœur du récit migratoire et à alerter sur les drames silencieux qui frappent la jeunesse africaine. Entretien !!!
Pouvez-vous vous présenter et nous parler brièvement de votre parcours dans le journalisme ?
Je suis Marie Louise N’Diaye, journaliste sénégalaise spécialisée dans les questions judiciaires et migratoires.
En fonction depuis seize ans, j’ai effectué mon premier stage au quotidien L’Observateur du Groupe Futurs Médias alors que j’étais en deuxième année de formation. Après ce stage de trois mois en 2010, j’ai rejoint le site en ligne Netali avec Mamadou Wane, actuel patron du journal Enquête, où j’ai passé six mois avant de démissionner pour rejoindre l’équipe naissante du journal satirique du journaliste-écrivain Ibou Fall. Après trois mois avec eux, je suis retournée au Groupe Futurs Médias (GFM) du chanteur Youssou Ndour, où j’ai passé treize ans.
Passionnée du terrain et des grands reportages, j’étais détachée au Desk Société comme chroniqueuse judiciaire. Je ne pouvais pas rester confinée dans les salles d’audience. Du lundi au vendredi, je couvrais les audiences des tribunaux-affaires courantes et cours d’assises, où défilaient criminels et meurtriers, et le week-end, je couvrais les soirées people pour l’édition du lundi. J’ai fait cela durant des années, en menant également de grandes enquêtes. Le terrain est ce que j’aime le plus, et je trouvais toujours le moyen de traiter des sujets différents des simples comptes rendus d’audience. J’alliais les audiences, les enquêtes et reportages à l’intérieur du pays et hors frontières, ainsi que les grandes interviews.
Durant cette période au tribunal, j’ai couvert les plus grands procès de l’époque : celui de Karim Meissa Wade, fils de l’ancien président du Sénégal ; de Khalifa Ababacar Sall, ancien maire de Dakar ; d’Hissène Habré, ancien président du Tchad ; ainsi que l’affaire de l’imam Ndao et consorts, accusés de terrorisme.
En plus du quotidien L’Obs, j’ai coanimé durant trois ans l’émission de faits divers Xalass à la RFM avec mon confrère Mamadou Mohamed N’Diaye, puis durant huit ans des émissions à la TFM, Dclique, Quartier Général, Libidor.
J’ai quitté ce groupe de presse, qui m’a presque tout appris, en octobre 2023, pour me lancer sur les traces des migrants. Le premier volet du projet fut le film documentaire « Sur les Traces du Migrant », dont le premier jet a été réalisé en collaboration avec le groupe Seneweb en mai 2024. Un an plus tard, ont suivi les plateformes Sur les Traces du Migrant, ainsi qu’une collaboration avec le Desk Investigation du journal allemand Die Welt pour des enquêtes menées au Sénégal, en Mauritanie, en Espagne et en France.
Depuis deux ans et demi, je suis les traces des migrants pour sensibiliser et montrer le vrai visage de l’émigration à la jeunesse africaine tentée de prendre la pirogue, et pour porter le récit africain en Espagne à travers des conférences à Casa África, aux festivals d’Agüimes et Periplo de Tenerife, à l’Université de Ceuta, à la rencontre annuelle des journalistes traitant de la question migratoire à Mérida, et à la rencontre biennale des journalistes Afrique-Espagne.
Y a-t-il eu un moment ou un événement décisif qui a orienté votre engagement dans ce domaine ?
La migration n’était pas un terrain inconnu pour moi. En 2014, j’avais mené des enquêtes et reportages dans les camps de Rome où vivent les migrants, ainsi qu’à l’île de Lampedusa, porte d’entrée de la route méditerranéenne centrale. Si dix ans plus tard je me suis lancée, c’est donc avec une certaine expérience. Mais des événements successifs ont motivé ma décision.
À un moment de ma carrière, j’avais l’impression d’être dans la routine. J’avais le sentiment d’avoir fait le tour de mon domaine, et tout ce que je produisais relevait de la répétition. Pire, je n’allais plus sur le terrain. Je me retrouvais la plupart du temps cloîtrée au bureau en train de corriger des articles.
« Un proche, un grand avocat, étant impliqué dans presque tous les dossiers importants, je ne pouvais plus traiter de grandes affaires. J’étais alors réduite à corriger les textes des autres. J’étais en train de désapprendre. Un jour, mon rédacteur en chef Saliou Gackou, qui savait mon attachement au terrain, m’a demandé d’aller couvrir la Journée des migrants disparus. Sur place, j’ai rencontré des épouses sans nouvelles de leur mari depuis seize ans, des mères ayant perdu toute trace de leur enfant depuis huit ou dix ans, des frères et sœurs ignorant si leur proche était mort ou vivant.
Ces récits m’ont profondément touchée, et ont touché les lecteurs.
