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Une équipe peut‑elle perdre un titre sur tapis vert après avoir gagné sur le terrain ?Le cas explosif de la finale de la CAN 2025 Maroc–Sénégal

Rédigé par Dakarposte le Mercredi 18 Mars 2026 à 10:48 modifié le Mercredi 18 Mars 2026 - 12:21

La décision de la CAF de retirer le titre de champion d’Afrique au Sénégal pour l’attribuer au Maroc, plusieurs semaines après la finale de la CAN 2025, a choqué une grande partie du monde du football africain. Au cœur de la controverse, une question simple mais lourde de conséquences : peut‑on juridiquement considérer qu’une équipe a « refusé de jouer » alors même qu’elle a fini par reprendre le match et l’a remporté sur le terrain ?

Cet article propose une analyse structurée, à la fois accessible et rigoureuse, de la base juridique invoquée par la CAF (les articles 82 et 84 du règlement de la CAN) et des arguments que le Sénégal pourrait avancer devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS).


1. Le cœur du dossier : ce que prévoient les articles 82 et 84
Pour comprendre la décision de la CAF, il faut partir des textes. Les articles 82 et 84 ne figurent pas dans le Code disciplinaire général, mais dans le règlement spécifique de la Coupe d’Afrique des Nations, qui encadre la compétition elle‑même. Ces dispositions portent sur le *retrait, le *refus de jouer et le forfait.

Sans reproduire mot à mot les articles, leur économie peut être résumée ainsi :

L’article 82 vise les situations où une équipe :
se retire de la compétition,
ne se présente pas à un match,
refuse de jouer une rencontre,
ou quitte le terrain avant la fin du match sans autorisation de l’arbitre.
L’article 84 prévoit les conséquences de ce type de comportement :
la défaite par forfait, en général sur le score de 3–0 (sauf si le score réel est déjà plus lourd contre l’équipe fautive),
l’exclusion possible de la compétition,
et d’autres sanctions disciplinaires complémentaires.
L’idée de ces deux articles est claire : protéger l’intégrité de la compétition en sanctionnant très sévèrement les équipes qui, par leur comportement, empêchent la tenue normale d’un match ou compromettent la régularité du tournoi.

Dans la logique de la CAF, la clé est donc de qualifier les faits : le comportement du Sénégal pendant la finale entre‑t‑il, oui ou non, dans la catégorie « refus de jouer / quitter le terrain » au sens de l’article 82, ce qui ouvre la voie au forfait via l’article 84 ?

2. Ce qui s’est passé lors de la finale Maroc–Sénégal
Les faits principaux, largement documentés par les images et les témoignages, sont désormais connus.

En fin de temps additionnel, l’arbitre accorde un penalty très contesté en faveur du Maroc, dans un contexte déjà tendu (but sénégalais refusé peu avant, nombreuses décisions arbitrales controversées).
Une partie importante des joueurs sénégalais quitte alors la pelouse, visiblement sur consigne de leur sélectionneur, pour protester contre l’arbitrage et mettre la pression sur l’officiel.
Le match est interrompu pendant plusieurs minutes, dans une atmosphère électrique, avec des débuts de débordements en tribunes et des tentatives d’envahissement de terrain.
Après ce long moment de flottement, les joueurs sénégalais finissent par revenir sur le terrain, le penalty marocain est tiré et manqué, puis la rencontre se poursuit jusqu’à son terme. Le Sénégal l’emporte ensuite sportivement.
Point essentiel : à aucun moment l’arbitre n’a sifflé l’arrêt définitif du match pour « refus de jouer », ni dressé un procès‑verbal de match interrompu non repris. Il s’est agi, formellement, d’une interruption temporaire suivie d’une reprise du jeu et d’une fin de match jouée jusqu’au bout.

3. Les conditions des articles 82 et 84 confrontées aux faits

Pour analyser la cohérence de la décision de la CAF, il est utile de poser les choses de manière quasi « juridique », point par point.

3.1. Refus de jouer ou pression temporaire ?
L’esprit de l’article 82 est de sanctionner une équipe qui refuse purement et simplement de disputer le match (ou de le reprendre) : refus de se présenter, refus de sortir des vestiaires, abandon définitif du terrain, etc.

