Le Sénégal entre dans une zone de turbulences financières dont il lui sera désormais difficile de masquer la gravité. Selon Bloomberg, la perspective d’une restructuration d’environ 5 milliards de dollars d’euro-obligations, soit près de 2 830 milliards de francs CFA au taux de change actuel, marque le début d’un compte à rebours dont l’issue pourrait être particulièrement douloureuse : celle d’un éventuel défaut de paiement.
Mardi, le gouvernement sénégalais a dévoilé, en concertation avec le Fonds monétaire international, un programme destiné à remettre sur pied des finances publiques profondément fragilisées. Au cœur de ce dispositif figure précisément le traitement de cette masse obligataire considérable. Après deux années d’interrogations, les investisseurs internationaux ont désormais une réponse à la question qui hantait les marchés émergents : Dakar pourra-t-il éviter de devenir le premier État africain à faire défaut depuis le reniement de sa dette par l’Éthiopie en 2023 ?
La réaction immédiate des marchés n’a rien d’un satisfecit. Déjà lourdement décotée, la dette sénégalaise a subi une nouvelle pression après l’annonce du programme, signe que certains investisseurs ont accueilli la nouvelle avec surprise, voire avec inquiétude. Le marché semble ainsi considérer que le Sénégal ne fait qu’ouvrir un processus qui pourrait s’avérer long, complexe et semé d’obstacles avant de permettre une véritable stabilisation des finances publiques.
Dakar, pour sa part, n’a pas officiellement prononcé le mot de « défaut ». Mais la prudence du vocabulaire ne saurait dissiper les interrogations. Les précédents du Cadre commun du G20 sont suffisamment éloquents : les pays ayant engagé cette procédure ont, jusqu’à présent, suspendu le remboursement de certaines obligations pendant les négociations destinées à alléger leur fardeau financier. Le premier rendez-vous véritablement critique se profile donc à l’horizon : le 13 septembre, date à laquelle le Sénégal doit honorer le paiement d’intérêts lié à une euro-obligation.
Les marchés continuent pourtant d’envoyer des signaux contradictoires. Les titres sénégalais arrivant à échéance en 2048 ont progressé de 0,3 cent, à 49,78 cents, tandis que ceux de 2031 demeuraient pratiquement inchangés, autour de 51,28 cents. Mais cette embellie apparente ne traduit pas nécessairement un regain de confiance dans les fondamentaux de l’économie sénégalaise. Les opérateurs l’attribuent plutôt à des rachats de positions courtes, autrement dit à des mouvements techniques davantage qu’à une conviction renouvelée quant à la solvabilité future du pays.
À la crise financière vient désormais se greffer une équation politique. Le président Bassirou Diomaye Faye a écarté, en mai, son ancien allié et Premier ministre Ousmane Sonko, qui s’était montré hostile à une restructuration de la dette. Désormais président de l’Assemblée nationale, celui-ci a réagi à l’accord conclu avec le FMI en réclamant publiquement un « débat sain sur les engagements du Sénégal ». Derrière cette passe d’armes se profile une question fondamentale : jusqu’où le pouvoir exécutif peut-il aller dans l’ajustement budgétaire sans provoquer une fracture politique et sociale ?
L’affaire est d’autant plus délicate que la restructuration annoncée devra également permettre de clarifier le traitement réservé aux swaps de rendement total, les fameux TRS. Ces instruments financiers, assimilables à de la dette selon plusieurs analyses, ont été utilisés par le Sénégal et d’autres États au cours des dernières années et ont suscité les réserves du FMI. Si les engagements libellés en francs CFA doivent être épargnés par l’opération, le sort des financements TRS contractés auprès de First Abu Dhabi Bank et d’Africa Finance Corp demeure incertain.
Cette incertitude n’est pas secondaire. Martin Kessler, directeur exécutif du Laboratoire de finance pour le développement de l’École d’économie de Paris, estime que ces instruments « pourraient créer beaucoup de problèmes » au cours des négociations. Le Sénégal devra en outre affronter une contrainte structurelle majeure : ne disposant pas d’une monnaie nationale qu’il pourrait dévaluer, il ne pourra utiliser cet instrument pour absorber une partie du choc, contrairement à la Zambie, au Ghana ou à l’Éthiopie. L’essentiel de l’ajustement devra donc passer par les finances publiques et l’économie réelle.
Le ministre des Finances, Cheikh Diba, veut néanmoins convaincre les investisseurs que Dakar entend emprunter une voie différente. Le Sénégal compte, selon lui, appliquer une version « améliorée » du Cadre commun, avec des délais raccourcis et une circulation plus précoce de l’information entre les différentes catégories de créanciers. Une réunion associant créanciers multilatéraux, bilatéraux et privés devrait également être convoquée sous l’égide du FMI dès que les travaux techniques sur la viabilité de la dette auront suffisamment progressé.
L’ambition est louable. Mais les précédents invitent à la prudence.