Par la suite, j’ai voulu creuser le sujet avec un psychologue. Sérigne Mor Mbaye m’a mise en contact avec son neveu Mame Cheikh Mbaye, alors président de la Fédération africaine des îles Canaries, qui m’a expliqué la situation migratoire dans l’archipel : la vie des jeunes, l’afflux de Sénégalais, les morts et les disparus, la fréquence des pirogues en provenance du Sénégal. C’était la période où l’actuel Premier ministre du Sénégal avait été arrêté dans le contexte de sa confrontation avec le président Macky Sall. Beaucoup de jeunes mouraient sur les routes migratoires ou disparaissaient dans l’indifférence générale au Sénégal.Décisions gouvernementales
Dans la même période, le frère de ma meilleure amie voulait prendre la pirogue. Elle m’a appelée en larmes : « Si tu ne l’arrêtes pas, il va mourir. » Je l’ai menacé de dénoncer leur pirogue et leur point de départ. Finalement, le jeune n’est pas parti. C’est tout cela qui a créé le déclic en moi savoir que la jeunesse sénégalaise mourait en mer, prenait de tels risques sans que personne n’en parle.
J’ai d’abord déposé une demande de disponibilité de deux ans, mais mon groupe a refusé. J’ai alors démissionné le même jour sans réfléchir.
Valises en main, je suis arrivée à Las Palmas. De l’aéroport, j’ai atterri directement à la salle de conférence de Casa África pour des journées consacrées aux enfants migrants. Ce que j’y ai entendu la souffrance de ces mineurs qui, après la traversée, souffrent de maladies et de pathologies diverses m’a confortée dans mon choix. Je ne regrettais absolument pas ma décision. Il fallait sensibiliser sur le danger de cette route, et peser, à travers mon travail et mes réseaux, sur les décisions des autorités. Mon objectif était que la migration ne soit pas seulement évoquée lors des drames, mais placée au cœur des discussions des dirigeants.
Quelle est la situation de la migration au Sénégal ?
Actuellement, beaucoup de pirogues ont du mal à quitter les côtes sénégalaises. Depuis la signature d’accords avec l’Union européenne, le Sénégal et la Mauritanie ont réussi à sécuriser davantage leurs frontières, et il est rare de voir des pirogues prendre la mer sans être interceptées. Mais comme je le disais dans une interview accordée au journal espagnol La Provincia : sécuriser les frontières ne sert à rien si l’on ne sécurise pas également celles de la Gambie ou de la Guinée. Les trafiquants déplacent simplement leur zone de départ. Conséquence : les routes sont plus longues, les risques de pertes humaines plus élevés. Oui, au Sénégal, les pirogues ne sortent plus aussi souvent, mais cela ne signifie pas que les pirogues partant de Gambie ne comptent pas de Sénégalais à leur bord.
Quel est le taux de femmes migrantes quittant le Sénégal ?
Ces dernières années, on constate que les couches les plus vulnérables, femmes et enfants sont de plus en plus fréquentes sur ces routes dangereuses, et cela vaut aussi pour le Sénégal. Je ne peux donner un taux exact de départ, car le nombre de personnes qui prennent la mer ne peut être établi avec précision. C’est pourquoi les chiffres posent toujours problème en Afrique et même du côté espagnol, les données fournies sont globales et ne comptabilisent pas ceux qui meurent en route ou disparaissent.
Des femmes viennent du Sénégal seules, avec leurs enfants, ou avec leur mari et arrivent dans les îles en pirogue. Elles sont les plus exposées : victimes de viols, d’agressions, de harcèlements, de chantages. Dans une enquête menée pour le journal allemand et intitulée Horreur en haute mer, nous avons recueilli des témoignages de femmes déclarant avoir été victimes de viols à bord même des pirogues.
Comment décririez-vous la réalité de la migration irrégulière à partir de vos expériences de terrain ?
Douloureuse ! La migration irrégulière n’est que douleur, de la préparation du voyage jusqu’à l’arrivée. Toutes ces personnes qui prennent les pirogues, si elles avaient eu le choix, la majorité n’aurait jamais quitté leur pays. J’ai été dans des maisons de migrants morts en naufrage à Mbour : ils vivaient dans une telle misère que, sans cautionner leur choix, on le comprend.
La douleur de la vie au pays pousse le migrant à travailler comme un forcené pour payer son billet. Vient ensuite la douleur de braver la mer au risque de perdre la vie, de voir des gens mourir en mer, d’arriver traumatisés pour se rendre compte que la réalité est différente de ce qu’on imaginait. C’est là qu’un autre combat commence : la vie dans les camps, la régularisation, l’incertitude d’être régularisé. Sans papiers, point de travail stable, ni de logement, ni de vie digne. J’ai vu en France des gens vivant depuis des années sans papiers dans des squats semblables à des dépotoirs. La douleur de laisser une famille qui compte sur soi, alors qu’on peine à récolter les fruits du sacrifice du voyage. Au final, les migrants portent un traumatisme à vie et ce traumatisme, ils nous le transmettent, à nous qui sommes en contact direct avec eux.
