COUMBA GAWLO SECK, CHANTEUSE: "Je me demande si on peut avoir de la compassion pour ces criminels"

Il est de notoriété publique que la chanteuse Coumba Gawlo Seck est une défenseure acharnée des causes féminines. Dernièrement, d’effroyables meurtres ont été notés au Sénégal. ‘’EnQuête’’ lui a tendu le micro pour analyser la situation avec elle. Pour l’auteure de ‘’Teru Waar’’, les facteurs en cause de la recrudescence de la violence sont nombreux. Elle préconise des solutions et se dit partagée sur la question de la peine de mort.

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COUMBA GAWLO SECK, CHANTEUSE:  "Je me demande si on peut avoir de la compassion pour ces criminels"

Vous êtes ambassadrice de l’Unfpa sur certaines questions liées aux femmes et vous vous illustrez souvent dans les combats de femmes. Que vous inspirent tous ces crimes odieux de femmes, de jeunes filles survenus dernièrement au Sénégal ?

Je veux d’abord préciser que je suis ambassadrice de la thématique du Dividende démographique, de l’autonomisation des femmes au Sahel pour l’Unfpa. Je suis également championne de l’Unfpa pour des thématiques ou des combats comme le mariage des enfants, les mutilations génitales féminines, plus connues sous le nom de l’excision. L’institution me confie beaucoup de missions dans le domaine du genre, de la sensibilisation, du plaidoyer, comme d’autres institutions d’ailleurs, à l’image de l’Unicef, de l’Onudi, etc. Pour répondre à la question, je trouve ce qui se passe déplorable. Je suis profondément attristée par toutes ces violences basées sur le genre et dont sont victimes les femmes et les petites filles. Je trouve que quelque chose doit être faitDe nos jours, plus personne n’est en sécurité chez soi. Les femmes particulièrement, car on a l’impression qu’elles sont la cible principale avec les petites filles. Il est important que des mesures fortes soient prises et des sanctions faites afin d’éradiquer ce phénomène.

Etes-vous de ceux qui prônent le retour de la peine de mort ?

Je suis partagée. Pour moi, nul n’a le droit d’ôter la vie à qui que ce soit. Mais quand je pense qu’une personne, sans état d’âme, sans aucun scrupule, peut regarder une autre personne dans les yeux et lui ôter la vie sans hésiter, je me demande ce qu’on doit faire d’elle. Faudrait-il avoir de la compassion pour elle ? Je me pose la question qui mérite qu’on réfléchisse dessus. Elle mérite d’être revue. Aujourd’hui, le taux de criminalité est énorme chez nous et cela n’est pas seulement dû à la violence, mais plutôt à plusieurs facteurs.

Il faut définir ces derniers, les analyser et voir comment les maitriser en essayant de trouver des solutions. L’un des remèdes est la sanction. Il faut également plus de dispositions sécuritaires. Je trouve qu’au Sénégal, les frontières sont trop poreuses. Accéder au pays est trop facile. Je suis quelqu’un qui voyage beaucoup. Quand on va ici tout près, en Mauritanie, par voie terrestre, si l’on devait faire 5 heures, on risque d’en faire 7. Parce que chaque 30 minutes, il y a des haltes, des contrôles. On n’y entre pas n’importe comment. Le Sénégal est réputé être un pays d’une grande générosité, d’une grande hospitalité, ce qui nous empêche parfois de faire la part des choses. La générosité n’empêche pas d’être exigeant. Il faut contrôler les frontières, limiter les entrées, vérifier qui entre chez nous et qui en sort. Aujourd’hui, il y a beaucoup de facteurs qui accroissent le taux de criminalité chez nous.

Comme quoi ?

Je peux donner l’exemple des bars. Chez nous au Sénégal, on ouvre les bars n’importe comment et n’importe où. Allez dans certains quartiers du Sénégal, il y a tellement de bars. Ils sont ouverts dans des zones populeuses et à proximité des habitations. Naturellement, face à de pareilles situations, cela pousse les enfants à boire de l’alcool et même certaines filles à se prostituer. Celles-ci encourent davantage le risque d’être exploitées, violées, parce que ce sont des personnes droguées ou ivres qui fréquentent ces bars-là. C’est donc source d’agressivité et de violence. C’est quelque chose qu’il faut bannir. Il y a le dispositif sécuritaire. On peut aller d’un quartier à un autre, faire des kilomètres et ne pas rencontrer de policiers sur la route, à certaines heures de la nuit. Si jamais l’on est attaqué, qui va intervenir ? Personne ! Quand quelqu’un arrive, le mal est déjà fait. Des gens sortent des banques en plein jour et on leur arrache leur sac. Si l’on ne fait pas attention, l’on peut y perdre sa vie.

