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Affaire Dane Sarr : qui veut la peau du patron de Lansar Auto ?

Rédigé par Dakarposte le Lundi 31 Août 2026 à 14:23 modifié le Lundi 31 Août 2026 - 16:24

Affaire Dane Sarr : qui veut la peau du patron de Lansar Auto ?
Il est des dossiers judiciaires qui finissent par dépasser la seule personne qu’ils mettent en cause. Parce que leur durée interroge. Parce que leurs zones d’ombre s’accumulent. Parce que certaines coïncidences deviennent trop nombreuses pour ne pas appeler, sinon des réponses, du moins des explications.

Le cas de Mahamadane Sarr, plus connu sous le nom de Dane Sarr, appartient désormais à cette catégorie.

Voilà près de vingt mois qu’un chef d’entreprise est privé de liberté dans le cadre d’une procédure financière dont l’instruction, selon sa défense, aurait accompli l’essentiel de ses actes déterminants.

Voilà une douzième demande de mise en liberté provisoire qui se présente devant la justice. Et voilà, surtout, un dossier qui semble s’enliser dans un silence judiciaire dont la durée finit par devenir, en elle-même, une question de droit.

Il ne s’agit évidemment pas de demander à la justice de blanchir un homme avant qu’elle n’ait statué. Il ne s’agit pas davantage de contester le principe des poursuites engagées contre lui.

Dans un État de droit, toute personne soupçonnée d’avoir commis une infraction doit répondre aux accusations portées contre elle. Mais l’État de droit commande une exigence symétrique : celui qui accuse doit démontrer ; celui qui détient doit justifier ; celui qui saisit doit inventorier ; celui qui conserve doit rendre compte ; celui qui poursuit doit respecter les garanties fondamentales de celui qui comparaît devant lui.
C’est précisément à cet endroit que le cas Dane Sarr mérite que l’on s’arrête.


Affaire Dane Sarr : qui veut la peau du patron de Lansar Auto ?
Que reproche-t-on exactement à cet entrepreneur ? Quelles charges demeurent aujourd’hui établies ? Quels actes d’instruction restent réellement à accomplir ? Quels éléments nouveaux justifient le maintien d’une détention préventive aussi longue ? Et surtout : pourquoi un dossier qui, aux dires de la défense, aurait connu l’accomplissement de ses principaux actes d’instruction paraît-il avancer à pas si lents ?

La détention provisoire n’est pas une peine anticipée. Elle n’a pas vocation à devenir, par la seule inertie du temps, le substitut d’un jugement. Plus les mois passent, plus l’exigence de justification doit être élevée. C’est une règle élémentaire de la matière pénale : la privation de liberté avant jugement doit rester une mesure juridiquement nécessaire, proportionnée et motivée.

Or, dans l’affaire Dane Sarr, une autre énigme vient désormais se superposer à celle de la détention : celle des véhicules saisis.

Lansar Auto affirme qu’un parc de 117 véhicules avait été saisi et confié à l’Office national de recouvrement des avoirs criminels (ONRAC).

La défense et les représentants de l’entreprise soutiennent aujourd’hui qu’une partie de ces véhicules ne serait plus identifiable dans l’inventaire initial. Cette question est d’une gravité telle qu’elle ne saurait être noyée dans le bruit des controverses politiques
Car un bien saisi n’est pas un bien abandonné.

Il demeure soumis à un régime juridique. Il doit être identifié, conservé, évalué et, lorsqu’une opération de réalisation est décidée, traité conformément aux règles applicables. Le produit d’une éventuelle vente ne saurait disparaître dans les limbes administratifs.

Il doit être traçable. Et si, au terme de la procédure, aucune confiscation n’est prononcée, les droits du propriétaire doivent être préservés conformément à la loi.