Vous avez fait le choix de sacrifier une partie de votre carrière pour cette cause. Que représente ce choix pour vous aujourd’hui ?
Quand je regarde ce que j’ai accompli en seulement deux ans, je suis fière. Ce choix, je ne le regretterai jamais. Oui, j’ai sacrifié une carrière, une vie, une famille, un pays, des proches, pour venir en terrain nouveau et tout recommencer ailleurs, mais ce choix me donne plus de force pour avancer. Même si c’est dur et c’est vraiment dur, je tiens le coup. Quand je parle à ces parents de migrants qui parfois me parlent en larmes, qui prient pour moi quand je les aide à retrouver leur enfant, je me dis que c’est le meilleur choix que j’aie jamais fait.
L’autre jour, un parent de victime m’a dit : « Tu as essuyé les larmes de beaucoup de parents. » Il m’a arraché une larme, car ce que je fais, je le fais par devoir, au point de sacrifier beaucoup de choses. Je trime. Quand on porte un projet seul, sans financement, c’est très dur. Mais ce que je reçois est plus riche que de l’argent : réussir à apaiser un parent, lui donner une information sur son fils ou sa fille, l’aider à retrouver son enfant, l’aider à garder espoir même quand, au fond, on sait que l’enfant est mort. Je prends sur moi leurs maux, comme une thérapie pour eux. Et j’avoue que cela m’épuise parfois jusqu’au burn-out, tant ces histoires sont lourdes et douloureuses.
Selon vous, quelles sont les erreurs ou insuffisances les plus fréquentes dans le traitement médiatique de la migration ?
Je parlerai surtout du traitement africain. La façon dont nous abordons le sujet doit être différente de celle de nos confrères européens, qui font par ailleurs un excellent travail. Nous devons davantage raconter les vies de ces migrants, parler des histoires qui poussent les jeunes à prendre la pirogue et non faire du copier-coller en nous concentrant sur les chiffres, les accords, les conventions. Il faut humaniser le traitement de l’information.
Pour les médias européens, la question de la migration est une crise à régler, un problème technique. Or ce sont des êtres humains dont on parle. On devrait parler de mouvements humains plutôt que de crises. Pour eux, c’est une crise ; pour nous, c’est une jeunesse qui se meurt en mer. Humanisons le traitement. Et ne parlons pas de migration uniquement quand survient un drame.
Pouvez-vous partager une rencontre ou une histoire qui vous a particulièrement marquée dans votre travail ?
Je ne peux pas vous donner un seul nom, un seul visage parce que ce métier m’en a donné des dizaines, et chacun a laissé une empreinte différente.
Il y a le pêcheur de Bargny qui m’a raconté avoir regardé une petite fille mourir lors d’un naufrage au large de la Gambie. Il n’a pas pu la sauver. Il vit avec ça.
Il y a ce jeune Sénégalais qui a vu, de ses propres yeux, trois pirogues s’engloutir derrière la sienne. Trois pirogues. Des dizaines de personnes. Disparues en quelques minutes. Lui a survécu et il ne sait toujours pas pourquoi lui et pas eux.
Il y a Nakata, jeune Guinéen, sept ans d’attente dans un squat de Toulouse. Sept ans à vivre entre deux portes ni expulsé, ni régularisé. Une vie suspendue.
Il y a Maman Amy N’Diaye qui attend encore le retour de son fils. Il est arrivé à El Hierro dans un état déchirant. Et depuis plus rien. Plus de voix. Plus de traces. Une mère qui attend dans le silence le plus cruel qui soit.
Il y a Khalil aujourd’hui en situation régulière, mais marqué à vie. Capturé par des rebelles Touaregs qui l’ont vendu. Le désert algérien traversé au milieu des cadavres. Une femme morte sur la route, son bébé vivant dans les bras d’un inconnu. Et les forêts marocaines avec tout ce que les femmes y ont subi et que je ne peux pas nommer sans que la voix me manque.
Chaque histoire a sa particularité. Chaque visage a sa douleur propre. Et je vous mentirais si je vous disais que je traite tout cela avec distance professionnelle.
Il m’arrive de pleurer en écrivant pas par faiblesse, mais parce que si ces histoires ne nous touchent plus, c’est qu’on a perdu quelque chose d’essentiel dans ce métier. Ce qui m’a transformée, ce n’est pas une seule histoire. C’est leur accumulation. C’est le poids de toutes ces vies que j’ai portées dans mon carnet et que je continue de porter.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées en tant que journaliste engagée sur ces questions sensibles ?
La principale difficulté pour moi a été de passer du statut de journaliste salariée à celui de journaliste indépendante (rires). Ne plus compter sur un salaire fixe en fin de mois, ne gagner que par collaboration, rend l’avenir parfois incertain. Si je n’ai pas encore tourné le deuxième volet de mon documentaire, c’est précisément parce que je suis bloquée par le budget. Tout ce que je gagne, je le réinvestis dans le projet.