Est-ce qu’il n’y a pas de problèmes avec la population aussi, parce que maintenant on se fait agresser en plein jour, au su et au vu de tous, mais personne n’aide les victimes ?

Vous savez, le monde change. Il faut reconnaître aujourd’hui que la vie devient de plus en plus dure. Le Sénégal est un pays qui, ces dernières années, connaît beaucoup de difficultés. Elles sont d’ordre économique, sociale, sécuritaire, etc. Ce qui fait que les gens sont amenés, aujourd’hui, bien que le Sénégalais reste toujours généreux, à être méfiants. Parce que quand vous-même risquez d’être agressé, vous vous dites : je préfère protéger ma vie que de venir aider autrui. Ce qui est quand même un peu dommage. C’est une sorte de sauve-qui-peut. Et celui qui décide de ne pas intervenir pour sauver sa vie n’a pas tort. Ce n’est pas à elle de le faire. Ce n’est pas à cette personne de jouer le rôle de la police. Cette personne ne peut que dénoncer, alerter, alarmer de ce qui va arriver ou est arrivé, mais pas de jouer le rôle de la police au risque d’y laisser sa vie.

Que devrait faire, à votre avis, l’Etat pour freiner la recrudescence de la violence ?

Il devrait renforcer les frontières, la sécurité. Chez moi, à Diamalaye, derrière là où j’habite, il y a un groupe de personnes qui y fument du chanvre indien. Ils passent leur temps à la plage. Il n’y a pas de contrôle et pas de sécurité pour nous. Ces gens sont ceux qui enjambent les murs de nos maisons pour nous dévaliser. C’est eux qui agressent les populations en plein jour. Il faut plus de sécurité pour les biens et les personnes. C’est primordial. Il faut renforcer les contrôles au niveau de nos frontières. Nous sommes dans un cercle Cedeao où les gens doivent circuler quand ils veulent, mais cela ne signifie pas qu’il ne faut pas bien contrôler ou laisser n’importe qui et n’importe quoi entrer chez nous. Il faut un minimum de contrôle. Il faut renforcer l’éclairage des rues. Il faut également plus de vigilance de la part des populations.

Vous insistez sur les frontières. Est-ce à dire que vous pensez que ce qui se passe aujourd’hui au Sénégal est la faute des étrangers ?

Non, je ne dis pas ça. Ce ne sont pas toujours les étrangers qui agressent d’honnêtes citoyens. La grande majorité des gens attrapés ou arrêtés n’est pas forcément constituée d’étrangers. Quand je parle de contrôle, tout le monde est concerné. Les Sénégalais qui voyagent en font partie. Ils sont dans les frontières et peuvent convoyer du chanvre indien, de la drogue avec ou sans des étrangers. Il faut tout contrôler pour que les Sénégalais puissent vivre en sécurité. Il y a un gros problème aujourd’hui de sécurité.

Des Sénégalaises ont décidé d’organiser un sit-in le 25 mai à la place de l’Obélisque, pour dénoncer les violences faites à leurs pairs. Serez-vous tentée d’y prendre part ?

Absolument ! C’est une belle initiative. Moi, je les encourage d’autant plus que ce sont des Sénégalaises. Cela veut dire que les femmes ont décidé de prendre le taureau par les cornes. Cela me réjouit que ce soit des femmes qui se lèvent pour mener cette action. Elles se sentent concernées, parce que ce sont leurs filles, sœurs qui sont violées. Ce sont leurs semblables qui voient leur honneur bafoué et qui sont touchées dans leur chair. C’est bien qu’elles prennent une telle initiative, de hausser le ton de la manière la plus sereine pour faire cette sensibilisation.

Pensez-vous personnellement faire quelque chose pour dénoncer la situation ?

J’ai toujours été engagée et je pense que c’est la raison pour laquelle vous êtes là. Mon engagement à l’endroit des femmes, des petites filles, des enfants, pour le respect scrupuleux de leurs droits, est connu. C’est grâce à cet engagement que plusieurs institutions font appel à moi pour des plaidoyers pour le respect scrupuleux des droits de la femme. Malheureusement, chez nous, en Afrique, les femmes jouent le rôle le plus difficile. Quand je le dis, les gens me taxent de féministe. Je ne le suis pas ou disons, je suis pour un féminisme modéré.

