Il y a, dans l’art de l’opposition sénégalaise, une élégance que l’on n’admire pas assez : celle qui consiste à ne jamais porter soi-même le fer, mais à indiquer du doigt, avec une parfaite urbanité, la main dans laquelle il conviendrait de le déposer. Ce lundi, au siège de l’Alliance pour la République, Aïssata Tall Sall a porté cet art à un degré de raffinement qui mérite qu’on s’y arrête. Devant la presse, à la veille de la plénière censée réintégrer Ousmane Sonko, la présidente de Takku Wallu a appelé le Président de la République à saisir le Conseil constitutionnel pour qu’il dise le droit sur ce retour. Et, dans le même souffle, elle a rappelé que les députés, eux, ne le pouvaient pas.
Sur le second point, disons-le tout de suite, elle a raison. Et c’est précisément parce qu’elle a raison que tout devient intéressant.
Le pouvoir de saisine du Conseil dont disposent les parlementaires sénégalais n’est pas un sésame universel. Il vaut pour le contrôle d’une loi votée et non encore promulguée — pas pour tout désaccord institutionnel qui leur déplairait. Or le retour de Sonko n’est pas une loi. C’est l’application, par le Bureau et par la plénière, de dispositions déjà entérinées du Règlement intérieur et du Code électoral. On ne défère pas au Conseil l’interprétation d’un texte en vigueur comme on lui défère une norme nouvelle suspecte d’inconstitutionnalité. La présidente de Takku Wallu connaît cette frontière mieux que personne : juriste de métier, elle l’a éprouvée dans sa propre pratique récente.
Et c’est là que la chronique commence vraiment, car il faut compter jusqu’à trois.
Un. En avril, sur la loi instituant le Conseil de régulation des médias, Takku Wallu saisit le Conseil constitutionnel, obtient une censure, et Aïssata Tall Sall salue publiquement « une victoire décisive pour la démocratie ». La saisine, ici, ne coûtait rien et rapportait tout. On l’utilise. On la revendique.
Deux. Début mai, sur la loi modifiant les articles L29 et L30 du Code électoral — un texte que l’opposition juge pourtant « dangereux » et « taillé sur mesure » —, le même groupe annonce un recours, puis y renonce. Le motif officiel est d’une candeur désarmante : ne pas s’immiscer dans les tensions internes qui traversent le camp au pouvoir. Traduisons : la loi concernait l’avenir électoral de Sonko, et l’opposition a préféré ne pas s’en mêler, laissant au Président le soin d’annoncer lui-même ses « mesures correctives ». La patate chaude, déjà, changeait de main.
Trois. Ce lundi, sur le retour de Sonko à l’Assemblée, Takku Wallu ne peut juridiquement pas saisir — et le dit. Mais plutôt que d’en rester là, le groupe invite le Président de la République à le faire. C’est-à-dire qu’il désigne, comme bras armé du droit, la seule personne dont chacun sait qu’elle est, dans ce duel précis, l’adversaire de Sonko.
Voyez la cohérence souterraine de ces trois temps. Elle n’est pas juridique — les situations sont différentes, et la présidente de Takku Wallu a sur chacune un argument technique recevable. Elle est stratégique. À chaque épisode, l’opposition s’arrange pour que la confrontation ait lieu entre les deux têtes de l’exécutif, sans jamais y exposer la sienne. Quand saisir sert ses intérêts sans risque, elle saisit et s’en glorifie. Quand saisir reviendrait à servir de bouclier à la République tout en ménageant Diomaye, elle s’abstient au nom de la non-ingérence. Et quand elle ne peut pas saisir mais voudrait nuire à Sonko, elle prie le Président de dégainer à sa place. Le refus d’agir et l’appel à faire agir procèdent de la même partition : faire combattre Diomaye et Sonko l’un contre l’autre, et regarder.
On objectera que c’est de bonne guerre, que toute opposition cherche la faille de l’adversaire, et que le spectacle d’une majorité qui se déchire est un cadeau qu’on aurait tort de refuser. C’est exact. Nul ne reproche à un opposant d’être un opposant. Mais il y a une différence entre exploiter une fracture et se draper, pour l’exploiter, dans la toge du gardien des institutions. Quand on renonce à un recours au nom du refus d’arbitrer une querelle interne, on ne peut pas, trois semaines plus tard, sommer le chef de cette querelle d’aller arbitrer en notre nom. L’arbitre qu’on refusait d’être, on ne le devient pas en le déléguant à l’un des deux combattants.
Le droit, ici, n’a jamais été la boussole. Il a été l’habillage. Le Conseil constitutionnel n’est pas invoqué comme le lieu où la norme parle ; il est désigné comme l’arme que l’on n’a pas et que l’on souhaite voir manier par un autre. C’est une instrumentalisation tranquille, presque distinguée, de la plus haute juridiction de la République, réduite au rang d’accessoire dans une chorégraphie où l’opposition tient le rôle, confortable entre tous, du témoin qui n’a pas de sang sur les mains.