Pour le reste, c’est un travail de terrain ce que je fais depuis seize ans, peut-être avec davantage de risques. Le terrain, ce n’est pas glamour. Ce sont des nuits sans sommeil à écouter des récits qui vous brisent, tout en devant tenir, car si vous vous effondrez, vous ne pouvez plus être utile. C’est marcher sur des plages de départ au Sénégal en sachant que certains de ceux que vous croisez ne reviendront pas. C’est arriver aux Canaries et voir dans les yeux des survivants une lumière étrange mélange de soulagement et de deuil. Deuil de ceux qu’ils ont perdus en route, deuil de la vie qu’ils ont laissée derrière eux.
C’est aussi faire face à des migrants sur la défensive, parfois violents. Un jour, lors d’un reportage en France dans un squat, il a fallu escalader une fenêtre pour entrer. Les jeunes sur place fumaient de la drogue. Quand l’un d’eux a vu mon collègue Antonio, il a voulu le faire partir. J’ai dû me placer face à lui pour le calmer, lui parler, lui expliquer les qualités d’Antonio l’une des personnes les plus sensibles à la cause des migrants que je connaisse. J’étais face à quelqu’un dans un état altéré, dans un squat où une bagarre à l’arme blanche avait eu lieu une semaine auparavant. Parfois aussi, des responsables officiels refusent de parler, et cela bloque le travail durant des mois.
Avez-vous observé des changements positifs grâce à votre travail ou à celui d’autres acteurs dans ce domaine ?
Oui, beaucoup. Avant, on ne parlait quasiment pas de migration. Aujourd’hui, je bombarde les gens de ces sujets, au point qu’on me présente comme une référence sur les questions migratoires. En deux ans, le nombre d’arrivées a également baissé : de 62 % en 2025 par rapport à 2024, et de 82 % en 2026 par rapport à l’année précédente. Des accords ont certes été conclus, mais je me dis que notre travail a aussi son impact. Parler de migration, faire des analyses à la radio et à la télévision, témoigner de faits réels dont je suis le témoin tout cela contribue à maintenir l’alerte.
Qu’on en tienne compte ou non, je continuerai. On ne sera peut-être pas témoins de la fin de ce phénomène, mais si nous pouvons peser sur son évolution pour que les générations à venir comprennent qu’elles n’ont pas besoin de migrer pour réussir qu’elles n’ont pas à prendre de tels risques, alors c’est à l’Africain de faire avancer l’Afrique en restant chez lui.
Cet engagement a-t-il eu un impact sur votre vie personnelle ou familiale ? Si oui, comment avez-vous réussi à concilier mission et équilibre de vie ?
Oui, beaucoup. Je vois rarement ma famille. Je m’adapte et j’essaie d’allier les deux du mieux possible. Si j’avais un enfant, ce serait plus compliqué ou il (elle) serait mon partenaire de route. Sans enfant, je gère plus facilement.
Comment votre entourage et, plus largement, la société sénégalaise ont-ils perçu votre choix de vous engager pleinement sur les questions de migration ?
Ils ont respecté mon choix. Je suis de nature à prendre mes décisions, et j’ai une phrase que je répète souvent : je prends le risque. Je peux réussir comme je peux échouer mais si j’échoue, je me relève et j’avance. Quand je suis partie, certains ont pleuré, ont eu de la compassion pour moi, sachant que ce ne serait pas évident. Moi, j’avais toujours le sourire. Beaucoup me demandent encore : « Tu rentres quand ? » Je leur réponds : « Je ne sais pas. »
La société me renvoie des encouragements et des félicitations pour mon engagement. Certains me disent courageuse, tenace. Moi, je ne vois rien d’extraordinaire dans ce que je fais c’est du journalisme, rien de plus. Mais il y en a qui m’en veulent, car j’aurais sacrifié une belle carrière au Sénégal entre la presse écrite et la télévision pour ne plus parler que de choses tristes, que de morts, comme me le reproche souvent mon ami Moussa Sarr. J’en rigole. Mais c’est la réalité de la vie, et il ne faut pas se voiler la face. Je montre les choses crûment, les cadavres, même réduits à des squelettes, tels qu’ils sont pour que chacun soit le relais auprès de son entourage.
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes journalistes et aux jeunes tentés par la migration irrégulière ?
Aux jeunes journalistes, je dis simplement : soyez humains dans le récit. Soyez le relais de ces histoires pour qu’elles parviennent aux oreilles des décideurs. Même si cela dérange, parlons-en. Montrons les images, les vidéos. Informons tout en sensibilisant. Nous sommes des acteurs au cœur de la lutte contre ce phénomène. Et la meilleure façon d’y contribuer, c’est de continuer à raconter des vies. Brisons les stéréotypes avec nos plumes, nos voix, nos visages.