Dans la finale :

Le Sénégal a clairement exercé une pression collective en quittant le terrain.
Mais ce retrait a été temporaire : les joueurs sont revenus et ont accepté de disputer la fin du temps réglementaire, puis la suite du match.
On est donc, factuellement, face à un refus momentané, utilisé comme levier de contestation et de pression sur l’arbitre, mais qui n’a pas empêché le match d’aller à son terme.

*La question juridique est alors la suivante : un refus temporaire de jouer, suivi d’un retour et d’une reprise du match, peut‑il être assimilé au « refus de jouer » visé par l’article 82, au même titre qu’un abandon définitif ? La CAF, en appel, répond oui. Beaucoup de juristes estiment au contraire que cette assimilation est discutable.

3.2. Quitter le terrain sans autorisation de l’arbitre
Sur ce point, la correspondance avec l’article 82 est plus nette.

Une partie de l’équipe du Sénégal a effectivement quitté l’aire de jeu sans autorisation formelle de l’arbitre.
Le match a été interrompu pendant un laps de temps significatif à cause de cette décision collective.
Il est donc exact, au sens strict, qu’il y a eu « sortie du terrain avant la fin du match sans autorisation ». La CAF peut, sur ce fondement textuel, considérer qu’il y a violation de l’article 82. Le débat porte alors sur le niveau de gravité que l’on donne à ce comportement : faute disciplinaire sévère, ou véritable abandon justifiant un forfait ?

3.3. Non‑déroulement normal du match
Les textes de la CAF, comme ceux d’autres confédérations, permettent de sanctionner lourdement les équipes qui provoquent des interruptions graves ou empêchent le déroulement normal d’un match.

Dans cette affaire :Dans cette affaire :

Le retrait des joueurs sénégalais a bien provoqué une perturbation majeure du match, dans un stade déjà sous tension.
La situation a généré un risque manifeste pour la sécurité et l’ordre public.
Sur ce plan, il est difficile de contester que le Sénégal porte une responsabilité dans le non‑déroulement normal de la rencontre. Là encore, la véritable question n’est pas de savoir s’il y a faute, mais si la conséquence doit être un forfait ou des sanctions « classiques » (amendes, huis clos, suspensions).

3.4. Abandon définitif ou incident pourtant surmonté ?
Enfin, un élément pèse lourd : le match a été effectivement terminé sur le terrain et un vainqueur sportif s’est dégagé.

Dans la plupart des cas disciplinaires, la notion de forfait s’applique lorsque :

le match n’a pas pu se jouer,
ou n’a pas pu se terminer,
ou lorsque la faute rend le résultat intrinsèquement vicié (triche majeure, corruption, joueur manifestement inéligible, etc.).
Dans la finale de la CAN 2025, aucune de ces trois situations ne s’est produite : le match a repris et a été mené à son terme. La CAF fait donc un choix fort : considérer qu’un comportement fautif, surmonté dans les faits, justifie néanmoins de requalifier a posteriori la rencontre en forfait.

*

4. La bascule entre première instance et appel : une interprétation durcie
Il ne faut pas oublier qu’il y a eu deux temps dans ce dossier.

En première instance, le Jury disciplinaire de la CAF a choisi de ne pas prononcer le forfait du Sénégal. Il a reconnu la gravité des incidents mais maintenu le résultat sportif, en optant pour des sanctions « classiques » (amendes, suspensions, etc.).
En appel, la Commission d’appel a opéré un revirement complet : en s’appuyant explicitement sur les articles 82 et 84, elle a considéré que le comportement du Sénégal entrait dans la définition du « refus de jouer / quitter le terrain » au sens du règlement, et a donc transformé la victoire sénégalaise en défaite par forfait 3–0.
Ce revirement ne repose pas sur de nouveaux faits, mais sur une interprétation plus sévère des mêmes textes. C’est précisément sur ce terrain que se situent les principaux arguments de contestation possibles devant le TAS.

*

5. Quels arguments le Sénégal peut‑il faire valoir devant le TAS ?
Si le Sénégal décide de saisir le Tribunal Arbitral du Sport, il dispose de plusieurs axes de défense crédibles.

