Deux hommes sont sortis de prison le même soir de mars 2024. Trente et un mois plus tard, ils ne parviennent plus à s'entendre sur une loi de finances rectificative. Entre ces deux dates, le Sénégal a changé de Premier ministre et de majorité gouvernementale, et le slogan « Diomaye mooy Sonko » est passé du rang de promesse à celui d'archive.
Carl Gustav Jung a laissé une phrase que l'on cite volontiers sans en mesurer la rigueur : « Là où règne l'amour, il n'y a pas de volonté de puissance. » Il précise aussitôt que l'inverse se vérifie tout autant : quand la puissance prend le dessus, l'amour s'absente. Jung ne parlait pas de politique. Il décrivait deux forces dont la coexistence devient difficile dès que l'une l'emporte sur l'autre. J'y lis, pour ma part, une affaire de place : il n'existe qu'un siège, et quand la puissance s'y assied, l'amour se lève. Appliquée au tandem qui a porté l'alternance de 2024, cette lecture éclaire davantage qu'elle ne condamne.
Le temps de la confiance
Le mot amour surprendra, appliqué à des hommes d'État. Il désigne ici une chose précise : une confiance qui ne se calcule pas. En désignant Bassirou Diomaye Faye comme candidat de substitution, Ousmane Sonko lui remettait ce qu'un leader ne délègue presque jamais, sa propre chance. Le slogan de campagne disait l'identité bien plus que l'alliance. Ni contrat ni clause : la fidélité tenait lieu de constitution interne.
Cette confiance n'était pourtant pas seulement affective. Elle répartissait aussi les rôles : au leader empêché, l'autorité sur le projet ; au candidat élu, le mandat. Le président tenait sa légitimité des urnes, et il savait à qui il devait d'avoir pu s'y présenter. Cette double vérité restait tenable tant que personne n'avait à trancher entre elles.
C'est précisément ce qui la rendait fragile. Une relation fondée sur la seule confiance n'a besoin d'aucune règle tant qu'elle dure, et n'en possède aucune le jour où elle cesse.
L'entrée de la puissance
Les faits sont établis. En juillet 2025, devant le Conseil national de Pastef, le Premier ministre d'alors évoque un « problème d'autorité » au sommet de l'État et demande qu'on le laisse gouverner. Le président répond peu après que Sonko demeure son ami. L'automne voit la coalition « Diomaye Président » réorganisée. Le 22 mai 2026, un décret met fin aux fonctions du chef du gouvernement, qui réagit d'un message sobre : il dormira le cœur léger. Quatre jours plus tard, il accède au perchoir. Le 1er juin, un gouvernement est formé sans Pastef. En juillet, le président lance KIIRAY.
Voici ce que Jung permet d'y lire, et il s'agit d'une interprétation, non d'un constat : chacune de ces étapes a substitué une position à un lien. L'ami est devenu le chef de gouvernement qui réclame des marges, puis le président de l'institution qui vote le budget. Le compagnon est devenu le chef de l'État qui use de sa prérogative. Nul besoin d'imaginer une trahison pour que l'amour se retire. Il suffit que chacun se mette à compter ce qu'il détient.
Le mécanisme se décrit d'ailleurs sans recours à la psychologie. Le désaccord sur l'autorité, d'abord personnel, s'est logé dans les institutions : le décret d'un côté, le perchoir et la majorité de l'autre. À ce stade, chacun ne défend plus une relation mais une position constitutionnelle, avec les armes que la Constitution attache à cette position.
La règle comme dernier recours
La loi de finances rectificative en livre la démonstration la plus froide. Le 19 octobre, le président de Pastef annonce que ses députés ne voteront pas le texte en l'état et pose l'encadrement des fonds politiques en condition. Le 23 octobre, la commission des finances le rejette. Le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô dénonce une obstruction, tout en assurant que gouvernement et Assemblée ne sont pas des ennemis. Le 27, le ministre des Finances obtient le renvoi du texte en commission.