Propos recueillis par Kada Tandina
Mali24.infoActualités du Mali
À travers son projet « Sur les Traces du Migrant », ses enquêtes internationales et ses prises de parole, elle s’engage à remettre l’humain au cœur du récit migratoire et à alerter sur les drames silencieux qui frappent la jeunesse africaine. Entretien !!!
Pouvez-vous vous présenter et nous parler brièvement de votre parcours dans le journalisme ?
Je suis Marie Louise N’Diaye, journaliste sénégalaise spécialisée dans les questions judiciaires et migratoires.
En fonction depuis seize ans, j’ai effectué mon premier stage au quotidien L’Observateur du Groupe Futurs Médias alors que j’étais en deuxième année de formation. Après ce stage de trois mois en 2010, j’ai rejoint le site en ligne Netali avec Mamadou Wane, actuel patron du journal Enquête, où j’ai passé six mois avant de démissionner pour rejoindre l’équipe naissante du journal satirique du journaliste-écrivain Ibou Fall. Après trois mois avec eux, je suis retournée au Groupe Futurs Médias (GFM) du chanteur Youssou Ndour, où j’ai passé treize ans.
Passionnée du terrain et des grands reportages, j’étais détachée au Desk Société comme chroniqueuse judiciaire. Je ne pouvais pas rester confinée dans les salles d’audience. Du lundi au vendredi, je couvrais les audiences des tribunaux-affaires courantes et cours d’assises, où défilaient criminels et meurtriers, et le week-end, je couvrais les soirées people pour l’édition du lundi. J’ai fait cela durant des années, en menant également de grandes enquêtes. Le terrain est ce que j’aime le plus, et je trouvais toujours le moyen de traiter des sujets différents des simples comptes rendus d’audience. J’alliais les audiences, les enquêtes et reportages à l’intérieur du pays et hors frontières, ainsi que les grandes interviews.
Durant cette période au tribunal, j’ai couvert les plus grands procès de l’époque : celui de Karim Meissa Wade, fils de l’ancien président du Sénégal ; de Khalifa Ababacar Sall, ancien maire de Dakar ; d’Hissène Habré, ancien président du Tchad ; ainsi que l’affaire de l’imam Ndao et consorts, accusés de terrorisme.
En plus du quotidien L’Obs, j’ai coanimé durant trois ans l’émission de faits divers Xalass à la RFM avec mon confrère Mamadou Mohamed N’Diaye, puis durant huit ans des émissions à la TFM, Dclique, Quartier Général, Libidor.
J’ai quitté ce groupe de presse, qui m’a presque tout appris, en octobre 2023, pour me lancer sur les traces des migrants. Le premier volet du projet fut le film documentaire « Sur les Traces du Migrant », dont le premier jet a été réalisé en collaboration avec le groupe Seneweb en mai 2024. Un an plus tard, ont suivi les plateformes Sur les Traces du Migrant, ainsi qu’une collaboration avec le Desk Investigation du journal allemand Die Welt pour des enquêtes menées au Sénégal, en Mauritanie, en Espagne et en France.
Depuis deux ans et demi, je suis les traces des migrants pour sensibiliser et montrer le vrai visage de l’émigration à la jeunesse africaine tentée de prendre la pirogue, et pour porter le récit africain en Espagne à travers des conférences à Casa África, aux festivals d’Agüimes et Periplo de Tenerife, à l’Université de Ceuta, à la rencontre annuelle des journalistes traitant de la question migratoire à Mérida, et à la rencontre biennale des journalistes Afrique-Espagne.
Y a-t-il eu un moment ou un événement décisif qui a orienté votre engagement dans ce domaine ?
La migration n’était pas un terrain inconnu pour moi. En 2014, j’avais mené des enquêtes et reportages dans les camps de Rome où vivent les migrants, ainsi qu’à l’île de Lampedusa, porte d’entrée de la route méditerranéenne centrale. Si dix ans plus tard je me suis lancée, c’est donc avec une certaine expérience. Mais des événements successifs ont motivé ma décision.
À un moment de ma carrière, j’avais l’impression d’être dans la routine. J’avais le sentiment d’avoir fait le tour de mon domaine, et tout ce que je produisais relevait de la répétition. Pire, je n’allais plus sur le terrain. Je me retrouvais la plupart du temps cloîtrée au bureau en train de corriger des articles.
« Un proche, un grand avocat, étant impliqué dans presque tous les dossiers importants, je ne pouvais plus traiter de grandes affaires. J’étais alors réduite à corriger les textes des autres. J’étais en train de désapprendre. Un jour, mon rédacteur en chef Saliou Gackou, qui savait mon attachement au terrain, m’a demandé d’aller couvrir la Journée des migrants disparus. Sur place, j’ai rencontré des épouses sans nouvelles de leur mari depuis seize ans, des mères ayant perdu toute trace de leur enfant depuis huit ou dix ans, des frères et sœurs ignorant si leur proche était mort ou vivant.
Ces récits m’ont profondément touchée, et ont touché les lecteurs.