La patate chaude, au fond, ne brûle jamais celui qui sait à qui la tendre. Encore faut-il accepter que tendre la patate n’est pas gouverner, et que la République ne se construit pas durablement à la lisière du conflit des autres. On peut gagner une législature à ce jeu. On ne fonde pas une stature d’homme — ou de femme — d’État sur l’élégance avec laquelle on a su, chaque fois, ne pas se mouiller.
Mamadou Thiam
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com
Sur le second point, disons-le tout de suite, elle a raison. Et c’est précisément parce qu’elle a raison que tout devient intéressant.
Le pouvoir de saisine du Conseil dont disposent les parlementaires sénégalais n’est pas un sésame universel. Il vaut pour le contrôle d’une loi votée et non encore promulguée — pas pour tout désaccord institutionnel qui leur déplairait. Or le retour de Sonko n’est pas une loi. C’est l’application, par le Bureau et par la plénière, de dispositions déjà entérinées du Règlement intérieur et du Code électoral. On ne défère pas au Conseil l’interprétation d’un texte en vigueur comme on lui défère une norme nouvelle suspecte d’inconstitutionnalité. La présidente de Takku Wallu connaît cette frontière mieux que personne : juriste de métier, elle l’a éprouvée dans sa propre pratique récente.
Et c’est là que la chronique commence vraiment, car il faut compter jusqu’à trois.
Un. En avril, sur la loi instituant le Conseil de régulation des médias, Takku Wallu saisit le Conseil constitutionnel, obtient une censure, et Aïssata Tall Sall salue publiquement « une victoire décisive pour la démocratie ». La saisine, ici, ne coûtait rien et rapportait tout. On l’utilise. On la revendique.
Deux. Début mai, sur la loi modifiant les articles L29 et L30 du Code électoral — un texte que l’opposition juge pourtant « dangereux » et « taillé sur mesure » —, le même groupe annonce un recours, puis y renonce. Le motif officiel est d’une candeur désarmante : ne pas s’immiscer dans les tensions internes qui traversent le camp au pouvoir. Traduisons : la loi concernait l’avenir électoral de Sonko, et l’opposition a préféré ne pas s’en mêler, laissant au Président le soin d’annoncer lui-même ses « mesures correctives ». La patate chaude, déjà, changeait de main.
Trois. Ce lundi, sur le retour de Sonko à l’Assemblée, Takku Wallu ne peut juridiquement pas saisir — et le dit. Mais plutôt que d’en rester là, le groupe invite le Président de la République à le faire. C’est-à-dire qu’il désigne, comme bras armé du droit, la seule personne dont chacun sait qu’elle est, dans ce duel précis, l’adversaire de Sonko.
Voyez la cohérence souterraine de ces trois temps. Elle n’est pas juridique — les situations sont différentes, et la présidente de Takku Wallu a sur chacune un argument technique recevable. Elle est stratégique. À chaque épisode, l’opposition s’arrange pour que la confrontation ait lieu entre les deux têtes de l’exécutif, sans jamais y exposer la sienne. Quand saisir sert ses intérêts sans risque, elle saisit et s’en glorifie. Quand saisir reviendrait à servir de bouclier à la République tout en ménageant Diomaye, elle s’abstient au nom de la non-ingérence. Et quand elle ne peut pas saisir mais voudrait nuire à Sonko, elle prie le Président de dégainer à sa place. Le refus d’agir et l’appel à faire agir procèdent de la même partition : faire combattre Diomaye et Sonko l’un contre l’autre, et regarder.
On objectera que c’est de bonne guerre, que toute opposition cherche la faille de l’adversaire, et que le spectacle d’une majorité qui se déchire est un cadeau qu’on aurait tort de refuser. C’est exact. Nul ne reproche à un opposant d’être un opposant. Mais il y a une différence entre exploiter une fracture et se draper, pour l’exploiter, dans la toge du gardien des institutions. Quand on renonce à un recours au nom du refus d’arbitrer une querelle interne, on ne peut pas, trois semaines plus tard, sommer le chef de cette querelle d’aller arbitrer en notre nom. L’arbitre qu’on refusait d’être, on ne le devient pas en le déléguant à l’un des deux combattants.
Le droit, ici, n’a jamais été la boussole. Il a été l’habillage. Le Conseil constitutionnel n’est pas invoqué comme le lieu où la norme parle ; il est désigné comme l’arme que l’on n’a pas et que l’on souhaite voir manier par un autre. C’est une instrumentalisation tranquille, presque distinguée, de la plus haute juridiction de la République, réduite au rang d’accessoire dans une chorégraphie où l’opposition tient le rôle, confortable entre tous, du témoin qui n’a pas de sang sur les mains.
La patate chaude, au fond, ne brûle jamais celui qui sait à qui la tendre. Encore faut-il accepter que tendre la patate n’est pas gouverner, et que la République ne se construit pas durablement à la lisière du conflit des autres. On peut gagner une législature à ce jeu. On ne fonde pas une stature d’homme — ou de femme — d’État sur l’élégance avec laquelle on a su, chaque fois, ne pas se mouiller.
Mamadou Thiam
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com


La patate chaude et le bon endroit pour la poser Dakar, le 25 mai 2026


