Il est des controverses qui élèvent le débat public ; d’autres, au contraire, ne font que révéler la profondeur du malaise qui ronge une société. Celle qui oppose, par déclarations interposées, différentes figures de la famille Sy de Tivaouane appartient malheureusement à cette seconde catégorie.
L’intervention annoncée de Serigne Abou Sy Al Makhtoom dans Rfm matin, où il devrait répondre aux propos tenus par Serigne Moustapha Sy lors du Gamou célébré le 25 août au Champ de courses de Tivaouane, sera nécessairement scrutée avec attention. Elle pourrait, une nouvelle fois, placer au centre de l’espace public une querelle dont le Sénégal aurait pourtant intérêt à se détourner.
Car une question essentielle demeure : comment peut-on proférer des accusations aussi graves, qui touchent à l’honneur, à la mémoire et à la réputation d’un homme, sans en apporter la preuve irréfutable ? La gravité d’une parole ne dispense jamais celui qui la prononce de l’exigence de vérité. Elle l’y oblige davantage encore.
Le lieu et le moment donnent à cette interrogation une portée particulière. Que des propos aussi lourds aient été tenus le jour même du Gamou, à l’occasion d’une célébration censée rappeler la naissance du Prophète Mouhamed (PSL) et inviter les fidèles à méditer sur son enseignement, ne peut laisser indifférent.
Une telle circonstance aurait dû commander davantage de retenue, de hauteur et de responsabilité.
La parole religieuse, lorsqu’elle s’adresse à des milliers de fidèles, n’est pas une conversation privée : elle façonne les consciences, nourrit les représentations et peut, lorsqu’elle se transforme en invective, approfondir des fractures déjà anciennes.
Il ne s’agit nullement ici de contester le droit de chacun à défendre la mémoire de ses maîtres, de ses parents ou de sa confrérie.
Il s’agit de rappeler une évidence : la vénération des hommes ne saurait se substituer à la fidélité aux enseignements qu’ils ont eux-mêmes transmis.
La religion devrait être un espace de dépassement de soi, non une scène où s’exhibent les rancœurs, les rivalités d’héritage et les blessures d’ego.
Et c’est précisément là que le malaise devient plus profond. Que faisons-nous de notre temps collectif ? Que faisons-nous de notre intelligence, de notre jeunesse, de notre énergie et de nos ressources ?
Dans un pays où tant de citoyens se plaignent, à juste titre, de la cherté de la vie, du chômage, de l’insuffisance des infrastructures, des difficultés de l’éducation et de l’absence de perspectives, sommes-nous condamnés à transformer chaque querelle familiale, chaque commémoration et chaque controverse religieuse en événement national ?
Le Sénégal semble parfois avoir érigé la célébration en mode de vie et la polémique en industrie.
Baptêmes, mariages, thiant, diangue, sabar, Tabaski, Korité, Tamkharit, Magal, Gamou, fêtes diverses, rassemblements innombrables : la vie sociale sénégalaise est d’une extraordinaire richesse, mais cette richesse devient préoccupante lorsqu’elle se transforme en perpétuelle dépense de temps, d’argent et d’énergie, sans que l’on s’interroge suffisamment sur les conséquences économiques et sociales de cette frénésie festive.
Le problème n’est évidemment pas la foi, ni la joie, ni même la célébration des grandes étapes de la vie. Le problème surgit lorsque la pratique sociale finit par étouffer la réflexion, lorsque la dépense ostentatoire prend le pas sur l’investissement, lorsque la répétition des cérémonies devient un substitut au travail et lorsque l’émotion collective se substitue à la construction patiente d’un avenir.
Il serait cependant intellectuellement malhonnête de réduire cette situation à une simple critique des confréries.
Le phénomène est plus vaste. Il touche l’ensemble de notre société et, plus largement, notre rapport au savoir, au travail et à la responsabilité individuelle.
Nous sommes devenus, trop souvent, un peuple qui parle énormément de tout, mais qui peine à produire suffisamment de solutions concrètes.
Nous commentons, nous polémiquons, nous jugeons, nous célébrons, nous nous indignons ; mais entre deux controverses, qui construit réellement les laboratoires, les entreprises, les bibliothèques, les écoles, les usines et les centres de recherche dont le pays a besoin ?
Il est temps de poser cette question sans détour : combien de débats stériles faudra-t-il encore avant de comprendre qu’un pays ne se développe ni par les slogans, ni par les querelles de personnes, ni par l’accumulation des festivités ?