Y voir une simple querelle de personnes serait réducteur. Exiger l'encadrement des fonds spéciaux relève pleinement du contrôle parlementaire, et cette exigence vaut aussi pour ceux de l'Assemblée elle-même. Refuser un budget est un droit du Parlement ; s'en servir pour solder un différend serait autre chose. Entre ces deux lectures, seuls des amendements écrits, chiffrés et rendus publics permettront au citoyen de trancher.
La configuration a d'ailleurs peu de précédents. Pastef reste majoritaire à l'Assemblée sans siéger au gouvernement, alors que ses députés et le président sont sortis de la même victoire. La majorité des urnes et celle de l'exécutif, que 2024 avait confondues, ne coïncident plus. Le Parlement contrôle donc un gouvernement qui n'est ni tout à fait le sien ni tout à fait celui d'un adversaire.
C'est ici que Jung s'arrête et que la République commence. Lorsque l'amour s'est retiré, il ne reste que la règle. Le calendrier constitutionnel et la procédure budgétaire doivent désormais tenir là où la confiance a cédé. À l'approche du deuxième anniversaire de la législature élue le 17 novembre 2024, la dissolution entre dans le champ des hypothèses juridiquement envisageables. Rien n'indique qu'elle soit décidée. Chacun le sait pourtant, et ce savoir pèse sur chaque vote.
L'enjeu dépasse les deux hommes. Le 1er septembre, le pays a conclu avec les services du FMI un accord portant sur un programme de 2,2 milliards de dollars, qui attend encore l'approbation du Conseil d'administration. La dette publique, elle, était évaluée à 132 % du PIB fin 2024. Un collectif budgétaire en suspens retarde les arbitrages de dépenses et brouille le signal adressé aux partenaires dont dépend ce financement. Un budget pris en otage par une mésentente coûterait bien plus cher que la mésentente elle-même.
Ce que la règle peut faire
Personne ne demandera aux deux hommes de se réconcilier par sentiment ; ce n'est ni l'objet de la politique ni celui de cette chronique. On peut leur demander plus modeste et plus exigeant : que la règle accomplisse ce que l'amitié n'accomplit plus. Les Wolofs le disent sans détour : benn loxo mënul tàccu. Une seule main ne peut applaudir. Lorsque les mains ne se rejoignent plus, c'est à la règle de battre la mesure. Un budget ne peut pas attendre qu'elles se réconcilient.
Mamadou THIAM Expert en Stratégies, Performance et Transition
Carl Gustav Jung a laissé une phrase que l'on cite volontiers sans en mesurer la rigueur : « Là où règne l'amour, il n'y a pas de volonté de puissance. » Il précise aussitôt que l'inverse se vérifie tout autant : quand la puissance prend le dessus, l'amour s'absente. Jung ne parlait pas de politique. Il décrivait deux forces dont la coexistence devient difficile dès que l'une l'emporte sur l'autre. J'y lis, pour ma part, une affaire de place : il n'existe qu'un siège, et quand la puissance s'y assied, l'amour se lève. Appliquée au tandem qui a porté l'alternance de 2024, cette lecture éclaire davantage qu'elle ne condamne.
Le temps de la confiance
Le mot amour surprendra, appliqué à des hommes d'État. Il désigne ici une chose précise : une confiance qui ne se calcule pas. En désignant Bassirou Diomaye Faye comme candidat de substitution, Ousmane Sonko lui remettait ce qu'un leader ne délègue presque jamais, sa propre chance. Le slogan de campagne disait l'identité bien plus que l'alliance. Ni contrat ni clause : la fidélité tenait lieu de constitution interne.
Cette confiance n'était pourtant pas seulement affective. Elle répartissait aussi les rôles : au leader empêché, l'autorité sur le projet ; au candidat élu, le mandat. Le président tenait sa légitimité des urnes, et il savait à qui il devait d'avoir pu s'y présenter. Cette double vérité restait tenable tant que personne n'avait à trancher entre elles.
C'est précisément ce qui la rendait fragile. Une relation fondée sur la seule confiance n'a besoin d'aucune règle tant qu'elle dure, et n'en possède aucune le jour où elle cesse.
