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De Senghor à Noura Ba : l’hospitalité sénégalaise à l’épreuve de la souveraineté

Rédigé par Dakarposte le Samedi 10 Octobre 2026 à 14:38 modifié le Samedi 10 Octobre 2026 - 17:01

De l’insulte publique aux dérives de l’état civil, en passant par la maîtrise des frontières et la cohésion nationale, le Sénégal est confronté à des questions qui exigent de ses dirigeants lucidité, fermeté et sens élevé de l’État. L’histoire nous enseigne que la générosité d’une nation ne saurait tenir lieu de politique publique.


Convenons-en: il est des paroles qui dépassent les limites de la décence, heurtent la conscience collective et mettent à l’épreuve les fondements mêmes du vivre-ensemble. Lorsque l’injure devient un mode d’expression, que le mépris se substitue au débat et que les institutions sont prises pour cible, le silence des autorités peut être interprété comme un aveu de faiblesse. Dans une République digne de ce nom, il est des lignes rouges que nul ne saurait franchir impunément.

C’est précisément pourquoi l’autosaisine du procureur de la République dans ce qu'il est convenu d'appeler " l’affaire Noura Ba" mérite d’être saluée. Elle rappelle opportunément que nul ne peut se prévaloir de sa notoriété, de son influence ou de sa liberté d’expression pour s’affranchir des lois de la République. Les propos tenus par Noura Ba, dont elle est bien l’auteure, doivent être examinés avec toute la rigueur requise par la justice. Leur gravité appelle une réponse à la hauteur des exigences républicaines, dans le strict respect de la loi et des garanties d’un procès équitable.

Car, au-delà de la personne concernée, c’est une question fondamentale qui se pose : jusqu’où peut-on pousser la provocation sans avoir à répondre de ses actes devant la justice ?

Les captures d’écran de ses différentes publications sont suffisamment éloquentes pour mettre en lumière la teneur des propos attribués à Noura Ba, visant notamment le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, nos guides religieux ainsi que d’autres composantes de la société sénégalaise. Ces publications, dont l’authenticité devra être appréciée dans le cadre de la procédure judiciaire, soulèvent une question fondamentale de respect des institutions, des convictions religieuses et de la dignité des citoyens.
Le chef de l’État incarne une institution majeure de la République ; nos guides religieux occupent une place essentielle dans l’histoire spirituelle et sociale du Sénégal. Nul ne saurait donc banaliser des propos susceptibles de porter atteinte à leur dignité, pas plus qu’il ne saurait se soustraire aux conséquences légales de ses actes lorsque des infractions sont établies.

Il faut néanmoins rappeler une évidence : le respect dû aux institutions ne signifie pas que leurs titulaires seraient soustraits à la critique. Dans une démocratie, le président de la République peut être contesté, les décisions gouvernementales peuvent être dénoncées et les guides religieux peuvent faire l’objet de débats. Mais la critique n’est pas l’injure, la contradiction n’est pas l’humiliation et la liberté d’expression ne saurait devenir un permis de tout dire, de n’importe quelle manière.

La République doit protéger à la fois la liberté de parole et le droit de chacun à ne pas subir des comportements sanctionnés par la loi. C’est à cette condition que la justice peut demeurer le rempart commun contre l’arbitraire, les excès et les règlements de comptes.

L’autosaisine du parquet constitue donc un signal institutionnel important. Encore faut-il que la procédure aille à son terme dans la sérénité, que les faits soient établis et que, le cas échéant, les sanctions soient proportionnées aux infractions effectivement retenues. La fermeté judiciaire ne se mesure pas à la sévérité des déclarations publiques, mais à l’indépendance de la procédure et à la solidité de ses conclusions.

De Senghor à Noura Ba : l’hospitalité sénégalaise à l’épreuve de la souveraineté
SENGHOR, SÉKOU TOURÉ ET LE PRIX DE LA LUCIDITÉ POLITIQUE


Cette affaire intervient dans un contexte où les questions d’identité, d’immigration, de souveraineté et de cohésion nationale occupent une place croissante dans le débat public. Pour les comprendre, il est utile de revenir sur l’histoire mouvementée des relations entre Léopold Sédar Senghor et Ahmed Sékou Touré.

En septembre 1973, les relations diplomatiques entre le Sénégal et la Guinée connurent une rupture majeure. Les désaccords entre les deux dirigeants portaient notamment sur les rapports avec la France et sur la question des opposants guinéens accueillis à l’étranger. Conakry reprochait à Dakar d’offrir refuge à des adversaires du régime, tandis que Senghor défendait une conception de l’hospitalité et de l’asile qui s’inscrivait dans sa vision des responsabilités africaines.

Puis vint l’année 1976, marquée par une répression particulièrement violente en Guinée. La campagne menée par le régime contre ce qu’il présentait comme un « complot peul » contribua à accentuer la peur et l’exil de nombreux Guinéens. L’arrestation de Diallo Telli, ancien secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine, et sa mort en détention demeurent parmi les épisodes les plus tragiques de cette période.