La Mecque, souvent invoquée dans les comparaisons, n’est d’ailleurs pas un modèle que l’on peut transposer mécaniquement à notre réalité. Mais une chose demeure certaine : dans la tradition islamique, la connaissance, la discipline, la justice, le travail et la recherche du savoir occupent une place fondamentale.
La naissance du Prophète n’est pas une invitation à l’idolâtrie de la personne ; elle devrait surtout être l’occasion de revisiter son message, ses enseignements et les exigences morales qu’il impose.
Que reste-t-il donc de cet enseignement lorsque des personnalités religieuses s’invectivent publiquement, lorsque les fidèles prennent parti comme s’il s’agissait d’une bataille politique et lorsque les noms prestigieux deviennent parfois des marques d’influence, des instruments de pouvoir ou, pire, des fonds de commerce ? La question mérite d’être posée avec courage.
Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur une confrérie, encore moins sur des millions de fidèles. Les confréries ont profondément marqué l’histoire sociale, spirituelle et culturelle du Sénégal.
Elles ont produit des hommes de foi, de savoir et de discipline dont l’héritage mérite respect. Mais précisément parce que cet héritage est considérable, ceux qui s’en réclament devraient être les premiers à se montrer dignes de lui.
Que penser, alors, lorsque des querelles entre héritiers spirituels, des rivalités de lignées et des affrontements de personnalités occupent davantage l’espace médiatique que les questions de pauvreté, d’éducation, de santé, d’emploi, d’agriculture, d’industrie ou de recherche scientifique ? Que penser lorsque des jeunes passent des heures à commenter les déclarations de tel ou tel dignitaire religieux alors qu’ils devraient consacrer leur énergie à acquérir des compétences susceptibles de transformer leur existence et leur pays ?
Le Sénégal n’a pas besoin de davantage de bruit. Il a besoin de savoir.
Il n’a pas besoin de davantage de gourous médiatiques. Il a besoin d’enseignants, de chercheurs, d’ingénieurs, de médecins, d’agronomes, d’entrepreneurs, d’artisans qualifiés et d’une administration compétente.
Il n’a pas besoin que chaque controverse devienne une affaire nationale. Il a besoin d’institutions suffisamment solides pour que la vérité soit établie par les faits, les preuves et le droit.
Et surtout, il n’a pas besoin que la religion devienne le théâtre permanent de querelles d’hommes.
Si Serigne Abou Sy Al Makhtoom doit répondre à Serigne Moustapha Sy, souhaitons que cette réponse soit celle de la hauteur plutôt que celle de l’escalade ; celle de l’argument plutôt que celle de l’invective ; celle de la preuve plutôt que celle de l’accusation. Car lorsque des hommes jouissant d’une grande autorité morale parlent devant une nation entière, ils ne parlent jamais seulement pour eux-mêmes. Ils engagent, qu’ils le veuillent ou non, une part de la responsabilité spirituelle qu’ils revendiquent.
Le Sénégal mérite mieux que ces spectacles.
Il mérite mieux que ces interminables querelles de patronymes, qu’elles prennent naissance à Tivaouane, à Touba, à Yoff ou ailleurs. Les citoyens ont d’autres urgences. Ils veulent comprendre pourquoi la vie devient si chère, pourquoi tant de jeunes cherchent encore leur avenir ailleurs, pourquoi notre système éducatif demeure fragile, pourquoi notre économie peine à créer suffisamment de valeur et pourquoi, après tant de décennies d’indépendance, nous continuons à débattre sans fin de problèmes dont les solutions exigeraient surtout du travail, de la méthode et du savoir.
La pauvreté n’est pas une fatalité. L’ignorance non plus. Mais un peuple qui consacre davantage d’énergie à ses querelles symboliques qu’à l’acquisition du savoir finit nécessairement par s’enfermer dans le cercle vicieux de l’immobilisme.
Alors, de grâce, réveillons-nous.
Que chacun célèbre sa foi selon sa conscience, que chacun honore ses guides selon sa conviction, mais que nul ne transforme la religion en prétexte à l’oisiveté intellectuelle, à la dépense inconsidérée ou à l’exhibition permanente des rivalités humaines.
Un pays ne se développe pas en remplissant seulement ses ventres et ses calendriers de fêtes. Il se développe en remplissant ses écoles, ses bibliothèques, ses laboratoires et ses ateliers ; en formant ses enfants ; en cultivant l’esprit critique ; en valorisant le travail ; en récompensant la compétence et en faisant du savoir la première richesse nationale.
