Me Moussa Sarr : « Une prospérité qui ignore les droits humains et l’environnement n’est pas durable »

Rédigé par Dakarposte le Mardi 29 Septembre 2026 à 22:06 modifié le Mercredi 30 Septembre 2026 00:07

Dakar a accueilli, ce mardi 29 septembre 2026, la cinquième édition du Forum africain sur les entreprises et les droits de l’homme, autour d’une question devenue centrale pour l’avenir du continent : comment concilier l’impératif de développement économique avec le respect de la dignité humaine et la préservation d’un environnement sain ?

C’est à l’Hôtel Azalaï que se sont retrouvés représentants des États, organisations internationales et régionales, diplomates, acteurs du secteur privé, experts, universitaires, organisations de la société civile et représentants des communautés affectées. Une convergence d’acteurs qui traduit, selon le ministre de la Justice, Garde des Sceaux, Me Moussa Sarr, l’urgence de construire un modèle de développement dans lequel la croissance ne se ferait jamais au détriment des droits fondamentaux.

En ouvrant les travaux, le Garde des Sceaux a placé la rencontre sous le signe d’un principe simple : le développement de l’Afrique ne saurait être durable s’il renonce à la justice sociale, à la protection de l’environnement et au respect des droits humains. Le thème de cette cinquième édition, « Réaliser le droit à un environnement propre, sain et durable grâce à une conduite responsable des entreprises », s’inscrit précisément dans cette exigence.

Me Moussa Sarr a rappelé que ce droit n’est pas une construction juridique récente sur le continent africain. Dès 1981, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples consacrait, en son article 24, le droit de tous les peuples à un environnement satisfaisant et global, propice à leur développement. Une disposition dont la portée historique a été soulignée par le ministre, qui a rappelé que la réunion d’experts ayant préparé le texte de la Charte s’était tenue à Dakar en 1979, sous la présidence du magistrat sénégalais Kéba Mbaye.

Quarante ans plus tard, la reconnaissance internationale de ce droit s’est renforcée. En 2022, l’Assemblée générale des Nations Unies a reconnu le droit à un environnement propre, sain et durable comme un droit humain. Selon le ministre, plus de quarante-cinq pays africains l’ont désormais intégré dans leur ordre juridique, tandis que la Constitution sénégalaise en garantit également le principe.

La question n’est donc plus celle de la reconnaissance du droit, mais de son effectivité. Et c’est précisément là que se situe l’un des principaux enjeux du Forum : déterminer comment prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement liées aux activités économiques, notamment dans les secteurs les plus sensibles.

Les chiffres donnent la mesure du défi. Selon la note conceptuelle du Forum citée dans le discours du ministre, l’Afrique perdrait chaque année près de 195 milliards de dollars du fait de la dégradation de l’environnement, des flux financiers illicites et de l’exploitation non durable de ses ressources. Derrière ces pertes, Me Moussa Sarr a rappelé qu’il existe surtout des réalités humaines : le pêcheur confronté à la diminution de ses prises, l’éleveur privé d’accès à l’eau ou encore l’enfant exposé à la pollution de l’air.

Cette problématique prend une résonance particulière en 2026, année placée par l’Union africaine sous le signe de l’eau et de l’assainissement. Pour le Sénégal, comme pour de nombreux pays africains, la question de l’accès à l’eau potable touche directement à la santé publique, à la dignité et aux conditions de vie des populations.

Mais le continent ne part pas de rien. Le Kenya, l’Ouganda, le Nigeria, le Liberia et le Ghana ont déjà adopté des plans d’action nationaux sur les entreprises et les droits de l’homme. D’autres pays, dont le Sénégal, poursuivent leur processus d’élaboration. À l’échelle continentale, l’Agenda 2063 de l’Union africaine et l’Accord portant création de la Zone de libre-échange continentale africaine offrent également des cadres susceptibles de renforcer cette dynamique.

Le Sénégal entend précisément inscrire son action dans cette évolution continentale.

Depuis 2023, le pays travaille à l’élaboration de son propre Plan d’action national sur les entreprises et les droits de l’homme, dans le cadre d’une démarche présentée comme inclusive, associant institutions publiques, entreprises, organisations syndicales, société civile, communautés locales et experts.

