Au Brésil, Jair Bolsonaro ravive la mémoire encore sensible de la dictature

Les victimes de la dictature brésilienne et ceux qui s'emploient à établir la vérité sur les crimes de la junte s'insurgent contre les récentes décisions et paroles du président Jair Bolsonaro, accusé de vouloir réécrire l'Histoire.

ACTUALITÉ


Il n'en finit pas de faire l'apologie de la dictature militaire. Et tente d'imposer sa vision au Brésil. Début août, Jair Bolsonaro, président au pouvoir depuis le 1er janvier dernier, a changé quatre des sept membres de la Commission spéciale des morts et disparus politiques, chargée depuis 1995 d'identifier les victimes de la junte et de les indemniser.

Parmi les entrants, des militaires et des membres de sa formation, le Parti social-libéral (PSL). Le nouveau président de la commission n'a aucune expérience particulière dans le domaine de la recherche des disparus.

Pour l'avocate Rosa Cardoso, qui faisait partie de la commission jusqu'en 2016, les nouveaux membres "ne croient pas eux-mêmes en l'idée d'une justice de transition", qui reconnaît aux proches de victimes le droit de connaître la vérité. "C'est comme si le Musée de l'Holocauste passait sous la gestion de l'extrême droite allemande", ose de son côté Paulo Pimenta, député du Parti des travailleurs (PT), qui vient d'être remplacé au sein de la commission par un membre du PSL.

434 morts et disparus, un chiffre trompeur

La dictature militaire brésilienne a duré 21 ans, de 1964 à 1985. Dans la région, c'est le régime autoritaire qui a duré le plus longtemps, mais c'est aussi celui qui a fait le moins de victimes : 434 morts et disparus, d'après les travaux de la Commission nationale de la vérité, contre plus de 3 200 sous la dictature chilienne (là aussi selon différentes commissions de la vérité) et plus de 30 000 pendant le régime militaire argentin.

Mais ce chiffre de 434 morts et disparus est trompeur. Le rapport final de la Commission nationale de la vérité estime que les politiques des gouvernements militaires successifs ont aussi entraîné la mort d'au moins 8 500 Indiens. La répression est féroce, notamment pendant les "années de plomb", entre décembre 1968 – quand la Constitution et la plupart des libertés individuelles sont suspendues et le Congrès est dissous – et 1975. On estime qu'au moins 20 000 Brésiliens ont été victimes de torture, entre les mains des agents de la police secrète.

Il faudra ensuite attendre 2011 pour que la Commission nationale de la vérité soit créée – plus de 25 ans après la fin du régime militaire – par la présidente Dilma Rousseff, elle-même une ex-guérillera d'extrême gauche, torturée et emprisonnée par l'appareil répressif du régime.


Une mémoire loin d'être apaisée

Jair Bolsonaro, ancien capitaine de l'armée, a toujours présenté une lecture très différente de cette période. Le coup d’État de 1964 fut pour lui "une révolution démocratique" contre la menace communiste. Contre "ce que la gauche voudrait aujourd'hui", a-t-il ajouté le 8 aoûtalors qu'il rendait hommage au colonel Ustra, chef de la police secrète de Sao Paulo de 1970 à 1974, seul cadre du régime à avoir été reconnu comme tortionnaire par la justice brésilienne – et "héros national" aux yeux du président en poste.

Le colonel Ustra, "terreur de Dilma Rousseff", selon les mots de Jair Bolsonaro au moment où il lui dédiait son vote en faveur de la destitution de la présidente en 2016, n'a pas été condamné par la justice civile, en raison de la loi d'amnistie votée en 1979. Une loi qui a permis le retour des exilés politiques mais a également exonéré les tortionnaires de toute responsabilité jusqu'à aujourd'hui. Les crimes de la dictature brésilienne sont restés impunis.

"Personne ne réclame qu’on les mette en prison", confie la réalisatrice Lucia Murat, ex-guérillera emprisonnée pendant trois ans et torturée par le régime militaire. "Beaucoup sont morts, ou très vieux. Mais on ne peut pas cacher la vérité. On doit savoir ce qui s’est vraiment passé avec ces disparus, savoir qui a été assassiné. Ceux qui ont été torturés doivent être portés responsables."

Pour la réalisatrice, dont la filmographie est étroitement liée à l'histoire de cette période, le Brésil n’est pas parvenu à faire ce travail de mémoire. Elle en veut pour preuve l’absence, près de 35 ans après la fin de la dictature, d’un centre de la mémoire comme il en existe dans les pays voisins qui partagent une histoire similaire. "Je pense que c’est pour cela que de telles choses sont possibles aujourd’hui", analyse-t-elle.

Jair Bolsonaro et l’armée

Pour Ivan Proença, ancien capitaine de l'armée devenu professeur de littérature, "ce gouvernement est déjà en train de réécrire l'Histoire". Une Histoire qu'il connaît bien : le 1er avril 1964, jour où le coup d'État militaire renverse le président Joao Goulart, le capitaine Proença désobéit aux ordres pour sauver des centaines d'étudiants assiégés par les putschistes au sein de la faculté de droit, dans le centre de Rio. Pour lui, les décisions et propos de Jair Bolsonaro relatifs à cette période servent "les intérêts du gouvernement actuel composé par des généraux, derniers héritiers de la droite radicale des forces armées. Tous soutiennent la dictature, la torture, et le colonel Ustra."

Un tiers des ministres qui composent le gouvernement de Jair Bolsonaro sont en effet des militaires. Le vice-président est un général. Comment expliquer une telle proximité du président avec l'armée ? Entré à l'Académie militaire à l'âge de 18 ans, Jair Bolsonaro gravit ensuite les échelons jusqu'au grade de capitaine, mais finit quinze ans plus tard par être exclu, accusé d'avoir planifié de faire exploser des bombes dans des casernes. "Il a été jugé pour avoir préparé des actes terroristes. Aujourd'hui, toutes ses tentatives de réécrire l'Histoire visent à le légitimer auprès de la frange de l'armée favorable à la période dictatoriale", estime l'avocate Rosa Cardoso.

Jair Bolsonaro donne-t-il des gages à l'armée par revanche personnelle ? Les militaires, tout comme une frange minoritaire de la société civile, elle aussi nostalgique de la période autoritaire, constituent en tout cas une base électorale non négligeable. En mars dernier, le président avait appelé à commémorer la date du coup d'État militaire le 1er avril, suscitant un tollé. Mais selon un sondage publié à l'époque, 36 % des Brésiliens estimaient que cette date devait être célébrée.
Mamadou Ndiaye

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