Par la suite, j’ai voulu creuser le sujet avec un psychologue. Sérigne Mor Mbaye m’a mise en contact avec son neveu Mame Cheikh Mbaye, alors président de la Fédération africaine des îles Canaries, qui m’a expliqué la situation migratoire dans l’archipel : la vie des jeunes, l’afflux de Sénégalais, les morts et les disparus, la fréquence des pirogues en provenance du Sénégal. C’était la période où l’actuel Premier ministre du Sénégal avait été arrêté dans le contexte de sa confrontation avec le président Macky Sall. Beaucoup de jeunes mouraient sur les routes migratoires ou disparaissaient dans l’indifférence générale au Sénégal.Décisions gouvernementales
Dans la même période, le frère de ma meilleure amie voulait prendre la pirogue. Elle m’a appelée en larmes : « Si tu ne l’arrêtes pas, il va mourir. » Je l’ai menacé de dénoncer leur pirogue et leur point de départ. Finalement, le jeune n’est pas parti. C’est tout cela qui a créé le déclic en moi savoir que la jeunesse sénégalaise mourait en mer, prenait de tels risques sans que personne n’en parle.
J’ai d’abord déposé une demande de disponibilité de deux ans, mais mon groupe a refusé. J’ai alors démissionné le même jour sans réfléchir.
Valises en main, je suis arrivée à Las Palmas. De l’aéroport, j’ai atterri directement à la salle de conférence de Casa África pour des journées consacrées aux enfants migrants. Ce que j’y ai entendu la souffrance de ces mineurs qui, après la traversée, souffrent de maladies et de pathologies diverses m’a confortée dans mon choix. Je ne regrettais absolument pas ma décision. Il fallait sensibiliser sur le danger de cette route, et peser, à travers mon travail et mes réseaux, sur les décisions des autorités. Mon objectif était que la migration ne soit pas seulement évoquée lors des drames, mais placée au cœur des discussions des dirigeants.
Quelle est la situation de la migration au Sénégal ?
Actuellement, beaucoup de pirogues ont du mal à quitter les côtes sénégalaises. Depuis la signature d’accords avec l’Union européenne, le Sénégal et la Mauritanie ont réussi à sécuriser davantage leurs frontières, et il est rare de voir des pirogues prendre la mer sans être interceptées. Mais comme je le disais dans une interview accordée au journal espagnol La Provincia : sécuriser les frontières ne sert à rien si l’on ne sécurise pas également celles de la Gambie ou de la Guinée. Les trafiquants déplacent simplement leur zone de départ. Conséquence : les routes sont plus longues, les risques de pertes humaines plus élevés. Oui, au Sénégal, les pirogues ne sortent plus aussi souvent, mais cela ne signifie pas que les pirogues partant de Gambie ne comptent pas de Sénégalais à leur bord.
Quel est le taux de femmes migrantes quittant le Sénégal ?
Ces dernières années, on constate que les couches les plus vulnérables, femmes et enfants sont de plus en plus fréquentes sur ces routes dangereuses, et cela vaut aussi pour le Sénégal. Je ne peux donner un taux exact de départ, car le nombre de personnes qui prennent la mer ne peut être établi avec précision. C’est pourquoi les chiffres posent toujours problème en Afrique et même du côté espagnol, les données fournies sont globales et ne comptabilisent pas ceux qui meurent en route ou disparaissent.
Des femmes viennent du Sénégal seules, avec leurs enfants, ou avec leur mari et arrivent dans les îles en pirogue. Elles sont les plus exposées : victimes de viols, d’agressions, de harcèlements, de chantages. Dans une enquête menée pour le journal allemand et intitulée Horreur en haute mer, nous avons recueilli des témoignages de femmes déclarant avoir été victimes de viols à bord même des pirogues.
Comment décririez-vous la réalité de la migration irrégulière à partir de vos expériences de terrain ?
Douloureuse ! La migration irrégulière n’est que douleur, de la préparation du voyage jusqu’à l’arrivée. Toutes ces personnes qui prennent les pirogues, si elles avaient eu le choix, la majorité n’aurait jamais quitté leur pays. J’ai été dans des maisons de migrants morts en naufrage à Mbour : ils vivaient dans une telle misère que, sans cautionner leur choix, on le comprend.
La douleur de la vie au pays pousse le migrant à travailler comme un forcené pour payer son billet. Vient ensuite la douleur de braver la mer au risque de perdre la vie, de voir des gens mourir en mer, d’arriver traumatisés pour se rendre compte que la réalité est différente de ce qu’on imaginait. C’est là qu’un autre combat commence : la vie dans les camps, la régularisation, l’incertitude d’être régularisé. Sans papiers, point de travail stable, ni de logement, ni de vie digne. J’ai vu en France des gens vivant depuis des années sans papiers dans des squats semblables à des dépotoirs. La douleur de laisser une famille qui compte sur soi, alors qu’on peine à récolter les fruits du sacrifice du voyage. Au final, les migrants portent un traumatisme à vie et ce traumatisme, ils nous le transmettent, à nous qui sommes en contact direct avec eux.
