Ousmane Sonko : quand la peur de perdre le pouvoir finit par se substituer à la promesse de transformer le Sénégal

Rédigé par Dakarposte le Lundi 17 Aout 2026 à 00:37 modifié le Lundi 17 Aout 2026 02:42

La sortie médiatique d’Ousmane Sonko, dimanche soir, était manifestement très attendue. Elle le fut peut-être davantage encore par ceux qui espéraient y trouver les signes d’un nouveau cap que par ses inconditionnels, déjà convaincus de la justesse de chacune de ses paroles.

Mais au lendemain de cet entretien, une phrase résonne plus que les autres : « Si Pastef perd l’Assemblée, ce pays va vers le gouffre. » Une formule lourde de sens, qui suscite déjà de nombreux commentaires et interroge, tant elle semble réduire l’avenir d’une nation à celui d’un parti politique.

Le paradoxe est saisissant. Celui qui prétendait incarner le renouveau politique, la rupture et une nouvelle conception de la gouvernance semble désormais raisonner dans les termes les plus classiques de la conservation du pouvoir : si notre parti perd, le pays court à la catastrophe. Autrement dit, Pastef serait-il devenu le Sénégal et le Sénégal, Pastef ? Il faut oser le dire : une telle équation relève davantage de l’imposture politique que d’une conception républicaine du pouvoir.

Une nation ne se confond jamais avec un parti. Un État ne saurait être la propriété d’une formation politique, fût-elle arrivée au pouvoir avec une formidable espérance populaire.
Le Sénégal est infiniment plus ancien, plus vaste et plus durable que Pastef. Son histoire, ses institutions, ses territoires, ses générations et son peuple ne sauraient être enfermés dans les intérêts électoraux d’une organisation politique.

Cette déclaration révèle surtout quelque chose de beaucoup plus intéressant : la perspective même d’une défaite semble désormais entrer dans le logiciel politique d’Ousmane Sonko. Qui aurait imaginé, il y a encore quelques années, entendre le leader de Pastef évoquer lui-même l’hypothèse d’une perte de l’Assemblée nationale et, plus encore, l’associer à la perspective d’un pays précipité vers le « gouffre » ? Celui qui se présentait comme l’homme d’une victoire historique semble découvrir, à son tour, que le pouvoir n’est jamais acquis à perpétuité.

Et c’est peut-être là que réside le véritable enseignement de cette sortie médiatique.
Car il ne suffit plus de parler de la conquête du pouvoir. Il faut désormais répondre de son exercice.

Les Sénégalais ont entendu les promesses. Ils ont entendu parler de rupture, de transformation systémique, de souveraineté, de justice, de prospérité, de meilleure gouvernance et d’un changement presque radical de leur quotidien. Ils ont entendu annoncer qu’une fois le pouvoir conquis, les choses iraient rapidement mieux.

Or le peuple, lui, n’a pas changé. Il continue de vivre ses difficultés quotidiennes, de subir la cherté de la vie, de chercher du travail, de s’interroger sur son avenir et de regarder les dirigeants à l’œuvre.
Le temps des promesses absolues est passé. Celui du bilan commence.
C’est précisément pourquoi la sortie de Sonko laisse un goût étrange. Plutôt que de s'attarder sur les résultats obtenus, il semble encore vouloir ramener le débat à la menace, à l’opposition, aux complots supposés et à la nécessité de conserver coûte que coûte la majorité parlementaire. Comme si, après avoir promis la prospérité, il fallait désormais expliquer que sans une majorité Pastef, le Sénégal serait condamné au désastre.

À écouter cette rhétorique, on pourrait presque croire que l’avenir du pays dépend exclusivement du maintien d’un appareil partisan. Or c’est exactement le contraire d’une démocratie mature : un gouvernement doit pouvoir être contrôlé, contesté et éventuellement battu sans que la République ne s’effondre.

Si une alternance parlementaire suffisait à conduire un pays au gouffre, ce ne serait pas la faute du peuple, mais celle d’institutions devenues excessivement dépendantes d’un seul parti.

