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Discours de Son Excellence Bassirou Diomaye Faye, Président de la République à l'occasion de l’anniversaire du centenaire du Président Abdoulaye Wade

Rédigé par Dakarposte le Jeudi 4 Juin 2026 à 15:29 modifié le Jeudi 4 Juin 2026 - 18:25

Monsieur le Premier Ministre,
Mesdames, Messieurs les Ministres,
Honorables députés,
Madame Sindjély Wade et membres de la famille du Président Abdoulaye Wade,
Monsieur Sidy Tiémoko Touré, Vice- Président de l’internationale libérale,
Mesdames et messieurs les responsables et militants du Parti Démocratique Sénégalais,
Mesdames, messieurs les membres du Corps diplomatique,
Notabilités religieuses et coutumières,
Distingués invités,
Mesdames, Messieurs

Imaginez un enfant qui ouvre les yeux dans le Sénégal des années vingt, à quelques encablures d'une guerre qui aura meurtri le monde et que notre continent avait payée de son sang.

Cet enfant, né sous le ciel d'un pays pas encore libre, ne sait pas qu'il vivra cent ans. Il ne sait pas qu'il verra tomber un empire, naître une nation, et qu'il présidera un jour à sa destinée. Il ne sait rien de tout cela. Il a seulement, déjà, cette chose que rien ne lui ôtera : le refus de courber l'échine.

Cet enfant, c'est Abdoulaye Wade.
Et nous voici réunis, un siècle plus tard, pour lui dire ce qu'un peuple dit rarement à ses grands hommes, à cet âge, et de leur vivant. Nous voici réunis pour lui dire que nous lui sommes reconnaissants, et que nous n'avons rien oublié.

Cent ans ! Deux syllabes qu'un souffle suffit à dire, et que toute une vie peine à remplir.
Un siècle, c'est l'âge des baobabs autour desquels se réunissaient jadis les anciens pour se souvenir, l'âge où une vie cesse d'appartenir à celui qui l'a vécue, pour revenir au peuple qui l'a vu se dresser.
La vie du Président Wade est plus ancienne que la République elle-même. Il était là avant nous tous. Il était là quand ce pays n'était encore qu'une promesse dans la bouche de quelques hommes qui refusaient d'y renoncer.
Voilà pourquoi j'ai accueilli avec gratitude la délégation du Parti démocratique sénégalais, venue solliciter mon Haut patronage pour la célébration de ce centenaire.
Mais je veux le dire d'emblée, et le dire avec le cœur. Cet hommage déborde de toutes parts le cadre d'un parti. Le Président Abdoulaye
Wade n'appartient plus au PDS seul, ni à ceux qui l'ont aimé, ni même à ceux qui l'ont combattu. Il appartient au patrimoine de la Nation. Et c'est en notre nom à tous, par-delà les familles politiques et les fidélités d'un jour, que je m'adresse à lui.
Je ne dresserai pas ici le bilan d'une vie, car elle est trop vaste pour une matinée. Et l'Histoire qui, mieux que nous, juge, s'en chargera en son temps.
Je voudrais seulement, devant notre jeunesse surtout, m'arrêter sur quelques-unes de ses vertus, non pour les admirer dans le passé, comme lorsqu'on visite le Monument de la Renaissance, mais parce qu'elles ont, pour notre temps, quelque chose à nous enseigner.
La première vertu du Président Wade est la patience.



Mesdames et Messieurs, Distingués invités,

Nous vivons un siècle pressé. Tout y est attendu pour hier. La lenteur y passe pour une faute. L'attente pour une défaite. La constance pour un entêtement d'un autre âge. La vie du Président Wade dit exactement le contraire.
Quatre fois il s'est présenté au suffrage de ses compatriotes, en 1978, en 1983, en 1988, en 1993, et quatre fois il dut s'incliner devant le choix des siens. Quatre défaites qui auraient brisé un homme ordinaire, ou l'auraient jeté dans l'aigreur, dans la tentation du renoncement ou dans celle de la force. Lui en fit des marches tout en refusant, disait-il, de marcher sur des cadavres dans sa conquête.
À chaque revers, il relevait son parti, refaisait ses alliances et repartait au-devant des siens. Ce n'est qu'au tournant du millénaire, en l'an 2000, après vingt-six longues années d'une obstination que rien n'avait entamée, que la victoire est enfin venue.
Songez à ce que cela demande. Tenir un quart de siècle le regard fixé sur un horizon que tout dément. Voir partir les compagnons découragés, et rester.

Faire de la patience une forme haute du courage, car il est plus difficile d'attendre sans faiblir que de céder à l'emportement d'un jour.
À la jeunesse, à qui notre époque promet sans cesse que tout est facile et que tout est dû, cette vie enseigne une vérité plus rude et plus belle : que rien de durable ne naît dans la précipitation, et que les plus justes causes sont presque toujours les plus patientes.
La deuxième vertu du Président Abdoulaye Wade est le respect de l'adversaire.


