Quand le ministre des Armées sort l’artillerie… de la parole

Rédigé par Dakarposte le Lundi 31 Aout 2026 à 21:53 modifié le Lundi 31 Aout 2026 23:58

Il fallait oser. Yankoba Diémé l’a fait.
Selon lui, les fameux « fonds politiques » seraient destinés aux khalifes généraux et à l’Église. Une déclaration qui laisse perplexe, pour ne pas dire pantois. Car lorsqu’une telle phrase sort de la bouche d’un ministre, une question finit forcément par s’imposer : est-ce vraiment le ministre qui parle, ou bien a-t-il simplement laissé son micro prendre le contrôle ?

Le plus étonnant n’est même pas la déclaration. Le plus étonnant, c’est son auteur.
Ministre des Forces armées !

Oui, vous avez bien lu. Le département qui exige probablement le plus de sang-froid, de précision et de maîtrise de la parole dans toute l’architecture gouvernementale.

Un ministère où l’on imagine volontiers que chaque mot est pesé avant d’être prononcé.
Mais visiblement, la pesée des mots n’était pas au programme de la tournée.

Et voilà notre ministre en Casamance, région qui n’a certainement pas besoin qu’on y ajoute du brouhaha politique, occupé à disserter sur des fonds dont les Sénégalais aimeraient surtout connaître la nature, les règles d’utilisation et les bénéficiaires.

Les fonds politiques seraient donc une sorte de caisse à vocation religieuse ?

Khalifes généraux d’un côté, Église de l’autre… Il ne manque plus que le menu, les tickets de caisse et, pourquoi pas, la facture détaillée.
Parce qu’après tout, pourquoi s’arrêter là ?
Si l’argent public est distribué, il faut bien qu’il existe un cadre. Et si ce cadre existe, pourquoi ne pas l’expliquer ? Pourquoi cette curieuse manière de transformer une question institutionnelle en déclaration sibylline ?
La République n’est pourtant pas une tontine de quartier où l’on distribue les enveloppes en fonction des circonstances.
Elle a des règles.
Elle a des institutions.
Elle a des comptes.
Et, surtout, elle a des citoyens qui ont le droit de comprendre comment fonctionne leur État.
Mais il y a plus savoureux encore dans cette affaire.


Le ministre des Forces armées parle.

L’armée, elle, se tait.
C’est même sa marque de fabrique. La Grande Muette. Celle qui ne commente pas les déclarations politiques, ne répond pas aux polémiques, ne publie pas de communiqué pour expliquer qu’elle n’a pas dit ce qu’un responsable politique lui fait dire.


Une institution qui cultive la discrétion quand certains responsables semblent cultiver le microphone.
Il y a là une ironie presque parfaite.
La Grande Muette pourrait donner des leçons de retenue à ceux qui parlent pour elle.
Et pendant ce temps, en Casamance, on aurait peut-être attendu du ministre autre chose que cette étrange sortie.
On aurait aimé entendre parler de sécurité, de paix, de cohésion nationale, de développement, de présence de l’État. On aurait aimé une parole qui rassure. Une parole qui rassemble.
Mais non.
Voilà que les « fonds politiques » s’invitent au voyage.


Il faut décidément croire que certains responsables ont découvert une nouvelle doctrine de communication : quand on n’a rien à dire, parlons de tout ; et quand on parle d’argent public, surtout, ne soyons pas trop précis.

Seulement voilà : la plaisanterie cesse d’être drôle lorsqu’elle vient d’un ministre.
Car un ministre n’est pas un citoyen ordinaire devant un micro. Il est dépositaire d’une parcelle de l’autorité de l’État.
Il peut plaisanter. Il peut improviser. Il peut même se tromper.
Mais lorsqu’il se trompe sur des sujets aussi sensibles, les conséquences ne sont pas les mêmes.


Le ministre peut retirer sa phrase. L’État, lui, doit continuer à en assumer les conséquences.

Et c’est là que le bât blesse.
Que sont ces fonds ? Qui les gère ? Qui les attribue ? À qui ? Dans quelles conditions ? Avec quelle base légale ?
Des questions simples.
Tellement simples qu’on se demande pourquoi il a fallu une tournée ministérielle en Casamance pour les faire surgir.
À moins que la nouvelle communication gouvernementale consiste désormais à jeter des allumettes dans la conversation publique et à regarder ensuite qui criera au feu.
Il faut pourtant rappeler une évidence : la Casamance mérite mieux que les petites phrases.
Elle mérite du sérieux.
Elle mérite de la hauteur.
Elle mérite des responsables qui comprennent que certaines terres portent une mémoire suffisamment lourde pour qu’on n’y ajoute pas de l’improvisation politique.
Quant à l’armée, elle mérite mieux encore.
Elle mérite qu’on protège son image, son professionnalisme et sa neutralité.
Car l’armée est la Grande Muette. Et cette expression n’est pas une invitation à parler à sa place.


Elle est une leçon de discipline adressée à ceux qui parlent au nom de la République.


Alors, Monsieur le ministre, un conseil d’éditorialiste : les micros ont parfois cette fâcheuse tendance à enregistrer ce que la mémoire aimerait oublier.
Et les journalistes ont, eux aussi, cette autre mauvaise habitude : se souvenir des phrases que les politiques auraient préféré ne jamais avoir prononcées.

La prochaine fois, peut-être faudrait-il laisser parler la Casamance.
Écouter ses populations.
Parler de paix.
Parler de République.
Parler de l’avenir.
Et, surtout, laisser la Grande Muette rester muette.
Parce qu’en matière de parole publique, le silence de l’armée vaut parfois mieux que le vacarme de ceux qui prétendent parler pour elle.


Et lorsqu’un ministre des Forces armées confond visiblement franchise, improvisation et responsabilité, une dernière question mérite d’être posée :
Qui, finalement, commande le micro ?

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