Je suis pour un féminisme qui fait respecter les droits de la femme, la vision de la femme, qui pousse la femme à rester libre, à garder la tête haute et à avoir le regard droit en se disant : moi aussi, j’y ai droit. Elles doivent se dire qu’elles peuvent siéger dans les instances de décision. Qu’elles puissent se dire qu’elles ont le droit de refuser certaines traditions, le mutisme, l’hypocrisie. Je suis pour cela. Pour moi, cela signifie juste se respecter et se faire respecter, reconnaître ses droits. Ce qui n’a rien à voir avec la religion, ni la société. Si on parle de religion, dans le Coran, une sourate est dédiée aux femmes. Donc, c’est Dieu qui célèbre en premier les femmes. Il ne faut donc pas se cacher derrière une quelconque religion pour traiter les femmes d’une certaine manière.

Personnellement, je me bats pour l’éducation des filles, le leadership féminin, etc. Il y a des femmes qui vivent dans la douleur et qui ne disent jamais rien. Je pense que cela doit changer. Ce ne sont pas les hommes qui vont changer les choses. C’est aux femmes de le faire comme celles à l’initiative de ce sit-in ou de gens comme moi. C’est nous qui pourrons pousser les femmes à dire non et à se prendre en charge.

Vous êtes également présidente d’une association dénommée Lumière pour l’enfance. Quelle lecture faites-vous de toutes ces disparitions d’enfants ?

On parle de disparition d’enfants ou de petites filles violées. Il y en a beaucoup trop. Ce sont de très petites filles violées. Je pense que cela est aussi lié à un problème de sécurité. Mais je pense aussi qu’il faut que les parents prennent leurs responsabilités. Un enfant de 5 ans ou moins, on ne le laisse pas trainer dans la rue, vraiment. Il faut prendre ses responsabilités. On n’envoie pas un enfant de cet âge à la boutique. C’est vrai que la conjoncture est difficile et qu’il est facile d’être de l’autre côté et dire à l’autre ‘’tu as tort’’. Mais quand même, quand on est parent, quels que soient les moyens que l’on a, quel que soit le niveau de vie, de responsabilité social qu’on a, on doit prendre ses responsabilités. Il faut quand même reconnaître que de nos jours, dans notre pays, il y a quand même beaucoup de négligence et de fuite de responsabilité de la part des parents.

L’Etat ne peut pas tout faire et l’Etat n’est pas toujours responsable. L’Etat ne va pas contrôler ce qui se passe dans les maisons. Quand on fait des enfants, on doit pouvoir prendre ses responsabilités. Le minimum de responsabilité, c’est de savoir où se trouve son enfant à toute heure. C’est un contrôle minimum. Les enfants ne sont plus surveillés comme avant. Certes, il y a la pauvreté qui est un facteur extraordinaire dans ce contexte et qui peut créer certains problèmes sociaux, mais elle n’est pas une raison pour ne pas remplir ses devoirs envers sa famille. Quand on sait qu’on n’a pas de moyens de faire autant d’enfants, il y a des mesures à prendre. Il y a l’espacement des naissances, par exemple. Ce qui nous donne la possibilité d’encadrer nos enfants. De nos jours, il faut le dire, les parents, non seulement fuient leurs responsabilités, mais également sont négligents. Ce qui nous amène à la situation à laquelle nous assistons tous les jours.

Au moment où les chanteurs sénégalais se sont presque tous tournés vers l’afrobeat, vous, vous avez choisi de puiser dans les rythmes du terroir. Pourquoi ce choix ?

C’est un retour à la source, pour moi. Il est bien de retourner à ses racines, ses origines. Comme le disait Léopold Sédar Senghor, ouverture et enracinement. Je me suis rendu compte, au cours de mes visites et au fil des ans, de combien notre patrimoine culturel national est riche et comment il a été un peu laissé en rade. C’est consciente de tout cela que j’ai tenu à revisiter ce folklore national, cette musique des racines. Il y a tout une équipe derrière cet album. Et ‘’Teru waar’’ est le résultat de deux ans de travail, de recherche. Pour les différentes ethnies dont je me suis réappropriée les sonorités, je me suis attachée les services de personnes ressources pour travailler sur l’album. Je suis en quelque sorte retournée à l’école et c’était important pour moi de savoir bien réciter la leçon. Il est bien d’apprendre, mais bien restituer ce qu’on a appris est encore mieux.

Vous avez signé un contrat avec Sony Music, il y a quelques mois. Où en êtes-vous dans la collaboration ?

Tout se passe très bien, actuellement. Nous avons de très grands chantiers que je ne peux, malheureusement, pas encore dévoilés ici. Il y a de beaux projets sur lesquels nous travaillons ensemble. Le moment venu, on vous en fera part.

Quels sont les chantiers musicaux sur lesquels vous travaillez personnellement ?

