Le Paraguay traverse l’une des plus graves turbulences politiques et financières de son histoire récente. Ce jeudi 5 novembre, le président Santiago Peña a annoncé sa démission, alors que le Parlement s’apprêtait à sceller son sort par un vote de destitution présenté comme unanime.
À l’origine de cette débâcle institutionnelle, l’effondrement retentissant d’Ueno Bank, établissement de crédit numérique dont les liens avec les cercles du pouvoir ont placé l’exécutif au cœur d’une tempête mêlant soupçons de complaisance, défaillances de contrôle et colère populaire.
Dakarposte a appris que depuis trois jours, Asunción est le théâtre de manifestations d’une rare intensité. Retraités, salariés, étudiants et petits épargnants sont descendus dans les rues pour réclamer la restitution de leurs économies et exiger le départ du chef de l’État.
Désavoué jusque dans les rangs de sa propre formation politique, le Parti Colorado, Santiago Peña a fini par céder sous la pression. Dans une allocution vidéo diffusée sur le réseau X, alors que le Parlement s’apprêtait à prononcer sa destitution, il a justifié son retrait par la nécessité de préserver « la stabilité du pays et la paix sociale ». L’ancien technocrate, réputé proche allié du président américain Donald Trump, a présenté ses excuses à la population, tout en récusant l’idée d’avoir délibérément trahi sa confiance.
Mais derrière cette chute politique se dessine surtout le naufrage d’une institution bancaire qui, en quelques années, avait réussi à s’imposer dans le quotidien des Paraguayens. Rebaptisée après la transformation d’une société financière vieille de plusieurs décennies, Ueno Bank avait obtenu sa licence bancaire en 2023. L’établissement avait alors déployé une stratégie commerciale particulièrement offensive : offres de remboursement sur les achats alimentaires, multiplication des points de service et opérations de communication à grande échelle. Avec plus de 70 agences, le parrainage de l’équipe nationale de football et son nom apposé sur le principal stade du pays, la banque s’était progressivement installée au cœur du paysage économique et populaire paraguayen.
Cette ascension fulgurante s’est accompagnée d’une proximité croissante avec les finances publiques. Sous la présidence de Santiago Peña, les dépôts des institutions étatiques ont afflué dans les comptes de l’établissement.
Le mois dernier, Ueno déclarait détenir près de 800 millions de dollars de fonds publics, soit environ un quart de l’ensemble de ses dépôts. Parmi ces ressources figuraient notamment des sommes issues de la caisse publique de retraite et d’assurance maladie, ainsi que des fonds provenant des opérateurs des gigantesques barrages hydroélectriques du pays.
Or, tandis que l’épargne des retraités et les deniers publics s’accumulaient dans les coffres de la banque, les signaux d’alerte se multipliaient au sein de la Banque centrale. En juin, ses inspecteurs auraient relevé des pratiques récurrentes de prêts risqués consentis à des personnes et à des entreprises liées aux propriétaires de l’établissement. Selon les informations rapportées par le quotidien paraguayen ABC Color, certaines opérations auraient largement dépassé les plafonds autorisés par la loi, sans garanties suffisantes pour couvrir les créances en cas de défaillance des emprunteurs.
Ces avertissements n’auraient toutefois pas infléchi la position du chef de l’État. Santiago Peña a, à plusieurs reprises, défendu Ueno Bank ainsi que le dispositif de supervision de la Banque centrale. Le mois dernier encore, il balayait les inquiétudes exprimées autour de l’établissement, les présentant comme une campagne de dénigrement susceptible de semer la panique parmi les déposants. Une posture qui lui est aujourd’hui vivement reprochée par une partie de l’opinion publique, convaincue que les autorités ont tardé à prendre la mesure du péril.
Lundi, le fragile édifice s’est brutalement fissuré. Les autorités de régulation, qui examinaient les prêts accordés à des entreprises liées aux propriétaires d’Ueno, auraient découvert des crédits insuffisamment documentés ainsi que des dépenses indûment comptabilisées parmi les actifs de la banque. Après rectification des comptes, les fonds propres de l’établissement seraient tombés à moins de la moitié du seuil minimal exigé par la réglementation. Face à l’ampleur du déficit, la Banque centrale a placé Ueno sous son contrôle dès mardi, annonçant son intention de transférer les comptes des clients et les actifs encore valorisables vers d’autres établissements, avant de procéder à la liquidation du reliquat.