Le reste n’est, trop souvent, que vacarme.
Et pendant que nous nous disputons sur les hommes, le monde, lui, avance.
L’intervention annoncée de Serigne Abou Sy Al Makhtoom dans Rfm matin, où il devrait répondre aux propos tenus par Serigne Moustapha Sy lors du Gamou célébré le 25 août au Champ de courses de Tivaouane, sera nécessairement scrutée avec attention. Elle pourrait, une nouvelle fois, placer au centre de l’espace public une querelle dont le Sénégal aurait pourtant intérêt à se détourner.
Car une question essentielle demeure : comment peut-on proférer des accusations aussi graves, qui touchent à l’honneur, à la mémoire et à la réputation d’un homme, sans en apporter la preuve irréfutable ? La gravité d’une parole ne dispense jamais celui qui la prononce de l’exigence de vérité. Elle l’y oblige davantage encore.
Le lieu et le moment donnent à cette interrogation une portée particulière. Que des propos aussi lourds aient été tenus le jour même du Gamou, à l’occasion d’une célébration censée rappeler la naissance du Prophète Mouhamed (PSL) et inviter les fidèles à méditer sur son enseignement, ne peut laisser indifférent.
Une telle circonstance aurait dû commander davantage de retenue, de hauteur et de responsabilité.
La parole religieuse, lorsqu’elle s’adresse à des milliers de fidèles, n’est pas une conversation privée : elle façonne les consciences, nourrit les représentations et peut, lorsqu’elle se transforme en invective, approfondir des fractures déjà anciennes.
Il ne s’agit nullement ici de contester le droit de chacun à défendre la mémoire de ses maîtres, de ses parents ou de sa confrérie.
Il s’agit de rappeler une évidence : la vénération des hommes ne saurait se substituer à la fidélité aux enseignements qu’ils ont eux-mêmes transmis.
La religion devrait être un espace de dépassement de soi, non une scène où s’exhibent les rancœurs, les rivalités d’héritage et les blessures d’ego.
Et c’est précisément là que le malaise devient plus profond. Que faisons-nous de notre temps collectif ? Que faisons-nous de notre intelligence, de notre jeunesse, de notre énergie et de nos ressources ?
Dans un pays où tant de citoyens se plaignent, à juste titre, de la cherté de la vie, du chômage, de l’insuffisance des infrastructures, des difficultés de l’éducation et de l’absence de perspectives, sommes-nous condamnés à transformer chaque querelle familiale, chaque commémoration et chaque controverse religieuse en événement national ?
Le Sénégal semble parfois avoir érigé la célébration en mode de vie et la polémique en industrie.
Baptêmes, mariages, thiant, diangue, sabar, Tabaski, Korité, Tamkharit, Magal, Gamou, fêtes diverses, rassemblements innombrables : la vie sociale sénégalaise est d’une extraordinaire richesse, mais cette richesse devient préoccupante lorsqu’elle se transforme en perpétuelle dépense de temps, d’argent et d’énergie, sans que l’on s’interroge suffisamment sur les conséquences économiques et sociales de cette frénésie festive.
Le problème n’est évidemment pas la foi, ni la joie, ni même la célébration des grandes étapes de la vie. Le problème surgit lorsque la pratique sociale finit par étouffer la réflexion, lorsque la dépense ostentatoire prend le pas sur l’investissement, lorsque la répétition des cérémonies devient un substitut au travail et lorsque l’émotion collective se substitue à la construction patiente d’un avenir.
Il serait cependant intellectuellement malhonnête de réduire cette situation à une simple critique des confréries.
Le phénomène est plus vaste. Il touche l’ensemble de notre société et, plus largement, notre rapport au savoir, au travail et à la responsabilité individuelle.
Nous sommes devenus, trop souvent, un peuple qui parle énormément de tout, mais qui peine à produire suffisamment de solutions concrètes.
Nous commentons, nous polémiquons, nous jugeons, nous célébrons, nous nous indignons ; mais entre deux controverses, qui construit réellement les laboratoires, les entreprises, les bibliothèques, les écoles, les usines et les centres de recherche dont le pays a besoin ?
Il est temps de poser cette question sans détour : combien de débats stériles faudra-t-il encore avant de comprendre qu’un pays ne se développe ni par les slogans, ni par les querelles de personnes, ni par l’accumulation des festivités ?