Voilà pourquoi les interrogations autour du parc automobile de Lansar Auto ne peuvent être balayées d’un revers de main. Des informations publiques font état de 117 véhicules saisis et de questions portant sur le sort d’une partie de ce parc. Elles font également état de l’acquisition, par la Primature, alors dirigée par Ousmane Sonko, de 27 véhicules auprès de l’ONRAC, pour un montant global annoncé de plus de 900 millions de francs CFA. Des responsables de Lansar Auto affirment que les véhicules concernés proviendraient du parc de l’entreprise.
C’est ici que le débat devient vertigineux.

Si ces véhicules appartenaient effectivement à Lansar Auto, sur quelle base juridique ont-ils été transférés ? À quelle date ? Sur quelle décision ? À quelle valeur ont-ils été évalués ? Quel était leur statut procédural au moment de leur cession ? Y a-t-il eu notification au propriétaire ou à ses représentants ? Quelle procédure de vente ou d’affectation a été suivie ? Qui a ordonné quoi ? Qui a signé ? Qui a encaissé ? Où se trouve la traçabilité comptable de l’opération ?

Et surtout : si la procédure a été parfaitement régulière, pourquoi ne pas publier les pièces qui permettraient de lever définitivement le doute ?

Voilà les questions auxquelles un État de droit doit pouvoir répondre sans trembler.
La polémique est d’autant plus sensible qu’Ousmane Sonko, alors Premier ministre, a lui-même évoqué l’acquisition de 27 véhicules auprès de l’ONRAC. Les responsables de Lansar Auto soutiennent, de leur côté, que ces véhicules appartenaient à leur société et réclament des explications.

Il ne faut accuser personne sans preuve. Mais il ne faut pas davantage demander au citoyen de fermer les yeux lorsque des questions légitimes surgissent.

C’est toute la différence entre une justice de conviction et une justice de droit.
Et c’est ici que surgit la question qui, désormais, obsède une partie de l’opinion : qui veut réellement la peau de Dane Sarr ?

La formulation est volontairement brutale. Elle ne signifie pas qu’une quelconque conspiration est établie. Rien ne permet de l’affirmer. Elle traduit une interrogation politique et judiciaire plus profonde : pourquoi cet homme reste-t-il privé de liberté depuis si longtemps alors que les interrogations se déplacent désormais vers la gestion même des biens saisis et vers les relations contractuelles entre son entreprise et l’État ?

Car un autre élément mérite d’être examiné avec sérieux : la défense soutient que Lansar Auto avait exécuté des prestations pour l’État dans le cadre de contrats et conventions, et affirme même que des sommes importantes resteraient dues à l’entreprise. Cette version est évidemment contestée ou devra être confrontée aux pièces de la procédure. Mais elle appelle une vérification comptable contradictoire, pas un procès par insinuations.

Si l’État estime avoir été victime d’une escroquerie ou d’un détournement, qu’il produise les contrats, les factures, les ordres de paiement, les services faits, les contrôles, les expertises et les flux financiers qui l’établissent.

Si, au contraire, l’entreprise affirme avoir régulièrement exécuté des marchés publics et avoir été insuffisamment payée, qu’un audit contradictoire permette de départager les prétentions.
Le droit n’a rien à craindre de la lumière.

Ce qui est plus troublant, en revanche, serait qu’un homme demeure en prison pendant que les biens qui ont contribué à fonder les poursuites changent de statut, de détenteur ou de destination sans que leur parcours puisse être expliqué avec une précision comptable et juridique absolue.

C’est pourquoi le cas Dane Sarr mérite aujourd’hui mieux qu’un bras de fer entre défense et parquet. Il mérite une clarification institutionnelle.
Et cette clarification doit être demandée au plus haut niveau de l’État, dans le respect scrupuleux de l’indépendance de la justice.

À Me Moussa Sarr, Garde des Sceaux, il faut donc poser la question avec gravité, mais aussi avec confiance.

