La transparence n’est jamais une affaire anodine. Elle éclaire, elle rassure, elle dissuade ; mais, entre des mains moins scrupuleuses, elle peut aussi devenir un instrument de mise en scène, de récupération et, pourquoi pas, de manipulation.
En publiant le registre des personnes soumises à l’obligation de déclaration de patrimoine, conformément au nouveau cadre légal, l’Office national de lutte contre la Corruption (OFNAC) franchit une étape importante dans la consolidation de la culture de reddition des comptes.
L’institution précise que son Département Déclaration de Patrimoine est chargé de recevoir, contrôler et conserver les déclarations, tandis que ses services d’investigation disposent également de prérogatives d’enquête et de vérification.
Consulter le registre officiel des assujettis de l’OFNAC (ci dessous)
Mais dans un pays où chaque espace de visibilité peut rapidement devenir un espace de marchandisation de l’image, il faudra regarder de près ce que cette liste produira dans l’imaginaire collectif.Car certains ne manqueront certainement pas d’y voir autre chose qu’un simple instrument de transparence.
Quand la déclaration devient un argument de prestige
Il faut avoir l’esprit suffisamment lucide pour ne pas ignorer les détournements possibles d’un tel dispositif.
Demain, certains pourraient brandir leur présence sur la liste des assujettis comme un certificat de puissance financière : « Je gère des milliards », « je suis au cœur de l’appareil d’État », « mon nom figure sur la liste de l’OFNAC ».
Et voilà que l’obligation légale de déclarer son patrimoine pourrait, par une curieuse inversion des valeurs, devenir un élément de prestige social.
Dans nos sociétés friandes de signes extérieurs de réussite, la tentation sera grande pour certains de transformer leur qualité d’assujetti en argument commercial, en instrument de séduction ou en accessoire de notoriété.
Les griots et musiciens occasionnels pourraient même s’en emparer. Demain, il ne serait guère surprenant d’entendre célébrer, dans quelque manifestation mondaine, un « Monsieur Fall » ou une « Madame Ndiaye » au motif que son nom figure dans le registre des personnes assujetties à la déclaration de patrimoine.
Et qui sait si, dans les prochaines campagnes de communication autour de concerts, de combats de lutte, de galas ou autres rendez-vous mondains, certains noms de hauts responsables ne seront pas subtilement utilisés comme autant de signes de réussite et de puissance ?
Ce serait alors le monde à l’envers : une obligation destinée à moraliser la gestion publique deviendrait un instrument de glorification sociale.
Attention aux escrocs de la « liste des milliards »
Il existe surtout un risque plus préoccupant : celui de l’escroquerie. Des individus peu scrupuleux pourraient parfaitement exploiter l’existence de cette liste pour impressionner leurs victimes.
« Je suis assujetti à la déclaration de patrimoine. »
« Je gère des milliards. »
« Mon nom est enregistré à l’OFNAC. »
Quelques phrases suffiraient peut-être à impressionner une victime crédule, à obtenir sa confiance ou à faciliter une opération financière douteuse.
Il faudra donc rappeler avec insistance une évidence : figurer sur le registre des assujettis ne signifie ni être milliardaire, ni être riche, ni être présumé intègre, encore moins être détenteur d’une fortune personnelle déterminée.
Cela signifie simplement que l’intéressé appartient à une catégorie de personnes auxquelles la loi impose une déclaration de patrimoine. La nuance est fondamentale.
Et elle devra être martelée, car les escrocs adorent les zones grises.
La transparence ne dispense pas du contrôle
Une autre question, autrement plus sérieuse, mérite d’être posée : comment vérifier que le patrimoine déclaré correspond réellement au patrimoine détenu ? C’est ici que se situe le véritable défi de l’OFNAC.
L’Office indique que la déclaration doit permettre d’appréhender les actifs et le passif du déclarant et que ses services ont précisément pour mission de contrôler les déclarations.
Mais contrôler une déclaration patrimoniale dans un environnement économique complexe n’est pas une mince affaire.
Que valent les chiffres déclarés si certains biens sont détenus indirectement ? Qu’en est-il des sociétés interposées, des prête-noms, des transferts de propriété, des comptes bancaires à l’étranger, des biens immobiliers détenus hors du Sénégal ou des avoirs placés dans des juridictions opaques ?
La question n’est pas d’affirmer que de tels procédés sont utilisés par les assujettis sénégalais. Ce serait une généralisation sans fondement.