Vous avez fait le choix de sacrifier une partie de votre carrière pour cette cause. Que représente ce choix pour vous aujourd’hui ?
Quand je regarde ce que j’ai accompli en seulement deux ans, je suis fière. Ce choix, je ne le regretterai jamais. Oui, j’ai sacrifié une carrière, une vie, une famille, un pays, des proches, pour venir en terrain nouveau et tout recommencer ailleurs, mais ce choix me donne plus de force pour avancer. Même si c’est dur et c’est vraiment dur, je tiens le coup. Quand je parle à ces parents de migrants qui parfois me parlent en larmes, qui prient pour moi quand je les aide à retrouver leur enfant, je me dis que c’est le meilleur choix que j’aie jamais fait.
L’autre jour, un parent de victime m’a dit : « Tu as essuyé les larmes de beaucoup de parents. » Il m’a arraché une larme, car ce que je fais, je le fais par devoir, au point de sacrifier beaucoup de choses. Je trime. Quand on porte un projet seul, sans financement, c’est très dur. Mais ce que je reçois est plus riche que de l’argent : réussir à apaiser un parent, lui donner une information sur son fils ou sa fille, l’aider à retrouver son enfant, l’aider à garder espoir même quand, au fond, on sait que l’enfant est mort. Je prends sur moi leurs maux, comme une thérapie pour eux. Et j’avoue que cela m’épuise parfois jusqu’au burn-out, tant ces histoires sont lourdes et douloureuses.
Selon vous, quelles sont les erreurs ou insuffisances les plus fréquentes dans le traitement médiatique de la migration ?
Je parlerai surtout du traitement africain. La façon dont nous abordons le sujet doit être différente de celle de nos confrères européens, qui font par ailleurs un excellent travail. Nous devons davantage raconter les vies de ces migrants, parler des histoires qui poussent les jeunes à prendre la pirogue et non faire du copier-coller en nous concentrant sur les chiffres, les accords, les conventions. Il faut humaniser le traitement de l’information.
Pour les médias européens, la question de la migration est une crise à régler, un problème technique. Or ce sont des êtres humains dont on parle. On devrait parler de mouvements humains plutôt que de crises. Pour eux, c’est une crise ; pour nous, c’est une jeunesse qui se meurt en mer. Humanisons le traitement. Et ne parlons pas de migration uniquement quand survient un drame.
Pouvez-vous partager une rencontre ou une histoire qui vous a particulièrement marquée dans votre travail ?
Je ne peux pas vous donner un seul nom, un seul visage parce que ce métier m’en a donné des dizaines, et chacun a laissé une empreinte différente.
Il y a le pêcheur de Bargny qui m’a raconté avoir regardé une petite fille mourir lors d’un naufrage au large de la Gambie. Il n’a pas pu la sauver. Il vit avec ça.
Il y a ce jeune Sénégalais qui a vu, de ses propres yeux, trois pirogues s’engloutir derrière la sienne. Trois pirogues. Des dizaines de personnes. Disparues en quelques minutes. Lui a survécu et il ne sait toujours pas pourquoi lui et pas eux.
Il y a Nakata, jeune Guinéen, sept ans d’attente dans un squat de Toulouse. Sept ans à vivre entre deux portes ni expulsé, ni régularisé. Une vie suspendue.
Il y a Maman Amy N’Diaye qui attend encore le retour de son fils. Il est arrivé à El Hierro dans un état déchirant. Et depuis plus rien. Plus de voix. Plus de traces. Une mère qui attend dans le silence le plus cruel qui soit.
Il y a Khalil aujourd’hui en situation régulière, mais marqué à vie. Capturé par des rebelles Touaregs qui l’ont vendu. Le désert algérien traversé au milieu des cadavres. Une femme morte sur la route, son bébé vivant dans les bras d’un inconnu. Et les forêts marocaines avec tout ce que les femmes y ont subi et que je ne peux pas nommer sans que la voix me manque.
Chaque histoire a sa particularité. Chaque visage a sa douleur propre. Et je vous mentirais si je vous disais que je traite tout cela avec distance professionnelle.
Il m’arrive de pleurer en écrivant pas par faiblesse, mais parce que si ces histoires ne nous touchent plus, c’est qu’on a perdu quelque chose d’essentiel dans ce métier. Ce qui m’a transformée, ce n’est pas une seule histoire. C’est leur accumulation. C’est le poids de toutes ces vies que j’ai portées dans mon carnet et que je continue de porter.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées en tant que journaliste engagée sur ces questions sensibles ?
La principale difficulté pour moi a été de passer du statut de journaliste salariée à celui de journaliste indépendante (rires). Ne plus compter sur un salaire fixe en fin de mois, ne gagner que par collaboration, rend l’avenir parfois incertain. Si je n’ai pas encore tourné le deuxième volet de mon documentaire, c’est précisément parce que je suis bloquée par le budget. Tout ce que je gagne, je le réinvestis dans le projet.