L’actuel ministre de la Justice n’est pas un novice du droit. Avocat d’affaires et pénaliste inscrit au Barreau du Sénégal depuis plus de vingt-cinq ans, il connaît la mécanique judiciaire, les subtilités du droit pénal des affaires et, surtout, ce que signifie la liberté individuelle lorsqu’elle est confrontée à la puissance publique.

Son parcours professionnel lui confère précisément cette qualité rare : celle de pouvoir entendre simultanément la voix de l’État et celle de la défense.
Des acteurs des droits humains ont récemment salué son ouverture, sa disponibilité et son engagement en faveur des droits humains. Sa visite inopinée à la prison de Rebeuss, le 3 août dernier, a notamment été présentée comme le signe d’une volonté de voir personnellement les réalités carcérales et d’y apporter des réponses.

C’est pourquoi il faut croire que Me Moussa Sarr ne laissera pas l’affaire Dane Sarr devenir une tache d’ombre sur la promesse de justice que porte sa fonction.
Il ne lui est pas demandé de donner des instructions à un juge. Ce serait contraire à l’indépendance de la magistrature.

Il lui est demandé quelque chose de plus simple et de plus républicain : veiller à ce que les institutions placées sous son autorité administrative fonctionnent avec la rigueur, la transparence et la célérité que commande l’État de droit.

Il lui appartient de s’assurer que les procédures de gestion des avoirs saisis obéissent aux prescriptions légales. Il lui appartient de demander que les responsabilités administratives soient clairement établies lorsqu’une anomalie est signalée. Il lui appartient, dans les limites de ses prérogatives, de faire en sorte que la justice ne soit jamais soupçonnée de transformer la détention provisoire en peine sans jugement.

Et, au-delà du ministre de la Justice, c’est toute la République qui doit regarder ce dossier.
Car si Dane Sarr est coupable, qu’il soit jugé et condamné conformément à la loi.
S’il est innocent, qu’il soit libéré et que son honneur lui soit rendu.

S’il existe des responsabilités partagées, qu’elles soient recherchées sans considération de statut, de proximité politique ou de puissance économique.

Et si des biens appartenant à une entreprise ont été irrégulièrement utilisés, transférés, vendus ou affectés, que la lumière soit faite sur chacun des actes, chacun des signataires et chacun des bénéficiaires.

Il ne peut y avoir deux justices : l’une intraitable avec le citoyen ordinaire et l’autre hésitante lorsqu’apparaissent des intérêts institutionnels, administratifs ou politiques.

L’affaire Dane Sarr est devenue, qu’on le veuille ou non, un test grandeur nature pour notre conception de la justice économique.

Elle pose une question qui dépasse largement le destin d’un homme : dans un État qui revendique la rupture avec les pratiques du passé, la transparence doit-elle s’arrêter au seuil des dossiers qui dérangent ?
La réponse ne peut être que non.

Dane Sarr n’a pas besoin d’un privilège. Il n’a pas besoin d’une faveur. Il n’a pas besoin que la justice lui soit acquise.
Il a besoin de justice.

Une justice qui enquête lorsqu’il le faut, qui poursuit lorsqu’il existe des charges, qui libère lorsque les conditions de la détention ne sont plus réunies et qui condamne lorsque la culpabilité est établie.

Une justice qui ne confond jamais soupçon et culpabilité.
Une justice qui ne transforme jamais la durée en preuve.
Une justice qui sait aussi regarder les biens saisis, leurs inventaires, leurs mouvements et leurs bénéficiaires avec la même rigueur qu’elle applique aux comptes bancaires d’un prévenu.

Voilà pourquoi le dossier Dane Sarr doit sortir du brouillard.
Non pour sauver un homme à tout prix.

Mais pour sauver quelque chose de beaucoup plus précieux : la confiance du citoyen dans l’institution judiciaire.

Et si personne ne veut réellement « la peau » de Dane Sarr, comme le redoute une opinion de plus en plus interrogative, alors une seule réponse peut dissiper le soupçon : la vérité, toute la vérité, et rien que la vérité — pièces à l’appui.
Mamadou Ndiaye

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