La question est plutôt de savoir si le dispositif de contrôle est suffisamment robuste pour détecter ceux qui tenteraient de les utiliser.
L’OFNAC devra donc être jugé non seulement sur sa capacité à publier des listes, mais surtout sur sa capacité à confronter les déclarations aux réalités économiques et financières.
Car une déclaration fausse qui passe inaperçue ne constitue pas une victoire de la transparence. Elle en serait, au contraire, la caricature.
Le véritable enjeu commence après la publication
La publication du registre est une bonne chose. Elle donne au citoyen un outil supplémentaire de vigilance. Elle rappelle aux détenteurs de charges publiques qu’ils ne sont pas propriétaires de la puissance qu’ils exercent, mais dépositaires d’une responsabilité collective.
Mais la transparence ne saurait se réduire à une opération de communication. Il faudra contrôler. Comparer. Vérifier. Investiguer.
Et, lorsque des anomalies sérieuses sont établies, tirer toutes les conséquences prévues par la loi.
L’OFNAC dispose par ailleurs d’un mécanisme de plaintes et de dénonciations permettant à toute personne, y compris anonymement, de porter à sa connaissance des faits susceptibles de relever de la fraude ou de la corruption.
Ne transformons pas la transparence en théâtre
Voilà finalement le paradoxe. La publication des assujettis peut contribuer à moraliser la vie publique. Mais dans une société où le statut, l’argent et la proximité avec le pouvoir peuvent parfois devenir des instruments de séduction, elle peut aussi être détournée de son objectif.
Il appartiendra donc à chacun — responsables publics, journalistes, citoyens, artistes et acteurs économiques — de ne pas confondre assujettissement à une obligation légale et preuve d’enrichissement, encore moins preuve de probité.
Et à l’OFNAC, il appartiendra de franchir l’étape décisive : passer de la transparence déclarative à la transparence vérifiée.
Car au bout du compte, le Sénégal n’a pas besoin de savoir seulement qui figure sur une liste.
Il veut savoir si les patrimoines déclarés sont sincères, si les fortunes ont une origine licite et si ceux qui administrent les deniers publics peuvent réellement rendre compte de leur enrichissement.
La liste est publique. Désormais, c’est la vérité des déclarations qui doit être mise à l’épreuve.
En publiant le registre des personnes soumises à l’obligation de déclaration de patrimoine, conformément au nouveau cadre légal, l’Office national de lutte contre la Corruption (OFNAC) franchit une étape importante dans la consolidation de la culture de reddition des comptes.
L’institution précise que son Département Déclaration de Patrimoine est chargé de recevoir, contrôler et conserver les déclarations, tandis que ses services d’investigation disposent également de prérogatives d’enquête et de vérification.
Consulter le registre officiel des assujettis de l’OFNAC (ci dessous)
Mais dans un pays où chaque espace de visibilité peut rapidement devenir un espace de marchandisation de l’image, il faudra regarder de près ce que cette liste produira dans l’imaginaire collectif.Car certains ne manqueront certainement pas d’y voir autre chose qu’un simple instrument de transparence.
Quand la déclaration devient un argument de prestige
Il faut avoir l’esprit suffisamment lucide pour ne pas ignorer les détournements possibles d’un tel dispositif.
Demain, certains pourraient brandir leur présence sur la liste des assujettis comme un certificat de puissance financière : « Je gère des milliards », « je suis au cœur de l’appareil d’État », « mon nom figure sur la liste de l’OFNAC ».
Et voilà que l’obligation légale de déclarer son patrimoine pourrait, par une curieuse inversion des valeurs, devenir un élément de prestige social.
Dans nos sociétés friandes de signes extérieurs de réussite, la tentation sera grande pour certains de transformer leur qualité d’assujetti en argument commercial, en instrument de séduction ou en accessoire de notoriété.
Les griots et musiciens occasionnels pourraient même s’en emparer. Demain, il ne serait guère surprenant d’entendre célébrer, dans quelque manifestation mondaine, un « Monsieur Fall » ou une « Madame Ndiaye » au motif que son nom figure dans le registre des personnes assujetties à la déclaration de patrimoine.
Et qui sait si, dans les prochaines campagnes de communication autour de concerts, de combats de lutte, de galas ou autres rendez-vous mondains, certains noms de hauts responsables ne seront pas subtilement utilisés comme autant de signes de réussite et de puissance ?