Le processus a franchi une étape importante en septembre 2025 avec la validation technique du document. Sa validation politique devrait désormais intervenir prochainement, selon l’annonce faite par le ministre de la Justice.

Ce plan répond également aux recommandations formulées dans le cadre du quatrième cycle de l’Examen périodique universel, notamment celles relatives au renforcement de la gouvernance des secteurs économiques sensibles et, en particulier, des industries extractives.

L’enjeu est d’autant plus stratégique que le Sénégal est désormais entré dans l’ère de l’exploitation de ses ressources pétrolières et gazières. Le développement de ces secteurs ouvre des perspectives économiques considérables, mais soulève également des exigences particulières en matière de transparence, de protection des communautés, de préservation de l’environnement et de responsabilité des entreprises.

Le ministre a ainsi rappelé un principe constitutionnel majeur : les ressources naturelles appartiennent au peuple. Leur exploitation doit donc, selon cette orientation, répondre à une exigence de justice entre les générations. Les ressources d’aujourd’hui ne doivent pas compromettre les droits de ceux qui vivront demain.

Cette philosophie rejoint les orientations de la Vision « Sénégal 2050 », présentée comme le cadre de transformation nationale plaçant l’humain au cœur des politiques publiques.

Pour accompagner cette ambition, le Sénégal entend également renforcer le troisième pilier des Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme : l’accès à la réparation. Adoptés en 2011 par le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, ces principes reposent sur trois responsabilités complémentaires : l’État doit protéger les droits humains, les entreprises doivent les respecter et les victimes doivent pouvoir accéder à des mécanismes de réparation.

Sur ce dernier point, Me Moussa Sarr a affiché une attention particulière en sa qualité de ministre de la Justice. « Un droit sans juge reste une promesse », a-t-il déclaré, soulignant la nécessité de rendre les voies de recours accessibles aux communautés affectées par les activités économiques.

Le ministère entend ainsi faciliter leur accès aux juridictions, renforcer la formation des magistrats et des auxiliaires de justice en droit de l’environnement et en matière d’entreprises et de droits de l’homme, mais aussi encourager des mécanismes non judiciaires de règlement des plaintes, crédibles et accessibles, en collaboration avec la Commission nationale des droits de l’homme.

Le message adressé au secteur privé se veut, lui aussi, sans ambiguïté : la conduite responsable des entreprises ne doit pas être considérée comme un obstacle à l’investissement. Elle doit au contraire contribuer à sa pérennité en renforçant la confiance des communautés et la stabilité des projets.

Le Sénégal entend ainsi maintenir son ouverture aux investissements tout en affirmant ses exigences : respect de la loi, des populations, des droits humains et de l’environnement.

À travers ce Forum, Dakar entend donc inscrire la question des entreprises et des droits de l’homme dans une perspective résolument africaine. Il ne s’agit plus seulement de définir des principes, mais de réfléchir aux moyens de les traduire dans les politiques publiques, dans les pratiques des entreprises et dans les mécanismes de protection et de réparation.

La rencontre intervient d’ailleurs dans le prolongement des travaux déjà engagés sur le continent. Après Accra, Lusaka, Addis-Abeba et Nairobi, le Forum africain sur les entreprises et les droits de l’homme poursuit à Dakar son travail de réflexion sur la mise en œuvre des Principes directeurs des Nations Unies.

Pour le Sénégal, cette édition revêt une dimension particulière. À l’heure où le pays exploite ses ressources pétrolières et gazières et cherche à accélérer sa transformation économique, la question n’est plus seulement de savoir combien de richesses peuvent être produites, mais dans quelles conditions elles le seront et au bénéfice de qui.

Le principe défendu par le Garde des Sceaux tient en une formule : une prospérité qui ignore les droits humains et l’environnement ne saurait être durable.

Et c’est peut-être là que se trouve l’essentiel du rendez-vous de Dakar : faire en sorte que la croissance économique ne soit pas une fin en soi, mais un instrument au service des populations, de leur dignité et de leur avenir.

Car, comme l’a rappelé Me Moussa Sarr en conclusion de son intervention, les générations futures ne jugeront pas seulement les engagements pris aujourd’hui. Elles les mesureront à la qualité de l’eau qu’elles boiront, de l’air qu’elles respireront et des terres qu’elles pourront encore cultiver.

Mamadou Ndiaye
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