Mesdames et Messieurs, Distingués invités,
Le combat du Président Wade fut rude. Il connut la prison, la suspicion, les procès, l'exil intérieur de l'opposant que l'on cherche à faire taire. Ce furent des années de braise, dont nous ne devons rien oublier, ni les épreuves endurées, ni les sacrifices de tant de Sénégalais sans nom qui ont payé, eux aussi, le prix de notre démocratie.
Souvenons-nous-en, non pour rouvrir les plaies, mais pour mesurer ce que nous avons fini par tenir pour acquis.
Senghor, son premier grand rival, le surnommait « Njombóor », l'animal le plus rusé de nos contes et légendes. Mais, ne nous y méprenons pas, il y avait dans cette malice plus de connivence que de mépris : la reconnaissance entre deux intelligences qui se mesurent et qui s'estiment.



On a parfois voulu le peindre en homme de rupture, en tempérament de la radicalité. C'est peut-être l'avoir mal connu. Sous le tribun de combat veillait un homme courtois, accessible, attentif aux égards dus à chacun, et d'abord à ses adversaires.
Au plus fort d'une campagne dont il pressentait déjà l'issue heureuse, il prit le temps d'aller saluer la mère de son rival, le Président Abdou Diouf. Longue vie et santé de fer à cette autre grande figure de notre République.
Rien ne l'y obligeait, et c'est pour cela, justement, que le geste dit tout ! Le geste du Président Wade dit qu'on peut vouloir l'emporter sans vouloir humilier, et que le respect d'un homme survit à l'affrontement des idées.
Puis vint l'an 2000. Ce soir-là, le Sénégal offrit au monde une leçon dont peu de nations peuvent se prévaloir. Au seuil de la défaite, le Président Abdou Diouf ne contesta rien, ne retint rien. Il reconnut la victoire de son adversaire, simplement, et lui tendit la main.
Ce geste, et celui de Wade qui le reçut sans esprit de revanche, épargna au pays les convulsions que tant d'autres ont connues à pareille heure. Deux hommes que tout opposait écrivirent ensemble, ce jour-là, la plus belle page de notre histoire : celle où le pouvoir se transmet par la seule volonté du peuple et dans la grandeur, jamais par la rue ni par la force.
Voilà ce que nos aînés nous ont légué, et que nous avons le devoir sacré de garder, puis de transmettre intact. Car la démocratie n'est pas un butin que l'on arrache et que l'on garde jalousement. C'est une flamme que l'on se passe de main en main, et qu'il ne faut pas laisser s'éteindre.



L'adversaire d'aujourd'hui n'est pas un ennemi. C'est un compatriote, souvent bienveillant, qui voit le pays autrement, et avec lequel il faudra, une fois le combat terminé, continuer d'habiter en paix la même maison- Sénégal.
Nos désaccords, si profonds soient-ils, demeurent des désaccords entre frères. On peut s'opposer sans se déchirer, et se succéder sans se détruire. Nos aînés nous l'ont appris, à nous de ne pas le désapprendre.
La troisième vertu du Président Abdoulaye Wade est la primauté de la Nation et du continent.
Mesdames et Messieurs, Distingués invités,
La trajectoire du Président Wade épouse celle des premières élites sénégalaises et africaines, ces hommes et ces femmes pour qui le Savoir n'était pas un ornement, mais une arme, et, bien mieux encore, la première des libertés à conquérir. Sous le pouvoir colonial, il leur fallait des efforts inouïs pour atteindre les sommets, et ils les ont fournis, avec une faim d'apprendre qui devrait faire honte à notre époque de facilité.

De l'École normale William Ponty au double doctorat en droit et en économie, jusqu'au décanat de la faculté de droit de Dakar, puis au barreau où son talent fit sa renommée, sa vie fut celle d'une intelligence rare. Mais cette intelligence, il ne l'a jamais mise au service de sa seule ascension, il l'a mise au service d'une cause plus grande que lui.
Dès 1956, au premier Congrès des écrivains et artistes noirs, on le trouvait déjà aux côtés d'Alioune Diop, de Senghor, de Cheikh Anta Diop. Imaginez un instant à ce que ce seul tableau évoque : tant de génies réunis sous un même toit, à la même heure, portés par une même certitude, que l'homme noir avait le droit de penser le monde, et non seulement de le subir.
Leurs parcours politiques devaient ensuite diverger, parfois jusqu'à les dresser l'un contre l'autre. Mais par-dessus tout ce qui les sépara, et ils tenaient cela en partage, une chose les dépassait tous : le pays d'abord, le continent d'abord, et la conviction que ce qui unit une nation pèsera toujours plus lourd que les clivages de toute nature.



Mesdames et Messieurs, Distingués invités,

S'il fallait nommer le fil qui traverse toute cette vie, je dirais qu'il s'agit du refus du misérabilisme. Jamais le Président Wade n'a admis qu'un peuple pauvre fût condamné à penser étroitement.

