Pastef, seul opposant à Pastef (Par Ibrahima ANNE)

Rédigé par Dakarposte le Lundi 8 Juin 2026 à 13:06 modifié le Lundi 8 Juin 2026 13:33

Dans une démocratie debout sur ses deux jambes, on a deux blocs : un pouvoir qui gouverne et une opposition qui s’oppose. Le gouvernement gouverne, l’opposition critique, propose des alternatives et occupe l’espace du débat public. Deux ans et trois mois après l’accession de Pastef au pouvoir, on est dans une situation d’une tout autre nature : le principal contradicteur de Pastef n’est plus l’opposition, mais Pastef lui-même. Dans les transports en commun, dans les «grands-places», sur les plateaux de télévision, à la radio et sur les réseaux sociaux, le débat tourne en boucle autour du parti au pouvoir et de ses contradictions internes, non pas idéologiques mais crypto-personnelles. Il ne s’agit, en effet, pas de discussions sur les préoccupations quotidiennes des Sénégalais. La flambée du coût de la vie, l’émigration clandestine qui continue d’emporter des jeunes vers l’inconnu, la dette publique -héritée ou aggravée, le déficit budgétaire, la campagne agricole et ses incertitudes… Autant de sujets qui peinent à s’imposer durablement dans l’espace médiatique. A la place, l’attention nationale est captée par les relations tumultueuses entre le Président Bassirou Diomaye Faye et son ex-Premier ministre devenu Président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko. Chaque déclaration, chaque allusion, chaque silence même, devient matière à commentaires, interprétations et polémiques. L’hommage national rendu à Me Abdoulaye Wade a encore illustré cette tendance. Alors que l’événement se voulait un moment de rassemblement autour de l’héritage d’un ancien chef de l’Etat aujourd’hui centenaire, il a surtout servi de tribune à des piques contre le frère siamois devenu ennemi. Comme si aucun sujet ne pouvait désormais échapper à cette rivalité devenue le centre de gravité de la vie publique.


Même l’opposition dite classique semble prisonnière de cette séquence inédite. Au lieu de construire un discours autonome centré sur une alternative à la gestion actuelle du pays, elle se contente souvent de commenter les tensions internes à Pastef. Comme si elle avait renoncé à imposer ses propres thèmes et attendait que les fissures du pouvoir fassent le travail à sa place.

Cette situation nourrit toutes les spéculations. Certains y voient la conséquence d’un accord tacite qui aurait pour effet d’invisibiliser les forces opposées au régime jusqu’à l’échéance présidentielle de 2029. Une hypothèse difficile à démontrer, mais qui prospère à mesure que le débat public se réduit à un tête-à-tête permanent entre les deux premières têtes de l’Etat.

Le paradoxe est tout de même saisissant. Arrivé au pouvoir en promettant de rompre avec les pratiques du passé, Pastef monopolise aujourd’hui l’attention politique à un point rarement observé sous les précédents régimes. Au point que la frontière entre majorité et opposition semble s’être déplacée à l’intérieur même du parti.

Pendant ce temps, les Sénégalais attendent des réponses à leurs préoccupations concrètes. Car si la politique est aussi affaire de rivalités et d’ambitions, elle reste d’abord un instrument au service des citoyens. Elle est un moyen et non une finalité. Et un pays ne peut durablement vivre au rythme exclusif des querelles de leadership.

A force d’occuper seul tout l’espace, Pastef a fini par produire une situation cocasse : être en même temps le pouvoir et son principal opposant. Une forme d’auto-combustion politique qui passionne les observateurs et analystes, intéresse les chercheurs en sciences politiques mais risque de laisser sous l’éteignoir les véritables urgences nationales.












Ibrahima Hann Walf

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