(Elle rit) Je vous ai dit que nous travaillons avec Sony sur des projets, mais je ne peux pas vous en parlez. Je peux juste vous dire que je tourne mon prochain clip ‘’Naby’’ dans quelques jours. On a voulu le faire un peu plus tôt, mais je n’étais pas là. Je suis sur plusieurs fronts en même temps. J’étais entre la Mauritanie, le Niger, la Guinée équatoriale où j’étais partie pour un concert. Là, je suis rentrée et on va faire le nouveau clip qu’on va offrir au public sénégalais, africain et mondial. Nous préparons aussi notre festival annuel ‘’Le chant des Linguères’’. Il est un combat pour le respect des droits des femmes. Il est initié depuis l’année dernière. On a donc organisé la première édition en 2018 et il est une excellente plateforme pour les combats que je mène. Avec ce festival, nous faisons des plaidoyers sur tout ce qui tourne autour du dividende démographique dans le Sahel et l’autonomisation de la femme. Quand on sait que les thématiques du dividende sont vastes, car il y a dedans la lutte contre les violences basées sur le genre, etc. Les thèmes sont assez variés. La prochaine édition est prévue en juin 2019 et verra la participation de plusieurs femmes leaders du Sénégal et d’Afrique.

Espérez-vous que signer avec Sony vous permettra d’atteindre de plus hauts niveaux, vu que certains qui vous suivent depuis longtemps pensent que vous deviez dépasser le stade où vous êtes dans votre carrière musicale ?

J’apprécie la générosité des uns et des autres qui trouvent que je devrais largement dépasser le niveau où je suis aujourd’hui. C’est, de leur part, une sorte de générosité, d’estime, d’admiration et ils se disent aussi, peut-être, que mon niveau est plus élevé que cela. Je m’en réjouis. J’en suis fière. Pour ma part, je considère que j’ai énormément fait de chemin et toute seule d’ailleurs. Et cela dans un continent où presque tout est difficile. Je suis basée en Afrique, je travaille ici et pas en Europe. Ce qui est totalement différent. Je trouve que j’ai fait d’énormes pas dans ma carrière, eu égard à là d’où je viens. Maintenant, il est clair que quand des gens vous aiment bien, ils veulent toujours plus. C’est une sorte d’ambition que je partage avec eux.

Je précise tout de même que je partage avec eux l’ambition et non la vision qu’ils ont de ce que j’ai fait. Moi, avec ou sans Sony, ce n’est pas ce qui me définit. Signer avec une maison de disque est une sorte de consolation pour un artiste. J’ai eu, dans le passé, à signer avec une aussi grande maison de disque qui est Bmg France qui a été rachetée après des années par Sony Music. Comme vous le savez, le monde de la musique change et bouge. Aujourd’hui, le fait que Sony reconnaisse mon talent et me signe un contrat en tant qu’artiste de marchandising, de management, cela me touche énormément. C’est flatteur. Je continue à faire mon travail, parce qu’avec ou sans Sony, je travaillais. Je suis satisfaite d’avoir signé avec eux, mais je pense avoir fait pas mal de chemin.

Vous êtes la seule artiste sénégalaise à réellement vous intéresser au marché africain, en organisant des tournées dans le continent. Pourquoi ce choix de rester et de travailler plus en Afrique qu’ailleurs ?

Tout est parti d’ici. Je suis née en Afrique, particulièrement au Sénégal. J’y ai grandi. J’ai tout eu ici. J’ai investi ici. J’ai gagné de l’argent ailleurs, je suis venue l’investir dans mon pays, car je crois fortement en l’Afrique, en l’entrepreneuriat de manière générale et particulièrement à celui féminin. Je n’ai jamais voulu m’exiler, fuir en quelque sorte. Rester ailleurs et décider de ce qui se passe en Afrique à partir d’un autre continent ne m’a jamais rien dit. Moi, je préfère décider de ce qui se passe ici à partir de mon pays.

C’est là où j’aurais plus de reconnaissance et de crédibilité à défendre mes arguments, mes idéaux ou tout simplement dire ce qui ne va pas. Il est tout simplement facile d’être de l’autre côté et de critiquer ce qui se passe ailleurs. Je pense qu’il est important d’être impliqué, imprégné. Je trouve qu’au-delà de cela, l’Afrique est un continent fabuleux où il y a énormément de choses à faire. Au lieu d’aller se faire connaître ailleurs, il est important de se faire connaître d’abord dans son propre continent. Tout est après question de plan de carrière, de stratégie de travail et de développement de sa carrière. En Afrique, j’ai pu acquérir une excellente notoriété grâce à la constance et au travail régulier que je fais dans différents pays d’Afrique. Ce qui est une sorte de reconnaissance. Cela me flatte. C’est très bien pour moi et c’est ce qui m’a permis d’exporter ma musique en Occident et de m’y faire connaître.

BIGUE BOB

Cheikh Amidou Kane


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