Il tenait que la rareté des moyens n'excuse jamais la pauvreté des ambitions, et que la première richesse d'une nation réside dans la hauteur du rêve qu'elle ose former pour elle- même. Là où d'autres voyaient des dépenses, il voyait des semailles.
C'est ainsi qu'il fit de l'éducation une priorité absolue, un investissement pour l'avenir. Le plus sûr de tous. Celui que l'on place dans l'intelligence de ses propres enfants. Des Cases des Tout-Petits, saluées bien au-delà de nos frontières, aux universités essaimées à travers le territoire, il a parié sans relâche sur le génie africain.
C'est la même foi qui fit de lui le bâtisseur que l'on connaît. Le Grand Théâtre où nous sommes réunis, le Musée des civilisations noires, le Monument de la Renaissance, et tant de routes et d'ouvrages portent encore sa marque.



On en a débattu, car les grandes œuvres divisent toujours en leur temps, et c'est le destin des bâtisseurs que de précéder le goût de leur époque. Mais toutes procédaient d'une seule idée, haute et exigeante : que ce pays méritait de voir grand, qu'il avait droit à sa part de beauté, et qu'un Sénégalais ne devait baisser le regard devant personne.
C'est encore elle qui le porta, par le NEPAD, à penser l'Afrique non comme une marge du monde tendant la main, mais comme l'actrice debout de son propre destin.
Et puis, par-delà ces vertus, il y a l'homme, celui que chacun de nous porte en soi.


Mesdames et Messieurs, Distingués invités,
Abdoulaye Wade fut de ces hommes qui refusent les partages que l'époque croit obligés. Il voulut l'audace sans l'imprudence.
La fermeté sans la haine. La fidélité à son parti sans sacrifier la primauté de la patrie. L'amour de l'Afrique sans le renoncement à l'universel.

Et c'est pourquoi, au fond, chaque Sénégalais a son Wade. Celui de l'étudiant courbé sous la lampe, sûr que le savoir affranchit. Celui de l'avocat dont la robe défiait les puissants. Celui de l'opposant qu'on emprisonnait sans parvenir à le faire taire. Celui du tribun dont la parole soulevait les foules. Celui du bâtisseur qui redessina l'horizon du Sénégal. Celui du patriarche, enfin, dont la longévité même est devenue une grâce que nous partageons aujourd’hui.

Chacun de nous garde de lui une image, une colère, une formule, un rire qui n'appartient qu'à lui. Tel est le privilège des hommes qui ont vraiment vécu pour leur peuple : ils ne laissent pas un souvenir, ils en laissent autant qu'il y a de cœurs pour les porter.


Un homme de combat, jamais de rancune. Un homme de pouvoir, jamais prisonnier du pouvoir. Un homme de son siècle, et déjà tout entier tourné vers le nôtre.


Monsieur le Président,
Vous me permettrez de quitter, pour finir, le langage de l'hommage, et de vous parler simplement.
Vous avez cent ans. Vous avez vu ce pays naître, vous l'avez aimé, servi, façonné, et jamais, à aucune heure, vous ne l'avez abandonné.
Vous nous avez appris des choses que vous n'enseigniez peut-être pas exprès. Vous nous avez appris que la patience est une force et non une faiblesse, que l'on peut perdre longtemps sans être vaincu. Vous nous avez appris que l'adversaire d'un jour n'est pas unennemi, et qu'il peut même devenir le partenaire du lendemain. Vous nous avez appris qu'aucune querelle, si vive soit-elle, ne mérite que l'on déchire le pays qui nous est commun. Vous nous avez appris que rien de grand ne se bâtit sans une conviction plus grande que l'œuvre elle-même. Vous nous avez appris que servir sa jeunesse vaudra toujours mieux que se servir d'elle.
Et permettez-moi, pour finir, une confidence, Monsieur le Président. Aux heures où la fonction est la plus solitaire, il est des présences anciennes vers lesquelles l'esprit se tourne : la vôtre est assurément de celles-là.
Non pour les réponses que vous auriez données, car chaque temps a les siennes, mais pour cette manière que vous aviez de ne jamais désespérer du Sénégal, ou même d'un compagnon de lutte qui se perd dans, l’acrimonie et la haine de l’autre.


Vous m'avez appris, sans le savoir, qu'on peut tenir bon sans se durcir, et continuer d'aimer profondément un pays qui parfois vous éprouve. Cela, aucun manuel ne l'enseigne. On le reçoit humblement de ceux qui ont servi la Nation avant nous, et qui l'ont fait grandir.

Vivez encore longtemps parmi nous, Monsieur le Président. Le Sénégal n'a pas fini d'apprendre de vous.
Et que Dieu, le Tout-Puissant, le Miséricordieux, vous garde en santé.

Président Abdoulaye Wade, Jërëjëf ! Gacce ngalama !

Je vous remercie de votre attention.

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