Ce serait alors le monde à l’envers : une obligation destinée à moraliser la gestion publique deviendrait un instrument de glorification sociale.
Attention aux escrocs de la « liste des milliards »
Il existe surtout un risque plus préoccupant : celui de l’escroquerie. Des individus peu scrupuleux pourraient parfaitement exploiter l’existence de cette liste pour impressionner leurs victimes.
« Je suis assujetti à la déclaration de patrimoine. »
« Je gère des milliards. »
« Mon nom est enregistré à l’OFNAC. »
Quelques phrases suffiraient peut-être à impressionner une victime crédule, à obtenir sa confiance ou à faciliter une opération financière douteuse.
Il faudra donc rappeler avec insistance une évidence : figurer sur le registre des assujettis ne signifie ni être milliardaire, ni être riche, ni être présumé intègre, encore moins être détenteur d’une fortune personnelle déterminée.
Cela signifie simplement que l’intéressé appartient à une catégorie de personnes auxquelles la loi impose une déclaration de patrimoine. La nuance est fondamentale.
Et elle devra être martelée, car les escrocs adorent les zones grises.
La transparence ne dispense pas du contrôle
Une autre question, autrement plus sérieuse, mérite d’être posée : comment vérifier que le patrimoine déclaré correspond réellement au patrimoine détenu ? C’est ici que se situe le véritable défi de l’OFNAC.
L’Office indique que la déclaration doit permettre d’appréhender les actifs et le passif du déclarant et que ses services ont précisément pour mission de contrôler les déclarations.
Mais contrôler une déclaration patrimoniale dans un environnement économique complexe n’est pas une mince affaire.
Que valent les chiffres déclarés si certains biens sont détenus indirectement ? Qu’en est-il des sociétés interposées, des prête-noms, des transferts de propriété, des comptes bancaires à l’étranger, des biens immobiliers détenus hors du Sénégal ou des avoirs placés dans des juridictions opaques ?
La question n’est pas d’affirmer que de tels procédés sont utilisés par les assujettis sénégalais. Ce serait une généralisation sans fondement.
La question est plutôt de savoir si le dispositif de contrôle est suffisamment robuste pour détecter ceux qui tenteraient de les utiliser.
L’OFNAC devra donc être jugé non seulement sur sa capacité à publier des listes, mais surtout sur sa capacité à confronter les déclarations aux réalités économiques et financières.
Car une déclaration fausse qui passe inaperçue ne constitue pas une victoire de la transparence. Elle en serait, au contraire, la caricature.
Le véritable enjeu commence après la publication
La publication du registre est une bonne chose. Elle donne au citoyen un outil supplémentaire de vigilance. Elle rappelle aux détenteurs de charges publiques qu’ils ne sont pas propriétaires de la puissance qu’ils exercent, mais dépositaires d’une responsabilité collective.
Mais la transparence ne saurait se réduire à une opération de communication. Il faudra contrôler. Comparer. Vérifier. Investiguer.
Et, lorsque des anomalies sérieuses sont établies, tirer toutes les conséquences prévues par la loi.
L’OFNAC dispose par ailleurs d’un mécanisme de plaintes et de dénonciations permettant à toute personne, y compris anonymement, de porter à sa connaissance des faits susceptibles de relever de la fraude ou de la corruption.
Ne transformons pas la transparence en théâtre
Voilà finalement le paradoxe. La publication des assujettis peut contribuer à moraliser la vie publique. Mais dans une société où le statut, l’argent et la proximité avec le pouvoir peuvent parfois devenir des instruments de séduction, elle peut aussi être détournée de son objectif.
Il appartiendra donc à chacun — responsables publics, journalistes, citoyens, artistes et acteurs économiques — de ne pas confondre assujettissement à une obligation légale et preuve d’enrichissement, encore moins preuve de probité.
Et à l’OFNAC, il appartiendra de franchir l’étape décisive : passer de la transparence déclarative à la transparence vérifiée.
Car au bout du compte, le Sénégal n’a pas besoin de savoir seulement qui figure sur une liste.
Il veut savoir si les patrimoines déclarés sont sincères, si les fortunes ont une origine licite et si ceux qui administrent les deniers publics peuvent réellement rendre compte de leur enrichissement.
La liste est publique. Désormais, c’est la vérité des déclarations qui doit être mise à l’épreuve.


Déclaration de patrimoine : de l’obligation de transparence au risque d’une nouvelle économie de l’apparence