L'entrée de la puissance
Les faits sont établis. En juillet 2025, devant le Conseil national de Pastef, le Premier ministre d'alors évoque un « problème d'autorité » au sommet de l'État et demande qu'on le laisse gouverner. Le président répond peu après que Sonko demeure son ami. L'automne voit la coalition « Diomaye Président » réorganisée. Le 22 mai 2026, un décret met fin aux fonctions du chef du gouvernement, qui réagit d'un message sobre : il dormira le cœur léger. Quatre jours plus tard, il accède au perchoir. Le 1er juin, un gouvernement est formé sans Pastef. En juillet, le président lance KIIRAY.
Voici ce que Jung permet d'y lire, et il s'agit d'une interprétation, non d'un constat : chacune de ces étapes a substitué une position à un lien. L'ami est devenu le chef de gouvernement qui réclame des marges, puis le président de l'institution qui vote le budget. Le compagnon est devenu le chef de l'État qui use de sa prérogative. Nul besoin d'imaginer une trahison pour que l'amour se retire. Il suffit que chacun se mette à compter ce qu'il détient.
Le mécanisme se décrit d'ailleurs sans recours à la psychologie. Le désaccord sur l'autorité, d'abord personnel, s'est logé dans les institutions : le décret d'un côté, le perchoir et la majorité de l'autre. À ce stade, chacun ne défend plus une relation mais une position constitutionnelle, avec les armes que la Constitution attache à cette position.
La règle comme dernier recours
La loi de finances rectificative en livre la démonstration la plus froide. Le 19 octobre, le président de Pastef annonce que ses députés ne voteront pas le texte en l'état et pose l'encadrement des fonds politiques en condition. Le 23 octobre, la commission des finances le rejette. Le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô dénonce une obstruction, tout en assurant que gouvernement et Assemblée ne sont pas des ennemis. Le 27, le ministre des Finances obtient le renvoi du texte en commission.
Y voir une simple querelle de personnes serait réducteur. Exiger l'encadrement des fonds spéciaux relève pleinement du contrôle parlementaire, et cette exigence vaut aussi pour ceux de l'Assemblée elle-même. Refuser un budget est un droit du Parlement ; s'en servir pour solder un différend serait autre chose. Entre ces deux lectures, seuls des amendements écrits, chiffrés et rendus publics permettront au citoyen de trancher.
La configuration a d'ailleurs peu de précédents. Pastef reste majoritaire à l'Assemblée sans siéger au gouvernement, alors que ses députés et le président sont sortis de la même victoire. La majorité des urnes et celle de l'exécutif, que 2024 avait confondues, ne coïncident plus. Le Parlement contrôle donc un gouvernement qui n'est ni tout à fait le sien ni tout à fait celui d'un adversaire.
C'est ici que Jung s'arrête et que la République commence. Lorsque l'amour s'est retiré, il ne reste que la règle. Le calendrier constitutionnel et la procédure budgétaire doivent désormais tenir là où la confiance a cédé. À l'approche du deuxième anniversaire de la législature élue le 17 novembre 2024, la dissolution entre dans le champ des hypothèses juridiquement envisageables. Rien n'indique qu'elle soit décidée. Chacun le sait pourtant, et ce savoir pèse sur chaque vote.
L'enjeu dépasse les deux hommes. Le 1er septembre, le pays a conclu avec les services du FMI un accord portant sur un programme de 2,2 milliards de dollars, qui attend encore l'approbation du Conseil d'administration. La dette publique, elle, était évaluée à 132 % du PIB fin 2024. Un collectif budgétaire en suspens retarde les arbitrages de dépenses et brouille le signal adressé aux partenaires dont dépend ce financement. Un budget pris en otage par une mésentente coûterait bien plus cher que la mésentente elle-même.
Ce que la règle peut faire
Personne ne demandera aux deux hommes de se réconcilier par sentiment ; ce n'est ni l'objet de la politique ni celui de cette chronique. On peut leur demander plus modeste et plus exigeant : que la règle accomplisse ce que l'amitié n'accomplit plus. Les Wolofs le disent sans détour : benn loxo mënul tàccu. Une seule main ne peut applaudir. Lorsque les mains ne se rejoignent plus, c'est à la règle de battre la mesure. Un budget ne peut pas attendre qu'elles se réconcilient.
Mamadou THIAM Expert en Stratégies, Performance et Transition