La Zambie, le Ghana et l’Éthiopie ont tous expérimenté la lenteur et la complexité de ces négociations. Entre les créanciers traditionnels du Club de Paris, la montée en puissance de la Chine, les détenteurs privés d’obligations et les multiples instruments financiers utilisés pour lever des capitaux, parvenir à un accord relève souvent d’un véritable parcours d’obstacles. L’Éthiopie en a même fait l’expérience sur le terrain judiciaire, avec une procédure engagée à Londres par des détenteurs d’obligations.
Le Sénégal entend donc faire mieux que ses prédécesseurs. Il lui faudra surtout démontrer qu’il peut le faire.
Car le véritable enjeu dépasse désormais la seule question de la restructuration. Il concerne la crédibilité financière d’un État longtemps présenté comme l’un des modèles de stabilité économique du continent. La découverte d’un niveau d’endettement supérieur aux chiffres précédemment annoncés a profondément altéré cette réputation et contraint Dakar à revenir devant ses partenaires financiers dans une position beaucoup moins confortable.
Le paradoxe est cruel : pour restaurer la confiance, le Sénégal doit accepter de reconnaître l’ampleur de ses difficultés ; mais plus il reconnaît cette fragilité, plus il risque d’affaiblir sa position face aux créanciers.
C’est précisément pour cette raison que le dossier sénégalais pourrait devenir un cas d’école. Il faudra déterminer si un État africain peut réorganiser une dette complexe sans sombrer dans le défaut, tout en évitant que l’ajustement ne se traduise par une récession, une contraction des investissements ou une détérioration brutale des conditions sociales.
Martin Kessler résume l’enjeu en une formule qui sonne comme un avertissement : « Le Sénégal sera vraiment le cas test. » Et son jugement sur le retard pris par Dakar pour solliciter le Cadre commun est encore plus sévère : malgré les améliorations apportées au mécanisme, le fait que le Sénégal ait attendu aussi longtemps avant d’y recourir constituerait, selon lui, une preuve d’échec.
Désormais, le temps des hésitations est révolu. Le Sénégal doit négocier, convaincre et surtout payer — ou obtenir suffisamment de répit pour ne pas avoir à choisir entre honorer ses engagements extérieurs et financer ses propres besoins intérieurs.
Le 13 septembre constituera un premier rendez-vous avec la réalité.
Car dans les salles de marché comme dans les bureaux des créanciers, une règle demeure implacable : les États peuvent différer les annonces, modifier les formules et polir leur langage. Ils ne peuvent pas indéfiniment différer l’échéance.
Pour le Sénégal, le compte à rebours a commencé.
Mardi, le gouvernement sénégalais a dévoilé, en concertation avec le Fonds monétaire international, un programme destiné à remettre sur pied des finances publiques profondément fragilisées. Au cœur de ce dispositif figure précisément le traitement de cette masse obligataire considérable. Après deux années d’interrogations, les investisseurs internationaux ont désormais une réponse à la question qui hantait les marchés émergents : Dakar pourra-t-il éviter de devenir le premier État africain à faire défaut depuis le reniement de sa dette par l’Éthiopie en 2023 ?
La réaction immédiate des marchés n’a rien d’un satisfecit. Déjà lourdement décotée, la dette sénégalaise a subi une nouvelle pression après l’annonce du programme, signe que certains investisseurs ont accueilli la nouvelle avec surprise, voire avec inquiétude. Le marché semble ainsi considérer que le Sénégal ne fait qu’ouvrir un processus qui pourrait s’avérer long, complexe et semé d’obstacles avant de permettre une véritable stabilisation des finances publiques.
Dakar, pour sa part, n’a pas officiellement prononcé le mot de « défaut ». Mais la prudence du vocabulaire ne saurait dissiper les interrogations. Les précédents du Cadre commun du G20 sont suffisamment éloquents : les pays ayant engagé cette procédure ont, jusqu’à présent, suspendu le remboursement de certaines obligations pendant les négociations destinées à alléger leur fardeau financier. Le premier rendez-vous véritablement critique se profile donc à l’horizon : le 13 septembre, date à laquelle le Sénégal doit honorer le paiement d’intérêts lié à une euro-obligation.
Les marchés continuent pourtant d’envoyer des signaux contradictoires. Les titres sénégalais arrivant à échéance en 2048 ont progressé de 0,3 cent, à 49,78 cents, tandis que ceux de 2031 demeuraient pratiquement inchangés, autour de 51,28 cents. Mais cette embellie apparente ne traduit pas nécessairement un regain de confiance dans les fondamentaux de l’économie sénégalaise. Les opérateurs l’attribuent plutôt à des rachats de positions courtes, autrement dit à des mouvements techniques davantage qu’à une conviction renouvelée quant à la solvabilité future du pays.