5.1. Mauvaise qualification juridique des faits
Premier argument : il n’y a pas eu, au sens strict, « refus de jouer » ou « abandon » au sens de l’article 82.

Le Sénégal peut soutenir que :

son comportement, aussi condamnable soit‑il, relevait d’une protestation temporaire,
le match ayant été joué jusqu’au bout, on ne peut pas parler d’abandon ou de retrait définitif,
l’article 82 a été appliqué au‑delà de son esprit initial, qui vise des cas plus radicaux (non‑présentation, refus persistant de reprendre le jeu, etc.).
L’équipe demande alors au TAS de constater que la CAF a déformé la portée de l’article 82 pour imposer un forfait, alors que les faits se prêtaient plutôt à des sanctions disciplinaires « classiques ».

5.2. Proportionnalité de la sanction
Deuxième argument central : la disproportion entre la faute et la sanction.

Même si le TAS devait admettre qu’il y a violation de l’article 82, le Sénégal peut plaider que :

le forfait 3–0 et la perte d’un titre continental sont des mesures extrêmement lourdes,
la CAF disposait d’un arsenal suffisant (amendes, huis clos, suspensions individuels et collectifs) pour sanctionner sans effacer le résultat sportif,
dans la pratique des compétitions internationales, il est rare qu’un match terminé soit requalifié en forfait pour ce type d’incidents, sauf cas extrêmes de tricherie ou de corruption.
Le principe de proportionnalité est une valeur cardinale en droit du sport : la sanction doit être en rapport avec la gravité objective des faits et avec la pratique antérieure.

5.3. Stabilité des résultats sportifs et sécurité juridique
Un autre angle important concerne la stabilité des compétitions.

Le Sénégal peut invoquer que :

la finale a été jouée jusqu’à son terme, le trophée a été soulevé, le vainqueur sportivement désigné,
revenir, des semaines plus tard, sur ce résultat crée une insécurité juridique forte et fragilise la crédibilité des compétitions,
le premier organe disciplinaire de la CAF lui‑même avait confirmé le résultat, avant un revirement en appel sans éléments nouveaux.
Le TAS est souvent sensible à cet argument de stabilité, car l’inversion tardive d’un palmarès a des conséquences profondes sur les joueurs, les fédérations, les sponsors et l’histoire même de la compétition.

5.4. Cohérence interne des décisions de la CAF
Enfin, le Sénégal peut pointer la contradiction entre la première décision (sans forfait) et la décision en appel (avec forfait), alors que les textes sont identiques et les faits inchangés.

Cela peut être présenté comme :

une atteinte à la prévisibilité des sanctions,
une interprétation opportuniste ou politique des règlements,
un usage discutable de la voie d’appel pour requalifier rétroactivement un résultat que l’organe disciplinaire n’avait pas jugé nécessaire d’annuler.
Le TAS, sans se substituer systématiquement aux instances fédérales, peut considérer qu’une telle fluctuation traduit une application insuffisamment cohérente des règles.

*

6. Un précédent lourd pour le football africain
Quelle que soit l’issue finale de cette affaire, une chose est sûre : la décision de la CAF de transformer une victoire sur le terrain en défaite par forfait ouvrira un précédent majeur.

Elle pose plusieurs questions de fond :

Jusqu’où une instance peut‑elle aller pour sanctionner un comportement jugé inacceptable, sans rompre le lien de confiance avec le terrain ?
Quel équilibre trouver entre la nécessité de réprimer fermement les dérives (sorties de terrain, pressions sur l’arbitre, incidents de tribune) et la protection de la valeur sportive d’un match joué jusqu’au bout ?
Comment rédiger à l’avenir les règlements pour éviter des interprétations aussi divergentes entre première instance et appel ?
Ce dossier montre surtout que le droit du sport n’est jamais purement technique : il est traversé par des enjeux d’image, de politique sportive, de rapports de force entre fédérations et confédérations. Le TAS, s’il est saisi, ne tranchera pas seulement une querelle de mots autour de l’article 82 : il dira aussi jusqu’où l’on peut, ou non, réécrire l’histoire d’une finale jouée sur la pelouse.

Sammy SOW

Citoyen seneglais

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