Prisonniers au Maroc : le cri de détresse des familles sénégalaises qui réclament le retour des leurs

Rédigé par Dakarposte le Lundi 21 Septembre 2026 à 09:45 modifié le Lundi 21 Septembre 2026 11:45

Derrière les murs des prisons marocaines, des dizaines de vies sénégalaises semblent s’être figées dans l’attente. À Dakar, Kaolack, Rufisque, Grand-Yoff, Djiddah Thiaroye Kao et dans bien d’autres localités du pays, des familles vivent depuis des mois, parfois des années, avec la même angoisse : celle d’un fils, d’un époux, d’un frère ou d’un neveu incarcéré au Maroc à la suite de procédures liées à l’émigration irrégulière.

Pour ces familles, le temps n’apaise rien. Il alourdit au contraire le poids de l’absence, de l’incertitude et de l’impuissance. Réunies au sein d’un collectif, elles interpellent aujourd’hui les autorités sénégalaises et réclament notamment l’application de la convention judiciaire permettant le transfèrement de détenus entre le Sénégal et le Maroc.

Parmi elles, Seynabou Dieng porte une douleur qui semble ne jamais devoir s’éteindre. Son mari, Assane Gaye, et le jeune frère de celui-ci, Moussa Fall, sont incarcérés au Maroc depuis près de deux ans. Selon son témoignage, tous deux avaient été arrêtés alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Europe par voie maritime et ont été condamnés à la réclusion à perpétuité, après avoir été poursuivis notamment pour leur implication présumée dans le convoyage d’une embarcation.

Selon nos confrères de libération, la famille a tenté plusieurs recours, faisant appel à différents avocats, sans parvenir, jusqu’ici, à obtenir un allègement de la peine. Depuis, le lien avec les deux détenus demeure ténu, réduit pour l’essentiel à quelques messages vocaux transmis par téléphone.

Derrière cette histoire judiciaire se dessine surtout le drame d’une famille brutalement privée de ses soutiens. Cinq enfants attendent désormais leur père, tandis que leur mère tente, tant bien que mal, de subvenir seule à leurs besoins. La belle-mère de Seynabou, âgée et diminuée physiquement, vit également dans une profonde solitude après l’incarcération de ses deux fils.

« Nous voulons simplement qu’ils puissent revenir auprès de leurs familles », résume-t-elle, dans une supplique adressée aux autorités sénégalaises. Pour elle, même si une remise en liberté ne pouvait être obtenue, un transfèrement vers le Sénégal constituerait déjà un immense soulagement.

À Djiddah Thiaroye Kao, le témoignage de Ndèye Khady Sow rejoint cette même litanie de détresse. Son fils Mohamed Niang, né en 1999, a été arrêté au Maroc le 9 octobre 2023 dans le cadre d’une procédure liée à une tentative de traversée irrégulière. Après plus d’une année de détention, il a été condamné à dix ans de prison ferme.

La famille affirme avoir multiplié les démarches auprès des institutions sénégalaises, du chef de l’État au ministère des Affaires étrangères, en passant par l’Assemblée nationale. Son attente tient désormais en une demande précise : voir appliquer le mécanisme judiciaire permettant le transfèrement des détenus sénégalais vers leur pays.

Selon Ndèye Khady Sow, le collectif des familles compterait plus de 80 proches de détenus, sans même inclure ceux dont les procédures judiciaires sont encore en cours. Derrière ces chiffres, ce sont autant de foyers suspendus à une décision, à une intervention diplomatique ou à un hypothétique retour.

À Kaolack, Idrissa Thiam raconte à son tour le parcours de son neveu, El Hadji Maguette Guèye. Parti à bord d’une pirogue avec l’espoir de gagner l’Espagne, le jeune homme aurait, selon son oncle, aidé à réparer le moteur de l’embarcation après une avarie. Ses vêtements ayant été tachés d’essence, il aurait ensuite été soupçonné par les autorités marocaines d’être le convoyeur. Il a été condamné à dix ans de prison, affirme sa famille.

