Il y a des batailles de vocabulaire qui ne trompent personne, surtout lorsqu’elles se heurtent aux chiffres.
En affirmant aujourd’hui devant la presse que le Sénégal n’a pas accepté de restructurer sa dette, le ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, tente manifestement de préserver une ligne politique devenue difficilement défendable. Car le fait économique est désormais établi : Dakar a accepté d’engager un processus de traitement de sa dette dans le cadre commun renforcé du G20. Et, dans le langage des marchés comme dans celui des institutions financières internationales, cela s’appelle une restructuration.
Certes, le Sénégal n’a pas encore signé un accord définitif avec ses créanciers. Certes, les modalités précises du traitement restent à négocier. Mais prétendre que le gouvernement n’a donc pas accepté une restructuration revient à confondre la décision d’ouvrir une procédure avec la conclusion de cette procédure. C’est comme affirmer qu’un procès n’existe pas parce que le jugement n’a pas encore été rendu.
Le communiqué du FMI ne laisse pourtant guère de place à l’ambiguïté. Le nouveau programme de financement d’environ 2,2 milliards de dollars sur trente-six mois est adossé à un objectif central : restaurer la soutenabilité de la dette sénégalaise. Et les autorités sénégalaises ont confirmé leur intention de recourir au Cadre commun renforcé du G20 pour obtenir un traitement de leur dette. Or le Cadre commun n’est pas un club de discussion académique sur les finances publiques. C’est précisément le mécanisme international conçu pour restructurer la dette des États confrontés à un problème de soutenabilité.
Il faut donc appeler les choses par leur nom.
Le gouvernement n’a pas encore conclu sa restructuration. Mais il en a accepté le principe et le processus. Nuance juridique, peut-être. Différence politique majeure, certainement. Mais aucune différence économique.
Cette réalité est d’autant plus embarrassante pour le pouvoir qu’elle constitue un spectaculaire retournement de position.
Depuis son arrivée aux affaires, le régime de Bassirou Diomaye Faye avait fait du refus de la restructuration une affaire de principe. Restructurer, c’était presque accepter une forme de tutelle financière. Le discours officiel privilégiait la souveraineté, la renégociation des rapports avec les bailleurs et la capacité du Sénégal à financer son développement sans passer par les mécanismes jugés contraignants du FMI.
La réalité budgétaire vient de rappeler une règle élémentaire de l’économie : la souveraineté ne dispense pas de payer ses dettes.
Lorsque l’on découvre après coup environ 13 milliards de dollars d’endettement non déclaré sous l’ancienne administration, lorsque le programme du FMI de 1,8 milliard de dollars est suspendu, lorsque l’accès aux financements extérieurs se contracte et que le Trésor doit se tourner massivement vers un marché régional de plus en plus coûteux, le problème n’est plus idéologique. Il devient arithmétique.
Et l’arithmétique, elle, ne négocie pas.
La dégradation récente de la note souveraine du Sénégal par Moody’s, passée de Caa1 à Caa2 avec perspective négative, est venue rappeler brutalement cette contrainte. Les besoins de refinancement augmentent, les marges de manœuvre budgétaires se réduisent et le coût de l’endettement pèse davantage sur les finances publiques. Dans une telle situation, continuer à emprunter pour rembourser les emprunts précédents peut donner l’illusion de repousser l’échéance. Mais cela ne constitue pas une stratégie de désendettement. C’est du refinancement sous tension.
C’est précisément parce que cette stratégie atteint ses limites que le gouvernement se retrouve aujourd’hui devant le FMI, à négocier un nouveau programme de 2,2 milliards de dollars, tout en acceptant d’ouvrir le dossier de la dette avec ses créanciers.
Il y a là une contradiction politique que le gouvernement devra tôt ou tard assumer.
On ne peut pas, d’un côté, expliquer aux Sénégalais que la restructuration est exclue et, de l’autre, solliciter le mécanisme international destiné précisément à restructurer les dettes jugées insoutenables. On ne peut pas refuser le mot tout en acceptant la procédure. On ne peut pas transformer une réalité financière en querelle sémantique simplement parce que le terme « restructuration » est politiquement embarrassant.
Le plus surprenant serait d’ailleurs de présenter cette évolution comme une défaite en soi. Une restructuration n’est pas nécessairement un échec économique. Lorsqu’une dette devient insoutenable, réaménager ses échéances et ses conditions de remboursement peut être la décision la plus rationnelle pour éviter une crise plus grave. Le véritable échec serait de continuer à accumuler de la dette coûteuse simplement pour pouvoir proclamer que l’on n’a pas restructuré.
Le problème n’est donc pas que le Sénégal restructure. Le problème est de savoir comment il restructurera.
Quelle sera l’ampleur de l’allègement obtenu ? Quelle part de l’effort sera supportée par les créanciers officiels ? Quelle part incombera aux créanciers privés ? Quel sera le traitement des différentes catégories de dette ? Quelle sera la durée du rééchelonnement ? Quels sacrifices budgétaires seront exigés en contrepartie ? Et surtout, le traitement obtenu permettra-t-il réellement de remettre la dette sur une trajectoire soutenable sans étouffer l’investissement et la croissance ?