Faut-il pour autant affirmer que Sékou Touré avait personnellement conseillé à Senghor de ne pas accueillir les Peuls de Guinée ? À défaut d’une source historique fiable établissant cette affirmation précise, la prudence s’impose. Les faits documentés attestent de pressions exercées par Conakry contre l’accueil de ses opposants Peuls.

Cette distinction est essentielle. L’histoire ne doit pas être convoquée pour conforter des préjugés, mais pour éclairer les décisions présentes.

La leçon à retenir est ailleurs : l’hospitalité d’un pays ne saurait l’obliger à renoncer à la maîtrise de ses frontières, pas plus que la défense de sa souveraineté ne saurait justifier la stigmatisation de populations entières.

De Senghor à Noura Ba : l’hospitalité sénégalaise à l’épreuve de la souveraineté
ÉTAT CIVIL, FRONTIÈRES ET FONCIER : L’ÉTAT DOIT ASSUMER SES RESPONSABILITÉS


Au Sénégal, des préoccupations sont régulièrement exprimées au sujet de fraudes à l’état civil, de l’obtention irrégulière de documents d’identité, du contrôle des frontières terrestres et de certaines transactions foncières. Ces questions méritent des réponses.

Si des réseaux organisent la falsification d’actes de naissance, si des citoyens sont victimes d’usurpation d’identité ou si des agents publics facilitent des fraudes, l’État doit enquêter, établir les responsabilités et sanctionner les coupables. Il en va de même pour toute acquisition foncière réalisée en violation des règles applicables.

Le véritable enjeu est celui de l’efficacité de nos institutions. Comment des documents frauduleux pourraient-ils être délivrés sans défaillance dans les procédures de vérification ? Comment des actes authentiques pourraient-ils être contestés sans mécanisme de recours accessible ? Pourquoi les éventuelles complicités administratives ne seraient-elles pas recherchées avec la même rigueur que les bénéficiaires des fraudes ?

Voilà les questions auxquelles les autorités doivent répondre.

Le Sénégal doit moderniser et sécuriser son état civil, renforcer les contrôles aux frontières, rendre plus transparentes les transactions foncières et appliquer les règles de séjour des étrangers conformément à la législation nationale et aux engagements régionaux du pays. Ce travail relève de la responsabilité de l’État ; il ne peut être abandonné aux rumeurs, aux invectives ou aux entrepreneurs de la division.

La souveraineté n’est pas un slogan. Elle se traduit par la capacité d’un pays à protéger l’identité juridique de ses citoyens, à faire respecter ses lois et à garantir que les mêmes règles s’appliquent à tous.

De Senghor à Noura Ba : l’hospitalité sénégalaise à l’épreuve de la souveraineté
Le Sénégal n’a aucun intérêt à opposer son hospitalité historique à son droit légitime de contrôler les conditions d’entrée et de séjour sur son territoire. Il n’a pas davantage intérêt à confondre la défense de ses institutions avec l’interdiction de toute critique.

Ce qu’il lui faut, c’est un État qui ne tremble pas devant les infractions, mais qui ne condamne personne sans preuve ; un État qui protège ses citoyens sans désigner des communautés comme boucs émissaires ; un État qui garantit la liberté d’expression tout en faisant respecter les limites fixées par la loi.

Dans l’affaire Noura Ba, l’autosaisine du procureur de la République constitue, à juste titre, une initiative à saluer. Les publications incriminées, dont les captures d’écran sont particulièrement révélatrices, mettent en évidence la teneur des propos qui ont suscité l’indignation d’une partie de l’opinion publique. Face à de tels agissements, la justice se doit d’assumer pleinement ses responsabilités et d’en tirer toutes les conséquences prévues par la loi. Ni passe-droit, ni indulgence de circonstance, ni verdict dicté par la clameur publique : la loi, toute la loi, rien que la loi.

Les dirigeants, eux aussi, doivent entendre le message. La cohésion nationale ne se décrète pas depuis les tribunes officielles. Elle se construit par la justice, la transparence administrative, l’égalité devant la loi et la capacité des institutions à répondre aux préoccupations légitimes des citoyens.

Une République ne se mesure pas seulement à la liberté qu’elle accorde à chacun de parler, mais aussi à la justice qu’elle garantit lorsque cette liberté est invoquée pour porter atteinte aux droits d’autrui.

Le Sénégal a hérité d’une tradition d’hospitalité, de dialogue et de coexistence qu’il doit préserver. Mais préserver cet héritage ne signifie pas fermer les yeux sur les infractions, les défaillances administratives ou les atteintes à la dignité humaine.

De Senghor à nos jours, une vérité demeure : un État ne peut durablement préserver la paix civile sans conjuguer ouverture et vigilance, liberté et responsabilité, générosité et rigueur.

La République doit rester accueillante sans être vulnérable, ferme sans être injuste, et tolérante sans jamais renoncer à ses principes. C’est à cette condition que l’autorité de l’État cessera d’être un simple discours pour devenir une réalité incontestable.




clounjay@yahoo.fr



Mamadou Ndiaye

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