Il faut également revenir sur le dispositif médiatique choisi pour cette intervention. Plusieurs des organes retenus sont régulièrement présentés, notamment sur les réseaux sociaux, comme proches d’Ousmane Sonko et de son courant politique. Ce qualificatif ne constitue pas en soi une vérité établie et ne saurait remettre en cause leur travail journalistique. Mais le fait demeure : le choix d’un cadre médiatique soigneusement maîtrisé donne à cette sortie une tonalité particulière.

On était loin d’un exercice contradictoire où le principal responsable de la majorité parlementaire aurait été confronté à un feu nourri de questions provenant d’horizons éditoriaux différents.

Cette sélection a d’ailleurs nourri les commentaires. Beaucoup y voient le prolongement d’une communication politique parfaitement huilée, dans laquelle l’interview sert davantage à conforter un récit qu’à véritablement l’éprouver. Et lorsque les questions les plus embarrassantes sont évitées ou insuffisamment creusées, le téléspectateur ne peut que rester sur sa faim. Car les questions essentielles demeurent.

Qu’en est-il des fameuses promesses de prospérité rapide ? Qu’en est-il de la transformation radicale annoncée ? Qu’en est-il de l’amélioration immédiate du quotidien des Sénégalais ? Qu’en est-il de la baisse du coût de la vie, de la création massive d’emplois, de la souveraineté économique et de toutes ces annonces qui avaient nourri une espérance considérable ? Le pouvoir dispose désormais de leviers institutionnels considérables. Il lui revient donc moins de promettre que de démontrer.

À force de désigner des adversaires, des comploteurs, des obstacles institutionnels ou des héritages du passé, le risque est grand de donner le sentiment que la promesse électorale s’est transformée en éternelle justification. Or gouverner consiste précisément à assumer la réalité, avec ses contraintes, ses échecs comme ses réussites.

La phrase sur le « gouffre » est, à cet égard, révélatrice. Elle peut être interprétée comme une mise en garde politique, mais elle peut aussi être perçue comme une forme de chantage émotionnel adressé à l’électorat : votez pour nous, sinon le pays sombrera.
Ce genre de raisonnement appartient davantage à la logique de la peur qu’à celle de la confiance.

Et puis, il y a cette autre formule : « Nous sommes prêts à gagner toute forme d’élections organisée au Sénégal. » Voilà une assurance qui tranche singulièrement avec l’évocation, dans la même séquence, de la possibilité de perdre l’Assemblée.

Le disque semble parfois rayé : conquérir, conserver, gagner, résister, combattre. Mais le Sénégal ne se résume pas à une bataille électorale permanente.
Le peuple attend autre chose.

Il attend que ceux qui avaient promis de changer le pays lui montrent concrètement ce qui a changé. Il attend des résultats plutôt que des slogans, des politiques publiques plutôt que des récits de combat, de la sérénité plutôt qu’une dramaturgie politique perpétuelle.
Il attend surtout que ses dirigeants comprennent qu’ils ne sont que les dépositaires temporaires d’un pouvoir qui appartient, en dernière instance, au peuple.

Ousmane Sonko a longtemps parlé au nom d’un peuple présenté comme impatient de tourner la page. Il lui appartient désormais d’entendre ce même peuple lorsqu’il exprime ses déceptions, ses interrogations ou ses exigences.

Le peuple n’a pas changé ; c’est le pouvoir qui a changé de mains. Et c’est précisément parce qu’il n’a pas changé qu’il est en droit de demander des comptes à ceux qui lui avaient promis monts et merveilles.

Alors, lorsque le chef de Pastef évoque lui-même la possibilité de perdre l’Assemblée nationale, faut-il y voir une simple précaution stratégique ? Une intuition électorale ? Une inquiétude réelle ? Ou, plus profondément, le premier aveu que le pouvoir n’est plus aussi solidement arrimé qu’il le prétendait ?

Une chose est certaine : nul parti n’est éternel, nul pouvoir n’est perpétuel et aucun homme, aussi populaire soit-il, ne peut s’identifier à lui seul à une nation.

Le Sénégal survivra à Pastef comme il a survécu à toutes les formations politiques qui l’ont précédé.
Et si cette déclaration constitue réellement un signe annonciateur d’une fin de cycle, l’histoire, elle, saura le dire.
Pour l’heure, une seule certitude demeure : après les promesses, l’heure des comptes approche. Et cette fois, il ne suffira peut-être plus de parler pour convaincre.
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