Voilà les vraies questions.
Le gouvernement a d’ailleurs intérêt à sortir rapidement de cette bataille lexicale. Car les investisseurs, les agences de notation et les bailleurs ne lisent pas les déclarations politiques avec les mêmes lunettes que les électeurs. Ils regardent les flux de trésorerie, le stock de dette, les échéances, le coût du financement et la capacité de l’État à honorer ses engagements.
Et sur ces sujets, les mots de Cheikh Diba pèseront infiniment moins lourd que les termes du communiqué du FMI et les engagements pris par l’État sénégalais.
Il faut également cesser de présenter l’exclusion de la dette domestique libellée en francs CFA comme la preuve qu’il n’y aurait pas de restructuration. C’est une autre confusion. Le périmètre d’une restructuration dépend de la structure de la dette et des créanciers concernés. Que la dette domestique soit exclue ne change rien au fait que le Sénégal a accepté d’engager des discussions sur une partie de sa dette extérieure dans le cadre du G20.
Le véritable tournant est donc ailleurs : Dakar abandonne progressivement la stratégie qui consistait à gagner du temps grâce à de nouveaux emprunts et accepte désormais de négocier avec ses créanciers pour rendre sa dette soutenable.
C’est une décision lourde. Mais c’est surtout une décision devenue nécessaire.
Le pouvoir peut continuer à expliquer qu’il n’a pas « demandé une restructuration ». Il peut préférer parler de « traitement », de « reprofilage » ou de « réaménagement ». Les mots sont libres. Les mécanismes financiers, eux, ne le sont pas.
Lorsqu’un État reconnaît que sa dette n’est plus soutenable, sollicite le Cadre commun renforcé du G20 et engage des négociations avec ses créanciers pour modifier les conditions de remboursement, il est déjà entré dans le processus de restructuration.
Cheikh Diba peut donc gagner une bataille de communication. Il ne peut pas gagner contre les faits.
Le Sénégal a changé de stratégie. Après avoir longtemps refusé d’envisager la restructuration, Dakar vient d’en accepter le principe dans le cadre de son nouvel accord avec le FMI. Ce n’est pas une opinion. C’est la conséquence logique des engagements désormais pris.
La question n’est plus de savoir si le Sénégal va restructurer.
La question est désormais de savoir combien cette restructuration coûtera au pays, qui en supportera le coût et si elle suffira à réparer les dégâts provoqués par l’explosion de la dette.
C’est sur ce terrain-là que le gouvernement sera désormais jugé. Pas sur le choix des mots.
En affirmant aujourd’hui devant la presse que le Sénégal n’a pas accepté de restructurer sa dette, le ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, tente manifestement de préserver une ligne politique devenue difficilement défendable. Car le fait économique est désormais établi : Dakar a accepté d’engager un processus de traitement de sa dette dans le cadre commun renforcé du G20. Et, dans le langage des marchés comme dans celui des institutions financières internationales, cela s’appelle une restructuration.
Certes, le Sénégal n’a pas encore signé un accord définitif avec ses créanciers. Certes, les modalités précises du traitement restent à négocier. Mais prétendre que le gouvernement n’a donc pas accepté une restructuration revient à confondre la décision d’ouvrir une procédure avec la conclusion de cette procédure. C’est comme affirmer qu’un procès n’existe pas parce que le jugement n’a pas encore été rendu.
Le communiqué du FMI ne laisse pourtant guère de place à l’ambiguïté. Le nouveau programme de financement d’environ 2,2 milliards de dollars sur trente-six mois est adossé à un objectif central : restaurer la soutenabilité de la dette sénégalaise. Et les autorités sénégalaises ont confirmé leur intention de recourir au Cadre commun renforcé du G20 pour obtenir un traitement de leur dette. Or le Cadre commun n’est pas un club de discussion académique sur les finances publiques. C’est précisément le mécanisme international conçu pour restructurer la dette des États confrontés à un problème de soutenabilité.
Il faut donc appeler les choses par leur nom.
Le gouvernement n’a pas encore conclu sa restructuration. Mais il en a accepté le principe et le processus. Nuance juridique, peut-être. Différence politique majeure, certainement. Mais aucune différence économique.
Cette réalité est d’autant plus embarrassante pour le pouvoir qu’elle constitue un spectaculaire retournement de position.
Depuis son arrivée aux affaires, le régime de Bassirou Diomaye Faye avait fait du refus de la restructuration une affaire de principe. Restructurer, c’était presque accepter une forme de tutelle financière. Le discours officiel privilégiait la souveraineté, la renégociation des rapports avec les bailleurs et la capacité du Sénégal à financer son développement sans passer par les mécanismes jugés contraignants du FMI.
La réalité budgétaire vient de rappeler une règle élémentaire de l’économie : la souveraineté ne dispense pas de payer ses dettes.
Lorsque l’on découvre après coup environ 13 milliards de dollars d’endettement non déclaré sous l’ancienne administration, lorsque le programme du FMI de 1,8 milliard de dollars est suspendu, lorsque l’accès aux financements extérieurs se contracte et que le Trésor doit se tourner massivement vers un marché régional de plus en plus coûteux, le problème n’est plus idéologique. Il devient arithmétique.