À la crise financière vient désormais se greffer une équation politique. Le président Bassirou Diomaye Faye a écarté, en mai, son ancien allié et Premier ministre Ousmane Sonko, qui s’était montré hostile à une restructuration de la dette. Désormais président de l’Assemblée nationale, celui-ci a réagi à l’accord conclu avec le FMI en réclamant publiquement un « débat sain sur les engagements du Sénégal ». Derrière cette passe d’armes se profile une question fondamentale : jusqu’où le pouvoir exécutif peut-il aller dans l’ajustement budgétaire sans provoquer une fracture politique et sociale ?
L’affaire est d’autant plus délicate que la restructuration annoncée devra également permettre de clarifier le traitement réservé aux swaps de rendement total, les fameux TRS. Ces instruments financiers, assimilables à de la dette selon plusieurs analyses, ont été utilisés par le Sénégal et d’autres États au cours des dernières années et ont suscité les réserves du FMI. Si les engagements libellés en francs CFA doivent être épargnés par l’opération, le sort des financements TRS contractés auprès de First Abu Dhabi Bank et d’Africa Finance Corp demeure incertain.
Cette incertitude n’est pas secondaire. Martin Kessler, directeur exécutif du Laboratoire de finance pour le développement de l’École d’économie de Paris, estime que ces instruments « pourraient créer beaucoup de problèmes » au cours des négociations. Le Sénégal devra en outre affronter une contrainte structurelle majeure : ne disposant pas d’une monnaie nationale qu’il pourrait dévaluer, il ne pourra utiliser cet instrument pour absorber une partie du choc, contrairement à la Zambie, au Ghana ou à l’Éthiopie. L’essentiel de l’ajustement devra donc passer par les finances publiques et l’économie réelle.
Le ministre des Finances, Cheikh Diba, veut néanmoins convaincre les investisseurs que Dakar entend emprunter une voie différente. Le Sénégal compte, selon lui, appliquer une version « améliorée » du Cadre commun, avec des délais raccourcis et une circulation plus précoce de l’information entre les différentes catégories de créanciers. Une réunion associant créanciers multilatéraux, bilatéraux et privés devrait également être convoquée sous l’égide du FMI dès que les travaux techniques sur la viabilité de la dette auront suffisamment progressé.
L’ambition est louable. Mais les précédents invitent à la prudence.
La Zambie, le Ghana et l’Éthiopie ont tous expérimenté la lenteur et la complexité de ces négociations. Entre les créanciers traditionnels du Club de Paris, la montée en puissance de la Chine, les détenteurs privés d’obligations et les multiples instruments financiers utilisés pour lever des capitaux, parvenir à un accord relève souvent d’un véritable parcours d’obstacles. L’Éthiopie en a même fait l’expérience sur le terrain judiciaire, avec une procédure engagée à Londres par des détenteurs d’obligations.
Le Sénégal entend donc faire mieux que ses prédécesseurs. Il lui faudra surtout démontrer qu’il peut le faire.
Car le véritable enjeu dépasse désormais la seule question de la restructuration. Il concerne la crédibilité financière d’un État longtemps présenté comme l’un des modèles de stabilité économique du continent. La découverte d’un niveau d’endettement supérieur aux chiffres précédemment annoncés a profondément altéré cette réputation et contraint Dakar à revenir devant ses partenaires financiers dans une position beaucoup moins confortable.
Le paradoxe est cruel : pour restaurer la confiance, le Sénégal doit accepter de reconnaître l’ampleur de ses difficultés ; mais plus il reconnaît cette fragilité, plus il risque d’affaiblir sa position face aux créanciers.
C’est précisément pour cette raison que le dossier sénégalais pourrait devenir un cas d’école. Il faudra déterminer si un État africain peut réorganiser une dette complexe sans sombrer dans le défaut, tout en évitant que l’ajustement ne se traduise par une récession, une contraction des investissements ou une détérioration brutale des conditions sociales.
Martin Kessler résume l’enjeu en une formule qui sonne comme un avertissement : « Le Sénégal sera vraiment le cas test. » Et son jugement sur le retard pris par Dakar pour solliciter le Cadre commun est encore plus sévère : malgré les améliorations apportées au mécanisme, le fait que le Sénégal ait attendu aussi longtemps avant d’y recourir constituerait, selon lui, une preuve d’échec.
Désormais, le temps des hésitations est révolu. Le Sénégal doit négocier, convaincre et surtout payer — ou obtenir suffisamment de répit pour ne pas avoir à choisir entre honorer ses engagements extérieurs et financer ses propres besoins intérieurs.
Le 13 septembre constituera un premier rendez-vous avec la réalité.
Car dans les salles de marché comme dans les bureaux des créanciers, une règle demeure implacable : les États peuvent différer les annonces, modifier les formules et polir leur langage. Ils ne peuvent pas indéfiniment différer l’échéance.
Pour le Sénégal, le compte à rebours a commencé.


Dette du Sénégal : le compte à rebours est lancé, le spectre du défaut se rapproche