Pour les déposants, le réveil a été brutal. L’application mobile, les cartes bancaires et les services de transfert ont cessé de fonctionner, tandis que les agences fermaient leurs portes. Des milliers de clients, privés d’accès à leurs économies, se sont retrouvés dans l’incertitude, certains faisant le pied de grue devant les guichets dans l’espoir de récupérer leur argent. Mercredi, la ruée vers les autres établissements bancaires a provoqué des perturbations, allant jusqu’à la paralysie temporaire des applications mobiles de plusieurs concurrents. La défiance à l’égard d’Ueno menaçait ainsi de se transformer en crise de confiance pour l’ensemble du système financier.
Les autorités ont tenté d’éteindre l’incendie. Elles ont appelé la population au calme et assuré que les opérations de remboursement avaient commencé. Environ 280 000 personnes qui ne détenaient de compte que chez Ueno auraient notamment bénéficié de l’ouverture de nouveaux comptes dans d’autres banques, dans le cadre du dispositif de transfert des clients.
Ces mesures n’ont cependant pas suffi à apaiser la rue. Mercredi, des centaines de retraités, de déposants, d’étudiants et de travailleurs ont convergé vers les artères de la capitale. Aux cris de « On veut ta tête, Peña ! », les manifestants ont réclamé la destitution du président, dénoncé sa proximité présumée avec les intérêts de la banque et exigé la restitution de leurs économies. La police antiémeute a eu recours aux gaz lacrymogènes et aux balles en caoutchouc pour disperser la foule.
La contestation a également gagné le front social. Jeudi, des centaines de salariés d’Ueno Bank et d’autres entreprises appartenant au Grupo Vázquez, le conglomérat auquel l’établissement est rattaché, ont manifesté devant le ministère du Travail. Leur colère portait autant sur l’incertitude entourant leur avenir professionnel que sur les salaires impayés et les indemnités de licenciement qu’ils réclament. Pour ces employés, la faillite de leur employeur menace désormais de précipiter des centaines de familles dans une précarité brutale.
Au-delà du désastre bancaire, c’est donc tout un système de relations entre pouvoir politique, intérêts économiques et organes de régulation qui se retrouve sur le banc des accusés. Pour de nombreux manifestants, l’effondrement d’Ueno ne saurait être réduit à une simple succession de décisions financières hasardeuses : il constituerait l’illustration d’une corruption institutionnelle profondément enracinée. Le dernier indice de perception de la corruption publié par Transparency International place d’ailleurs le Paraguay parmi les pays les plus mal classés d’Amérique du Sud, derrière le Venezuela seulement, selon les éléments avancés dans ce contexte.
« C’est une nouvelle attaque contre des citoyens honnêtes et travailleurs, des personnes dont les petites économies sont le fruit d’années de labeur », a dénoncé Belarmino Balbuena. Dans la rue, Luis Pineda a, lui, directement mis en cause le président et le Parti Colorado : « Santiago Peña et le Parti Colorado ont volé toutes nos économies », a-t-il scandé, avant de dénoncer « 70 ans de pillage ».
La succession de Santiago Peña revient désormais au vice-président Pedro Alliana, appelé à conduire le mandat jusqu’en août 2028. Mais l’alternance à la tête de l’État ne suffira pas, à elle seule, à refermer la plaie ouverte par la défaillance d’Ueno Bank. Des centaines de milliers de déposants attendent toujours des garanties concrètes sur la récupération de leurs avoirs, tandis que les salariés réclament le paiement de leurs droits et que la population exige des comptes.
Au Paraguay, la chute de Santiago Peña pourrait ainsi n’être que le premier acte d’une crise dont les ramifications politiques, économiques et judiciaires restent à mesurer. Car lorsque l’épargne des citoyens se retrouve prise au piège d’un système bancaire défaillant, la défiance ne s’arrête pas aux portes des agences : elle finit par ébranler jusqu’aux fondations du pouvoir.