La Mecque, souvent invoquée dans les comparaisons, n’est d’ailleurs pas un modèle que l’on peut transposer mécaniquement à notre réalité. Mais une chose demeure certaine : dans la tradition islamique, la connaissance, la discipline, la justice, le travail et la recherche du savoir occupent une place fondamentale.
La naissance du Prophète n’est pas une invitation à l’idolâtrie de la personne ; elle devrait surtout être l’occasion de revisiter son message, ses enseignements et les exigences morales qu’il impose.
Que reste-t-il donc de cet enseignement lorsque des personnalités religieuses s’invectivent publiquement, lorsque les fidèles prennent parti comme s’il s’agissait d’une bataille politique et lorsque les noms prestigieux deviennent parfois des marques d’influence, des instruments de pouvoir ou, pire, des fonds de commerce ? La question mérite d’être posée avec courage.
Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur une confrérie, encore moins sur des millions de fidèles. Les confréries ont profondément marqué l’histoire sociale, spirituelle et culturelle du Sénégal.
Elles ont produit des hommes de foi, de savoir et de discipline dont l’héritage mérite respect. Mais précisément parce que cet héritage est considérable, ceux qui s’en réclament devraient être les premiers à se montrer dignes de lui.
Que penser, alors, lorsque des querelles entre héritiers spirituels, des rivalités de lignées et des affrontements de personnalités occupent davantage l’espace médiatique que les questions de pauvreté, d’éducation, de santé, d’emploi, d’agriculture, d’industrie ou de recherche scientifique ? Que penser lorsque des jeunes passent des heures à commenter les déclarations de tel ou tel dignitaire religieux alors qu’ils devraient consacrer leur énergie à acquérir des compétences susceptibles de transformer leur existence et leur pays ?
Le Sénégal n’a pas besoin de davantage de bruit. Il a besoin de savoir.
Il n’a pas besoin de davantage de gourous médiatiques. Il a besoin d’enseignants, de chercheurs, d’ingénieurs, de médecins, d’agronomes, d’entrepreneurs, d’artisans qualifiés et d’une administration compétente.
Il n’a pas besoin que chaque controverse devienne une affaire nationale. Il a besoin d’institutions suffisamment solides pour que la vérité soit établie par les faits, les preuves et le droit.
Et surtout, il n’a pas besoin que la religion devienne le théâtre permanent de querelles d’hommes.
Si Serigne Abou Sy Al Makhtoom doit répondre à Serigne Moustapha Sy, souhaitons que cette réponse soit celle de la hauteur plutôt que celle de l’escalade ; celle de l’argument plutôt que celle de l’invective ; celle de la preuve plutôt que celle de l’accusation. Car lorsque des hommes jouissant d’une grande autorité morale parlent devant une nation entière, ils ne parlent jamais seulement pour eux-mêmes. Ils engagent, qu’ils le veuillent ou non, une part de la responsabilité spirituelle qu’ils revendiquent.
Le Sénégal mérite mieux que ces spectacles.
Il mérite mieux que ces interminables querelles de patronymes, qu’elles prennent naissance à Tivaouane, à Touba, à Yoff ou ailleurs. Les citoyens ont d’autres urgences. Ils veulent comprendre pourquoi la vie devient si chère, pourquoi tant de jeunes cherchent encore leur avenir ailleurs, pourquoi notre système éducatif demeure fragile, pourquoi notre économie peine à créer suffisamment de valeur et pourquoi, après tant de décennies d’indépendance, nous continuons à débattre sans fin de problèmes dont les solutions exigeraient surtout du travail, de la méthode et du savoir.
La pauvreté n’est pas une fatalité. L’ignorance non plus. Mais un peuple qui consacre davantage d’énergie à ses querelles symboliques qu’à l’acquisition du savoir finit nécessairement par s’enfermer dans le cercle vicieux de l’immobilisme.
Alors, de grâce, réveillons-nous.
Que chacun célèbre sa foi selon sa conscience, que chacun honore ses guides selon sa conviction, mais que nul ne transforme la religion en prétexte à l’oisiveté intellectuelle, à la dépense inconsidérée ou à l’exhibition permanente des rivalités humaines.
Un pays ne se développe pas en remplissant seulement ses ventres et ses calendriers de fêtes. Il se développe en remplissant ses écoles, ses bibliothèques, ses laboratoires et ses ateliers ; en formant ses enfants ; en cultivant l’esprit critique ; en valorisant le travail ; en récompensant la compétence et en faisant du savoir la première richesse nationale.
Le reste n’est, trop souvent, que vacarme.
Et pendant que nous nous disputons sur les hommes, le monde, lui, avance.