Rapport de la Cour des comptes : 36 sociétés dans le viseur de la justice, entre opacité persistante et exigence de reddition des comptes

Rédigé par Dakarposte le Jeudi 20 Aout 2026 à 09:27 modifié le Jeudi 20 Aout 2026 12:59

Le traitement judiciaire du rapport 2025 de la Cour des comptes sur la gestion des finances publiques entre 2019 et mars 2024 franchit un nouveau cap. Selon les informations rapportées par notre confrère Libération, le Pool judiciaire financier (PJF) a saisi la Division des investigations criminelles (DIC) afin d’identifier les bénéficiaires effectifs de 36 sociétés citées dans les conclusions de l’audit.

Les enquêteurs seraient également invités à vérifier d’éventuelles modifications statutaires qui auraient pu intervenir dans le dessein de dissimuler les véritables intérêts économiques derrière certaines structures.

La prudence juridique commande de le rappeler : figurer dans cette liste ne vaut ni mise en cause pénale ni culpabilité. Les personnes et sociétés citées bénéficient, à ce stade, de la présomption d’innocence et aucune charge ne saurait être tenue pour établie avant l’issue des investigations et, le cas échéant, d’une décision de justice.

Mais la publication de cette liste n’en revêt pas moins un intérêt considérable. Elle fait ressurgir plusieurs dossiers que Dakarposte avait déjà contribué à porter à la connaissance de l’opinion, notamment celui de la SCI Fara, liée à Cheikh Seck, responsable de la Fédération sénégalaise de football. La société est citée dans le cadre d’un marché de trois milliards de francs CFA, selon les éléments rapportés par Libération.

Le dossier SCI Fara avait déjà suscité de nombreuses interrogations dans le cadre de l’affaire de l’immeuble ayant abrité le Haut Conseil des collectivités territoriales (HCCT). Selon les informations publiées à l’époque, l’État avait financé en 2018 l’acquisition de cet immeuble à hauteur d’environ 20 milliards de francs CFA, intérêts compris, mais sans qu’un acte de vente régulier ne soit établi ni que la mutation de propriété soit immédiatement opérée. L’immeuble était demeuré au nom de la SCI Fara, tandis que l’État avait continué à acquitter des loyers pendant plusieurs années.

Le scandale avait pris une ampleur particulière lorsque la SOGEPA avait engagé des démarches afin de récupérer plusieurs milliards de francs CFA correspondant aux loyers versés entre 2018 et 2024. Des informations publiées en août 2025 faisaient état d’un montant supérieur à trois milliards de francs CFA et rapportaient que Cheikh Seck se serait déclaré disposé à rembourser les sommes concernées.

Dakarposte avait, pour sa part, largement relayé et documenté cette affaire, jusqu’à évoquer, en octobre 2025, l’audition de Cheikh Seck par la DIC dans le cadre des investigations en cours. Selon nos informations alors publiées, l’intéressé s’était présenté aux enquêteurs accompagné de son avocat et avait été entendu sur les éléments qui lui étaient demandés.

Et depuis ? C’est précisément là que le bât blesse. Le dossier SCI Fara, qui avait pourtant suscité une vive émotion et alimenté de légitimes interrogations sur la gestion des deniers publics, semble avoir perdu de sa visibilité judiciaire.
Aucune évolution spectaculaire n’est, à notre connaissance, venue depuis lors éclairer définitivement les responsabilités, les modalités du remboursement éventuel ou les suites judiciaires susceptibles d’être réservées à cette affaire. Cette absence de lisibilité nourrit inévitablement le sentiment d’une justice administrative et financière avançant à plusieurs vitesses.

Or, l’arrivée de 36 sociétés dans le champ des investigations de la DIC pourrait précisément permettre de remettre de la lumière là où l’opacité avait fini par s’installer. Parmi les noms cités par Libération figurent également Bamba Ndiaye SA, Lavie Commercial Brookers — associée, selon le journal, au controversé marché d’armement de 45 milliards de francs CFA — ainsi qu’Envol Immobilier, promoteur des sphères ministérielles. Sont également évoqués un ancien consul honoraire du Sénégal à Tel-Aviv et deux cabinets d’avocats présentés comme particulièrement connus dans la place dakaroise.

La présence de ces différentes structures dans une liste transmise aux enquêteurs ne signifie évidemment pas qu’elles auraient commis une infraction. Mais elle justifie que les investigations soient conduites avec la même rigueur pour tous, sans traitement de faveur et sans intimidation.
La justice financière n’a pas vocation à faire trembler seulement les seconds couteaux ; elle doit être capable de regarder avec la même froideur les dossiers impliquant des personnalités puissantes, des opérateurs économiques influents, des professions réglementées ou des réseaux bénéficiant de solides relais.
C’est précisément à cet endroit que la vigilance s’impose. Depuis quelque temps, le Sénégal voit fleurir autour de certains dossiers sensibles des réseaux d’influence, des soutiens intéressés et des lobbys suffisamment puissants pour donner l’impression que certaines affaires peuvent être ralenties, déplacées ou enterrées dans les méandres de la procédure.
Il serait particulièrement regrettable que ces pesanteurs viennent gripper une mécanique judiciaire qui, pour une fois, semble vouloir remonter jusqu’aux bénéficiaires réels des opérations litigieuses.
Car l’enjeu n’est pas de faire tomber des noms pour le plaisir de faire tomber des noms.
Il est de comprendre comment les ressources publiques ont été engagées, qui en a bénéficié, dans quelles conditions et au terme de quelles procédures.
Lorsqu’un rapport de la Cour des comptes fait apparaître des anomalies suffisamment sérieuses pour justifier une saisine judiciaire, la réponse ne peut être ni le silence ni l’usure du temps.
Le cas de la SCI Fara illustre à lui seul cette nécessité.

Comment expliquer qu’un dossier ayant suscité autant de révélations puisse demeurer aussi peu lisible plusieurs mois après les premières investigations ? Quelles sommes ont finalement été recouvrées ? Quel accord, s’il existe, a été conclu ? Quelles responsabilités administratives ont été retenues ? Les éventuelles fautes pénales ont-elles été établies ou écartées ? Autant de questions auxquelles l’opinion est en droit d’attendre des réponses documentées.

Dakarposte entend d’ailleurs revenir prochainement sur les autres sociétés et dossiers cités par Libération, notamment Bamba Ndiaye SA, Lavie Commercial Brookers et Envol Immobilier, afin de replacer chaque cas dans son contexte, d’en rappeler les faits connus et de distinguer, avec toute la rigueur requise, les éléments établis des simples allégations.
Le temps où les rapports d’audit pouvaient finir dans les tiroirs de l’administration devrait appartenir au passé. La reddition des comptes ne peut être sélective.
Elle ne doit connaître ni ami, ni adversaire, ni puissant, ni anonyme.
Si des irrégularités ont été commises, elles doivent être établies ; si elles ne le sont pas, les intéressés doivent être définitivement lavés de tout soupçon.
Mais entre ces deux issues, il existe une exigence intangible : celle de laisser travailler la justice.
Espérons donc que les lobbys, les réseaux et les protections qui ont parfois entouré certains dossiers ne parviendront pas à gripper la machine judiciaire. Car dans une République qui prétend restaurer la confiance dans la gestion publique, la véritable rupture ne consisterait pas à multiplier les annonces d’enquêtes, mais à aller jusqu’au bout — même lorsque les pistes conduisent aux portes des puissants.

Mamadou Ndiaye
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