Pour le reste, c’est un travail de terrain ce que je fais depuis seize ans, peut-être avec davantage de risques. Le terrain, ce n’est pas glamour. Ce sont des nuits sans sommeil à écouter des récits qui vous brisent, tout en devant tenir, car si vous vous effondrez, vous ne pouvez plus être utile. C’est marcher sur des plages de départ au Sénégal en sachant que certains de ceux que vous croisez ne reviendront pas. C’est arriver aux Canaries et voir dans les yeux des survivants une lumière étrange mélange de soulagement et de deuil. Deuil de ceux qu’ils ont perdus en route, deuil de la vie qu’ils ont laissée derrière eux.
C’est aussi faire face à des migrants sur la défensive, parfois violents. Un jour, lors d’un reportage en France dans un squat, il a fallu escalader une fenêtre pour entrer. Les jeunes sur place fumaient de la drogue. Quand l’un d’eux a vu mon collègue Antonio, il a voulu le faire partir. J’ai dû me placer face à lui pour le calmer, lui parler, lui expliquer les qualités d’Antonio l’une des personnes les plus sensibles à la cause des migrants que je connaisse. J’étais face à quelqu’un dans un état altéré, dans un squat où une bagarre à l’arme blanche avait eu lieu une semaine auparavant. Parfois aussi, des responsables officiels refusent de parler, et cela bloque le travail durant des mois.
Avez-vous observé des changements positifs grâce à votre travail ou à celui d’autres acteurs dans ce domaine ?
Oui, beaucoup. Avant, on ne parlait quasiment pas de migration. Aujourd’hui, je bombarde les gens de ces sujets, au point qu’on me présente comme une référence sur les questions migratoires. En deux ans, le nombre d’arrivées a également baissé : de 62 % en 2025 par rapport à 2024, et de 82 % en 2026 par rapport à l’année précédente. Des accords ont certes été conclus, mais je me dis que notre travail a aussi son impact. Parler de migration, faire des analyses à la radio et à la télévision, témoigner de faits réels dont je suis le témoin tout cela contribue à maintenir l’alerte.
Qu’on en tienne compte ou non, je continuerai. On ne sera peut-être pas témoins de la fin de ce phénomène, mais si nous pouvons peser sur son évolution pour que les générations à venir comprennent qu’elles n’ont pas besoin de migrer pour réussir qu’elles n’ont pas à prendre de tels risques, alors c’est à l’Africain de faire avancer l’Afrique en restant chez lui.
Cet engagement a-t-il eu un impact sur votre vie personnelle ou familiale ? Si oui, comment avez-vous réussi à concilier mission et équilibre de vie ?
Oui, beaucoup. Je vois rarement ma famille. Je m’adapte et j’essaie d’allier les deux du mieux possible. Si j’avais un enfant, ce serait plus compliqué ou il (elle) serait mon partenaire de route. Sans enfant, je gère plus facilement.
Comment votre entourage et, plus largement, la société sénégalaise ont-ils perçu votre choix de vous engager pleinement sur les questions de migration ?
Ils ont respecté mon choix. Je suis de nature à prendre mes décisions, et j’ai une phrase que je répète souvent : je prends le risque. Je peux réussir comme je peux échouer mais si j’échoue, je me relève et j’avance. Quand je suis partie, certains ont pleuré, ont eu de la compassion pour moi, sachant que ce ne serait pas évident. Moi, j’avais toujours le sourire. Beaucoup me demandent encore : « Tu rentres quand ? » Je leur réponds : « Je ne sais pas. »
La société me renvoie des encouragements et des félicitations pour mon engagement. Certains me disent courageuse, tenace. Moi, je ne vois rien d’extraordinaire dans ce que je fais c’est du journalisme, rien de plus. Mais il y en a qui m’en veulent, car j’aurais sacrifié une belle carrière au Sénégal entre la presse écrite et la télévision pour ne plus parler que de choses tristes, que de morts, comme me le reproche souvent mon ami Moussa Sarr. J’en rigole. Mais c’est la réalité de la vie, et il ne faut pas se voiler la face. Je montre les choses crûment, les cadavres, même réduits à des squelettes, tels qu’ils sont pour que chacun soit le relais auprès de son entourage.
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes journalistes et aux jeunes tentés par la migration irrégulière ?
Aux jeunes journalistes, je dis simplement : soyez humains dans le récit. Soyez le relais de ces histoires pour qu’elles parviennent aux oreilles des décideurs. Même si cela dérange, parlons-en. Montrons les images, les vidéos. Informons tout en sensibilisant. Nous sommes des acteurs au cœur de la lutte contre ce phénomène. Et la meilleure façon d’y contribuer, c’est de continuer à raconter des vies. Brisons les stéréotypes avec nos plumes, nos voix, nos visages.
Propos recueillis par Kada Tandina
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