À l’origine de cette débâcle institutionnelle, l’effondrement retentissant d’Ueno Bank, établissement de crédit numérique dont les liens avec les cercles du pouvoir ont placé l’exécutif au cœur d’une tempête mêlant soupçons de complaisance, défaillances de contrôle et colère populaire.
Dakarposte a appris que depuis trois jours, Asunción est le théâtre de manifestations d’une rare intensité. Retraités, salariés, étudiants et petits épargnants sont descendus dans les rues pour réclamer la restitution de leurs économies et exiger le départ du chef de l’État.
Désavoué jusque dans les rangs de sa propre formation politique, le Parti Colorado, Santiago Peña a fini par céder sous la pression. Dans une allocution vidéo diffusée sur le réseau X, alors que le Parlement s’apprêtait à prononcer sa destitution, il a justifié son retrait par la nécessité de préserver « la stabilité du pays et la paix sociale ». L’ancien technocrate, réputé proche allié du président américain Donald Trump, a présenté ses excuses à la population, tout en récusant l’idée d’avoir délibérément trahi sa confiance.
Mais derrière cette chute politique se dessine surtout le naufrage d’une institution bancaire qui, en quelques années, avait réussi à s’imposer dans le quotidien des Paraguayens. Rebaptisée après la transformation d’une société financière vieille de plusieurs décennies, Ueno Bank avait obtenu sa licence bancaire en 2023. L’établissement avait alors déployé une stratégie commerciale particulièrement offensive : offres de remboursement sur les achats alimentaires, multiplication des points de service et opérations de communication à grande échelle. Avec plus de 70 agences, le parrainage de l’équipe nationale de football et son nom apposé sur le principal stade du pays, la banque s’était progressivement installée au cœur du paysage économique et populaire paraguayen.
Cette ascension fulgurante s’est accompagnée d’une proximité croissante avec les finances publiques. Sous la présidence de Santiago Peña, les dépôts des institutions étatiques ont afflué dans les comptes de l’établissement.
Le mois dernier, Ueno déclarait détenir près de 800 millions de dollars de fonds publics, soit environ un quart de l’ensemble de ses dépôts. Parmi ces ressources figuraient notamment des sommes issues de la caisse publique de retraite et d’assurance maladie, ainsi que des fonds provenant des opérateurs des gigantesques barrages hydroélectriques du pays.
Or, tandis que l’épargne des retraités et les deniers publics s’accumulaient dans les coffres de la banque, les signaux d’alerte se multipliaient au sein de la Banque centrale. En juin, ses inspecteurs auraient relevé des pratiques récurrentes de prêts risqués consentis à des personnes et à des entreprises liées aux propriétaires de l’établissement. Selon les informations rapportées par le quotidien paraguayen ABC Color, certaines opérations auraient largement dépassé les plafonds autorisés par la loi, sans garanties suffisantes pour couvrir les créances en cas de défaillance des emprunteurs.
Ces avertissements n’auraient toutefois pas infléchi la position du chef de l’État. Santiago Peña a, à plusieurs reprises, défendu Ueno Bank ainsi que le dispositif de supervision de la Banque centrale. Le mois dernier encore, il balayait les inquiétudes exprimées autour de l’établissement, les présentant comme une campagne de dénigrement susceptible de semer la panique parmi les déposants. Une posture qui lui est aujourd’hui vivement reprochée par une partie de l’opinion publique, convaincue que les autorités ont tardé à prendre la mesure du péril.
Lundi, le fragile édifice s’est brutalement fissuré. Les autorités de régulation, qui examinaient les prêts accordés à des entreprises liées aux propriétaires d’Ueno, auraient découvert des crédits insuffisamment documentés ainsi que des dépenses indûment comptabilisées parmi les actifs de la banque. Après rectification des comptes, les fonds propres de l’établissement seraient tombés à moins de la moitié du seuil minimal exigé par la réglementation. Face à l’ampleur du déficit, la Banque centrale a placé Ueno sous son contrôle dès mardi, annonçant son intention de transférer les comptes des clients et les actifs encore valorisables vers d’autres établissements, avant de procéder à la liquidation du reliquat.