Et l’arithmétique, elle, ne négocie pas.
La dégradation récente de la note souveraine du Sénégal par Moody’s, passée de Caa1 à Caa2 avec perspective négative, est venue rappeler brutalement cette contrainte. Les besoins de refinancement augmentent, les marges de manœuvre budgétaires se réduisent et le coût de l’endettement pèse davantage sur les finances publiques. Dans une telle situation, continuer à emprunter pour rembourser les emprunts précédents peut donner l’illusion de repousser l’échéance. Mais cela ne constitue pas une stratégie de désendettement. C’est du refinancement sous tension.
C’est précisément parce que cette stratégie atteint ses limites que le gouvernement se retrouve aujourd’hui devant le FMI, à négocier un nouveau programme de 2,2 milliards de dollars, tout en acceptant d’ouvrir le dossier de la dette avec ses créanciers.
Il y a là une contradiction politique que le gouvernement devra tôt ou tard assumer.
On ne peut pas, d’un côté, expliquer aux Sénégalais que la restructuration est exclue et, de l’autre, solliciter le mécanisme international destiné précisément à restructurer les dettes jugées insoutenables. On ne peut pas refuser le mot tout en acceptant la procédure. On ne peut pas transformer une réalité financière en querelle sémantique simplement parce que le terme « restructuration » est politiquement embarrassant.
Le plus surprenant serait d’ailleurs de présenter cette évolution comme une défaite en soi. Une restructuration n’est pas nécessairement un échec économique. Lorsqu’une dette devient insoutenable, réaménager ses échéances et ses conditions de remboursement peut être la décision la plus rationnelle pour éviter une crise plus grave. Le véritable échec serait de continuer à accumuler de la dette coûteuse simplement pour pouvoir proclamer que l’on n’a pas restructuré.
Le problème n’est donc pas que le Sénégal restructure. Le problème est de savoir comment il restructurera.
Quelle sera l’ampleur de l’allègement obtenu ? Quelle part de l’effort sera supportée par les créanciers officiels ? Quelle part incombera aux créanciers privés ? Quel sera le traitement des différentes catégories de dette ? Quelle sera la durée du rééchelonnement ? Quels sacrifices budgétaires seront exigés en contrepartie ? Et surtout, le traitement obtenu permettra-t-il réellement de remettre la dette sur une trajectoire soutenable sans étouffer l’investissement et la croissance ?
Voilà les vraies questions.
Le gouvernement a d’ailleurs intérêt à sortir rapidement de cette bataille lexicale. Car les investisseurs, les agences de notation et les bailleurs ne lisent pas les déclarations politiques avec les mêmes lunettes que les électeurs. Ils regardent les flux de trésorerie, le stock de dette, les échéances, le coût du financement et la capacité de l’État à honorer ses engagements.
Et sur ces sujets, les mots de Cheikh Diba pèseront infiniment moins lourd que les termes du communiqué du FMI et les engagements pris par l’État sénégalais.
Il faut également cesser de présenter l’exclusion de la dette domestique libellée en francs CFA comme la preuve qu’il n’y aurait pas de restructuration. C’est une autre confusion. Le périmètre d’une restructuration dépend de la structure de la dette et des créanciers concernés. Que la dette domestique soit exclue ne change rien au fait que le Sénégal a accepté d’engager des discussions sur une partie de sa dette extérieure dans le cadre du G20.
Le véritable tournant est donc ailleurs : Dakar abandonne progressivement la stratégie qui consistait à gagner du temps grâce à de nouveaux emprunts et accepte désormais de négocier avec ses créanciers pour rendre sa dette soutenable.
C’est une décision lourde. Mais c’est surtout une décision devenue nécessaire.
Le pouvoir peut continuer à expliquer qu’il n’a pas « demandé une restructuration ». Il peut préférer parler de « traitement », de « reprofilage » ou de « réaménagement ». Les mots sont libres. Les mécanismes financiers, eux, ne le sont pas.
Lorsqu’un État reconnaît que sa dette n’est plus soutenable, sollicite le Cadre commun renforcé du G20 et engage des négociations avec ses créanciers pour modifier les conditions de remboursement, il est déjà entré dans le processus de restructuration.
Cheikh Diba peut donc gagner une bataille de communication. Il ne peut pas gagner contre les faits.
Le Sénégal a changé de stratégie. Après avoir longtemps refusé d’envisager la restructuration, Dakar vient d’en accepter le principe dans le cadre de son nouvel accord avec le FMI. Ce n’est pas une opinion. C’est la conséquence logique des engagements désormais pris.
La question n’est plus de savoir si le Sénégal va restructurer.
La question est désormais de savoir combien cette restructuration coûtera au pays, qui en supportera le coût et si elle suffira à réparer les dégâts provoqués par l’explosion de la dette.
C’est sur ce terrain-là que le gouvernement sera désormais jugé. Pas sur le choix des mots.


Sénégal : Cheikh Diba peut jouer sur les mots, pas sur les faits — Dakar a bien accepté la restructuration de sa dette