Le récit, particulièrement douloureux, soulève chez les proches une question lancinante : comment distinguer, dans ces procédures, celui qui tente de migrer de celui qui organise ou facilite une traversée clandestine ? Cette distinction relève évidemment de la justice et des éléments de preuve versés à chaque dossier. Mais pour les familles, l’inquiétude demeure entière.

À Grand-Yoff, Rouguiatou Baldé raconte une autre épreuve : celle de l’absence absolue. Son frère Mohamed Diop, âgé de 18 ans, avait quitté le Sénégal en août 2024 avec l’intention de rejoindre l’Espagne. Pendant près d’une année, sa famille est restée sans nouvelles de lui.
Le silence avait fini par devenir une torture. Ses proches avaient envisagé le pire, allant jusqu’à craindre sa disparition ou sa mort. Ce n’est que grâce à un concours de circonstances, après la rencontre fortuite du jeune homme avec un visiteur dans un établissement pénitentiaire, que sa famille a finalement découvert qu’il était vivant et détenu au Maroc.

Depuis, le jeune homme peut enfin communiquer avec les siens, mais son état moral, selon sa sœur, est profondément préoccupant.

À Rufisque, Adama Mbengue, président du collectif des parents de détenus sénégalais au Maroc, porte la revendication de dizaines de familles. Son propre fils, le lutteur Amanekh II, était initialement parti au Maroc pour s’entraîner. Il aurait ensuite tenté de rejoindre l’Espagne par voie maritime avant d’être intercepté par la Marine royale marocaine. Condamné à dix ans de prison, il aurait vu cette peine confirmée à l’issue d’une nouvelle procédure, affirme son père.

Pour Adama Mbengue, l’heure n’est plus aux démarches isolées. Il faut, selon lui, une réponse institutionnelle à la hauteur de l’ampleur du problème. Le collectif évoque des peines allant de plusieurs années d’emprisonnement jusqu’à la réclusion à perpétuité dans certains dossiers.

Fatou Sène, elle aussi, vit avec la même angoisse. Son fils vient d’être condamné, selon son témoignage, à dix années de prison. La famille affirme également être confrontée à des demandes financières qu’elle est incapable de satisfaire.

Dans toutes ces histoires, les récits diffèrent, les dossiers judiciaires ne sont pas identiques et la responsabilité pénale de chacun doit naturellement être appréciée par les juridictions compétentes. Mais une réalité commune se dégage : derrière les procédures, il y a des familles sénégalaises plongées dans une détresse profonde.

Elles ne demandent pas que la justice soit contournée. Elles réclament surtout que leur situation soit entendue, que les détenus puissent bénéficier de l’assistance consulaire nécessaire et que les mécanismes de coopération judiciaire entre Dakar et Rabat soient effectivement mobilisés lorsque les conditions légales sont réunies.

Au-delà du drame individuel de ces détenus, cette affaire pose aussi la question plus vaste de l’émigration irrégulière et de ses conséquences. Des jeunes prennent chaque année le risque de traverser les frontières et les mers dans l’espoir d’une vie meilleure. Certains disparaissent en mer. D’autres échouent dans les prisons étrangères. Et derrière chacun d’eux, une mère attend, une épouse espère, des enfants grandissent avec un père absent.
C’est cette chaîne de douleur que les familles veulent aujourd’hui briser.

Elles en appellent au président Bassirou Diomaye Faye et aux autorités diplomatiques et judiciaires sénégalaises afin qu’elles examinent les dossiers, renforcent l’accompagnement consulaire et engagent, avec les autorités marocaines, toutes les démarches prévues par les accords bilatéraux pour les détenus qui pourraient légalement bénéficier d’un transfèrement.
Car au bout de ces longues années d’attente, il n’y a pas seulement des numéros de dossiers ou des condamnations inscrites sur des registres judiciaires.

Il y a des familles qui attendent leurs enfants, des enfants qui attendent leurs pères et des parents qui, chaque soir, espèrent encore entendre une voix familière au bout du téléphone.

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