Pour les déposants, le réveil a été brutal. L’application mobile, les cartes bancaires et les services de transfert ont cessé de fonctionner, tandis que les agences fermaient leurs portes. Des milliers de clients, privés d’accès à leurs économies, se sont retrouvés dans l’incertitude, certains faisant le pied de grue devant les guichets dans l’espoir de récupérer leur argent. Mercredi, la ruée vers les autres établissements bancaires a provoqué des perturbations, allant jusqu’à la paralysie temporaire des applications mobiles de plusieurs concurrents. La défiance à l’égard d’Ueno menaçait ainsi de se transformer en crise de confiance pour l’ensemble du système financier.
Les autorités ont tenté d’éteindre l’incendie. Elles ont appelé la population au calme et assuré que les opérations de remboursement avaient commencé. Environ 280 000 personnes qui ne détenaient de compte que chez Ueno auraient notamment bénéficié de l’ouverture de nouveaux comptes dans d’autres banques, dans le cadre du dispositif de transfert des clients.
Ces mesures n’ont cependant pas suffi à apaiser la rue. Mercredi, des centaines de retraités, de déposants, d’étudiants et de travailleurs ont convergé vers les artères de la capitale. Aux cris de « On veut ta tête, Peña ! », les manifestants ont réclamé la destitution du président, dénoncé sa proximité présumée avec les intérêts de la banque et exigé la restitution de leurs économies. La police antiémeute a eu recours aux gaz lacrymogènes et aux balles en caoutchouc pour disperser la foule.
La contestation a également gagné le front social. Jeudi, des centaines de salariés d’Ueno Bank et d’autres entreprises appartenant au Grupo Vázquez, le conglomérat auquel l’établissement est rattaché, ont manifesté devant le ministère du Travail. Leur colère portait autant sur l’incertitude entourant leur avenir professionnel que sur les salaires impayés et les indemnités de licenciement qu’ils réclament. Pour ces employés, la faillite de leur employeur menace désormais de précipiter des centaines de familles dans une précarité brutale.
Au-delà du désastre bancaire, c’est donc tout un système de relations entre pouvoir politique, intérêts économiques et organes de régulation qui se retrouve sur le banc des accusés. Pour de nombreux manifestants, l’effondrement d’Ueno ne saurait être réduit à une simple succession de décisions financières hasardeuses : il constituerait l’illustration d’une corruption institutionnelle profondément enracinée. Le dernier indice de perception de la corruption publié par Transparency International place d’ailleurs le Paraguay parmi les pays les plus mal classés d’Amérique du Sud, derrière le Venezuela seulement, selon les éléments avancés dans ce contexte.
« C’est une nouvelle attaque contre des citoyens honnêtes et travailleurs, des personnes dont les petites économies sont le fruit d’années de labeur », a dénoncé Belarmino Balbuena. Dans la rue, Luis Pineda a, lui, directement mis en cause le président et le Parti Colorado : « Santiago Peña et le Parti Colorado ont volé toutes nos économies », a-t-il scandé, avant de dénoncer « 70 ans de pillage ».
La succession de Santiago Peña revient désormais au vice-président Pedro Alliana, appelé à conduire le mandat jusqu’en août 2028. Mais l’alternance à la tête de l’État ne suffira pas, à elle seule, à refermer la plaie ouverte par la défaillance d’Ueno Bank. Des centaines de milliers de déposants attendent toujours des garanties concrètes sur la récupération de leurs avoirs, tandis que les salariés réclament le paiement de leurs droits et que la population exige des comptes.
Au Paraguay, la chute de Santiago Peña pourrait ainsi n’être que le premier acte d’une crise dont les ramifications politiques, économiques et judiciaires restent à mesurer. Car lorsque l’épargne des citoyens se retrouve prise au piège d’un système bancaire défaillant, la défiance ne s’arrête pas aux portes des agences : elle finit par ébranler jusqu’aux fondations du pouvoir.